rage !

Genre : horreur, gore (interdit aux - 18 ans à sa sortie, interdit aux moins de 16 aujourd'hui) 
Année : 1977
Durée : 1h31

Synopsis : (1) Suite à un accident en pleine campagne, Rose, jeune motarde, est transférée d’urgence dans l’hôpital le plus proche... une clinique de chirurgie esthétique. A son réveil, elle se découvre dotée d’un étrange appendice situé sous son aisselle dû à une greffe hasardeuse et d’un irrépressible besoin de consommer du sang humain par ce nouvel organe. C’est le début d’une épidémie de rage dont elle est le foyer originaire (1). 

La critique :

On pourrait ingénument penser qu'il serait parfaitement inutile de procéder à l'exégèse de la carrière cinématographique de David Cronenberg. Pourtant, avant d'embrasser une carrière de cinéaste, le jeune étudiant de son époque se tourne tout d'abord vers la science avant de s'acoquiner avec le milieu artistique. C'est dans cette dialectique qu'il oblique vers le cinéma expérimental et signe ses deux premiers courts-métrages, intitulés Transfer (1966) et From The Drain (1967).
Dès le départ, David Cronenberg ne cache pas son extatisme ni sa fascination pour le monde épars et tourbillonnant de la psychanalyse, une science polymorphique qui révélerait les fêlures les plus intimes de chaque individu et surtout nos pulsions les plus archaïques. Une aubaine pour le metteur en scène puisque vers le début des années 1970, les Etats-Unis connaissent plusieurs mutations sexuelles, économiques, sociologiques et culturelles.

Autant de thématiques qui vont imprégner l'esprit effervescent de Cronenberg. Hélas, ses deux premiers longs-métrages, Stereo (1969) et Crimes of the Future (1970), essuient une rebuffade lors d'une exploitation rapide dans les salles obscures. Pas de quoi désarçonner le réalisateur. Pugnace, David Cronenberg s'ingénie dans cette didactique anticonsumériste. Corrélativement, certains producteurs avisés ont déjà repéré le style affûté et iconoclaste de cet orfèvre de la caméra. L'avenir leur donnera raison puisque dès son troisième film, sobrement intitulé Frissons (1975), David Cronenberg obtient enfin les plébiscites des critiques spécialisées.
De surcroît, cette oeuvre expérimentale, trash et sensorielle se solde par un succès commercial. Par la suite, Cronenberg va s'aguerrir et devenir le nouveau parangon d'un cinéma d'horreur et fantastique avec pour thématique primordiale la transmutation de l'être humain vers d'insondables tortuosités.

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Une didactique corroborée par des oeuvres telles que Chromosome 3 (1979), Scanners (1981), Vidéodrome (1983), La Mouche (1986), Faux-Semblants (1988), Le Festin Nu (1991), Crash (1996), ou encore eXistenZ (1999). Vient également s'agréger Rage, sorti en 1977. Pour certains thuriféraires de David Cronenberg, Rage constitue les premiers préliminaires du scénario de Chromosome 3 (précédemment mentionné dans ces lignes) puisqu'on y retrouve cette rhétorique lancinante, limite rébarbative, contre les dérives de l'expérimentation médicale et scientifique, ainsi que cette diatribe virulente contre notre société hédoniste et libertaire.
Mais pas seulement... Ce n'est pas un hasard si David Cronenberg requiert, de prime abord, l'érudition de Sissy Spacek, la future égérie de Brian de Palma dans Carrie au Bal du Diable, sortie la même année (donc en 1977).

Mais à l'époque, cette dernière n'est pas encore la comédienne proverbiale qu'elle deviendra à posteriori. Hélas, pour des raisons essentiellement pécuniaires, l'actrice lui échappe. Inexorablement. Toujours sous l'égide de sociétés pornographiques pour financer son film, Cronenberg doit alors composer avec une actrice de ce milieu libidineux, une certaine Marilyn Chambers. Inutile alors de préciser que Rage restera le seul film notoire de la comédienne. Viennent également s'ajouter, au niveau du casting, Frank Moore, Joe Silver, Howard Rysphan, Patricia Gage et Susan Roman. 
Attention, SPOILERS ! (2) Gravement blessée à la suite d'un accident de moto en rase campagne, Rose est opérée d'urgence dans une clinique privée des environs, Kiloïd. Spécialisée dans la chirurgie esthétique, cet établissement s'apprête à expérimenter de nouvelles techniques de greffes de peau.

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Rose, grièvement brûlée, va servir de cobaye : on lui prélève de la peau saine, que l'on neutralise par un procédé spécial, puis qu'on lui regreffe pour réparer les tissus endommagés. Après un mois de coma, elle se réveille brutalement. Son métabolisme a changé et un nouvel orifice est apparu sous son aisselle. Elle ne peut plus digérer de nourriture et doit s'alimenter directement de sang, qu'elle pompe par l'intermédiaire d'un dard rétractable logé dans le nouvel orifice.
La victime est alors contaminée et développe des symptômes proches de ceux de la rage
. Animée de pulsions d'une extrême violence, elle doit à son tour chercher du sang. L'épidémie se répand rapidement, la loi martiale est décrétée (2). Pour l'anecdote, Rage écopera d'une interdiction aux moins de 18 ans au moment de sa sortie.

Plusieurs raisons nimbent une telle réprobation. En premier lieu, la présence de Marilyn Chambers laisse inaugurer un nouveau long-métrage pornographique. En sus, Rage a une vraie connotation phallique, érotique et charnelle, de quoi ulcérer certains censeurs réfractaires. Heureusement, une telle récrimination sera minorée par la suite. Aujourd'hui et à juste titre, Rage est "seulement" (si j'ose dire...) interdit aux moins de 16 ans. Curieux par ailleurs de retrouver Ivan Reitman, le futur démiurge de S.O.S. Fantômes (1984), derrière cette production matoise et condescendante.
A fortiori et en raison de son budget anomique, le préambule de Rage laisse entrevoir une sorte de huis clos horrifique mettant en exergue une jeune femme infectée face à d'autres personnages en déveine. Certes, dans un premier temps, David Cronenberg claustre et confine sa principale protagoniste dans une clinique des environs.

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Puis, subrepticement, la tension monte crescendo. Les premiers symptômes de la folie inextinguible de cette prédatrice en puissance se tardent pas à se faire pressentir. Dès lors, Rage étend ses oripeaux dans une cité urbaine sur fond de contamination et de fureur exponentielle. Nantie d'une sorte de dard situé dans la cavité abdominale, Rose (Marilyn Chambers) assaille des personnes aléatoirement et répand son mal dans notre conjoncture sociale et économique.
En outre, le venin en forme d'excroissance est de forme phallique. En l'occurrence, difficile de ne pas percevoir, à travers cette curieuse inoculation corporelle, une allégorie sur le féminisme, en pleine expansion à la même époque. N'oublions pas que David Cronenberg attentera un procès à son épouse quelques années plus tard. 

De facto, difficile également de ne pas percevoir des relents de misogynie derrière cette pellicule arrogante, mais à priori salvatrice pour son auteur. Bien sûr, d'autres adulateurs de Cronenberg y verront une métaphore sur cette science dédaigneuse et essentiellement composée de savants et de médicastres. En instillant leurs expériences et leurs dogmes acrimonieux, ces créateurs omniscients cherchent à atteindre le complexe d'Icare. Conjointement, Rose se laisse fourvoyer par ses pulsions primaires et irréfragