20022992

Genre : Drame, policier (interdit aux - 12 ans)

Année : 2011

Durée : 2h03

 

Synopsis :

Jacky est issu d'une importante famille d'agriculteurs et d'engraisseurs du sud du Limbourg. A 33 ans, il apparaît comme un être renfermé et imprévisible, parfois violent… Grâce à sa collaboration avec un vétérinaire corrompu, Jacky s’est forgé une belle place dans le milieu de la mafia des hormones. Alors qu’il est en passe de conclure un marché exclusif avec le plus puissant des trafiquants d'hormones de Flandre occidentale, un agent fédéral est assassiné. C’est le branle-bas de combat parmi les policiers. Les choses se compliquent pour Jacky et tandis que l’étau se resserre autour de lui, tout son passé, et ses lourds secrets, ressurgissent.

 

La critique :

Quand on y réfléchit bien, il est assez étonnant de se rendre compte que le cinéma belge n'est pas spécialement bien connu des profanes, abreuvés majoritairement par les films américains et français. Si, par le passé, le blog s'est attelé à la chronique d'une certaine oeuvre transgressive fort connu des fans de cinéma trash, j'ai nommé Vase de Noces, on constatera que le cinéma belge n'est pas (encore ?) devenu l'apanage du blog. A des kilomètres de la férocité du monstre de Thierry Zeno, le film d'aujourd'hui sera plus "calme", si je puis dire. Un film du nom de Bullhead réalisé par Michaël R.Roskam et sorti en 2011. Assurément, l'homme est vu comme un nouvel espoir pour assurer la prospérité du cinéma belge. Après avoir travaillé dans la création de courts-métrages, l'homme commence à voir germer en lui d'autres ambitions et il décide vite de se lancer dans un projet de long-métrage.
Et ce long-métrage sera justement Bullhead. Par la suite, il sortit deux nouvelles oeuvres qui sont le projet américain Quand vient la Nuit et son retour au pays avec Le Fidèle.

Néanmoins, c'est bel et bien Bullhead qui est automatiquement cité comme le chef d'oeuvre absolu du réalisateur. Et ce n'est pas peu dire que cette pellicule se forgea rapidement une grosse réputation tout en ayant su se vendre. Cela sera bien entendu dû, entre autres, aux critiques dithyrambiques et aux nombreuses récompenses qu'il remporta. Je vous épargnerai la liste complète de toutes les distinctions obtenues mais sachez que le pedigree est impressionnant. Prix du meilleur premier film à FanTasia, 6 prix sur 8 lors de la cérémonie des prix du cinéma flamand, 3 Magritte du cinéma et je pourrais encore continuer si vous le vouliez. Un tel palmarès met directement en confiance celui qui serait tenté par l'expérience. Donc maintenant je vous invite à un voyage au sein de ma chère patrie natale, ce que je n'avais pas encore fait jusqu'alors. 

Bullhead-Bandeau

ATTENTION SPOILERS : Au sud de Limbourg, Jacky est à la tête d'une grande exploitation agricole. A 33 ans, cet éleveur, renfermé et imprévisible, participe à un trafic d'hormones, en collaborant avec un vétérinaire corrompu, Sam. Lorsqu'un policier qui enquêtait sur cette mafia des hormones est tué, les soupçons se portent sur Jacky, qui était sur le point de conclure un marché exclusif avec le plus puissant des trafiquants, De Kuyper. La situation se complique encore pour Jacky lorsqu'un de ses amis d'enfance, Diederik, revient après vingt ans d'absence.

Comme vous pouvez le voir, le sujet est assez inédit dans le septième art puisqu'il décide de s'attaquer au sujet du trafic d'hormones partagé entre différentes mafias locales. Roskam ne décide pas de se baser sur le point de vue des policiers mais bien de suivre le quotidien des ennemis de la justice. Des malfaiteurs de premier plan injectant de l'androstérone et autres hormones de croissance dans les muscles de leurs vaches afin d'augmenter  la masse musculaire de la viande. C'est dans cette facette cachée de la Flandres que Jacky Vanmarsenille évolue. A la tête d'une grande exploitation agricole, il a réussi à vite se faire une place au sein de ce marché juteux par le biais de son vétérinaire corrompu.
Le cinéaste va essentiellement faire tourner son récit, à la fois autour du milieu en lui-même mais surtout autour de la personnalité et psychologie complexes de cet agriculteur instable mentalement et nourrissant en lui une profonde violence. De fait, le milieu du trafic va être déstabilisé quand un agent fédéral chargé d'enquêter sur cette mafia sera assassiné au volant de sa voiture. Dans ce contexte âpre, les policiers vont émettre des soupçons sur une éventuelle responsabilité de Jacky. Rien de très percutant me direz-vous mais c'est grâce à l'apparition de Diederik que le récit prendra une tout autre ampleur.

Ce Diederik s'avèrera être un ancien ami d'enfance qui a vécu, durant sa jeunesse, un drame pour le moins atroce avec Jacky, qui fut la principale victime d'une émasculation perpétrée par un handicapé mental du nom de Bruno. Privé de testicules fonctionnels, le jeune Jacky n'aura d'autre choix que de s'injecter quotidiennement de la testostérone afin de garantir l'apparition de caractères sexuels secondaires. Seulement, il se révèlera malgré tout impuissant. Ces secrets lourdement enfouis vont se réveiller à la vue de ce proche de De Kuyper et permettront une analyse rigoureuse de Jacky. A partir de ce grave incident d'enfance, tout va changer tant en personnalité que physiquement. Sa psychologie taciturne, instable, imprévisible et violente est à mettre directement en corrélation avec l'agression car l'agriculteur a en lui un énorme vide, un trou noir qui ne cesse de le dévorer.
Le fait est que l'homme est difficilement capable de pouvoir faire face à l'absence de relations avec le sexe opposé. Les deux sexes doivent se compléter pour être en parfaite harmonie. Théorie évidente d'Adam et Eve. Hors, il manque cela à Jacky et il ne peut cacher son mal-être quand il voit une femme qui l'attire, son impuissance conduisant au manque de confiance en soi et au blocage irrémédiable. Paradoxalement, il y aura une compensation physique par le biais d'une forte carrure et d'une énorme masse musculaire qu'il développera. Comme pour ses propres bêtes, Jacky s'injecte de grandes quantités d'hormones de croissance qui permettent d'entretenir sa musculature et redorer un semblant de confiance en soi.

4

Cette comparaison avec ces vaches ne se portera pas que sur une simple injection. Avant toute chose, on se rend bien compte que l'homme n'est pas plus élevé que des animaux de ferme. Animaux de ferme subissant le mercantilisme de personnalités dont l'unique objectif est d'amasser le plus possible d'argent. Dans ce monde, les mafieux sont vus comme des bêtes et cela se verra lorsque deux malfrats emprisonnés décriront Jacky comme un malade ayant une tête de boeuf (d'où le nom du film). Outre Diederik, l'intrusion par inadvertance de Lucia, soeur de Bruno officiant comme vendeuse dans une parfumerie, ne fera qu'attiser le manque et la rage intérieure de Jacky.
Lucia permettra de raviver cette flamme éteinte dans le coeur de l'agriculteur qui ne veut avant tout qu'avoir cette possibilité de protéger quelqu'un, de pouvoir avoir une femme et des enfants. Rien d'extravagant ! Jacky est avant tout un homme simple qui désire quelque chose de tout à fait banal et qui est une forme de continuité de la vie. 

Ce qui est admirable avec Bullhead est que Roskam a su juguler de manière très intelligente son récit. La dimension psychologique de son personnage principal ne venant jamais bouffer la dimension de l'enquête policière. Tout se suit avec une remarquable maîtrise et sans le moindre temps mort. Difficile que de s'emmerder devant un film aussi noir et radical. Oui, noir et à l'image du coeur de Mr. Vanmarsenille. On nous offre une intrigue bien plus sombre et désespérée que ce que l'on pouvait s'attendre au début. Une intrigue qui verra une intensité constante grimper en flèche dans la dernière partie pour délivrer un vrai choc lors de l'apothéose finale. Jamais Jacky ne saura s'extirper de sa noirceur intérieure. Bullhead illustre avec un nihilisme glacial, le pessimisme d'un homme semblant n'avoir aucune chance de jours meilleurs. Néanmoins, il est dommage de voir certains petits points entacher le récit. Il y aura un manque de clarté sur la présence de Bruno dans un home.
Que lui est-il arrivé ? Pourquoi ne sait-il plus parler ? Rien n'est expliqué. Enfin, le final, malgré sa beauté désespérée, surgira un peu trop vite en ne donnant pas suite d'événements importants. Un peu dommage car un allongement de 15 minutes n'aurait pas été de trop pour finaliser définitivement l'affaire du trafic d'hormones.

LV_20120429_LV_FOTOS_D_54287018925-992x558@LaVanguardia-Web

En ce qui concerne l'esthétique du film, on appréciera beaucoup cette plongée dans le Limbourg rural avec ces pâturages à perte de vue, ces prairies où les vaches paissent en toute liberté. Roskam nous gratifie de plusieurs plans larges sur toute cette nature, le tout avec de beaux cadrages et une caméra toujours bien placée. La bande sonore tend forcément vers le tragique et est à l'image de la tristesse planant sur tout le long-métrage. Et puis comment ne pas parler des acteurs avec la prestation absolument dantesque de Matthias Schoenaerts dans le rôle de Jacky Vanmarsenille.
L'acteur incarne complètement son personnage et offre sans aucun doute l'une de ses meilleures performances. Jeroen Perceval est aussi très bon dans la peau de ce Diederik, ex-ami de Jacky, ne pouvant cacher ses regrets passés et les choix qu'il a dû être contraint de faire. Jeanne Dandoy apporte une touche de douceur dans le rôle de cette belle Lucia. On retrouvera d'autres comme Barbara Sarafian, Tibo Vandenborre, Frank Lammers ou encore Kris Cuppens, se débrouillant également bien.

En conclusion, vous aurez compris que Bullhead n'a absolument pas démérité sa grosse réputation et tous les dithyrambes récoltés. A travers une enquête policière naissante de grande ampleur pour arrêter la mafia du trafic d'hormones, on suivra avant tout cet agriculteur déchu de ce qui fait l'essence même d'un homme. Sous ses travers de grosse brute baraquée qui a des "couilles" (c'était tentant...), d'homme sans quelconque peur et intimidant, Jacky est un homme brisé, dénué d'espoir et ne pouvant évacuer ce mal-être le rongeant irrémédiablement de l'intérieur pour exploser par une féroce impulsivité. Matthias Schoenaerts nous impressionne et fait grandir en nous une sincère empathie et compassion pour lui, loin du bête truand. Autant dire que Bullhead est une pellicule très recommandable faisant honneur au cinéma belge et amenée à devenir progressivement un film culte dans les années à venir.
Vous risquez fort bien, après le visionnage, en passant devant une ferme, de ne plus la regarder de la même façon.

 

Note : 17/20

 

 

lavagem-cerebral-final  Taratata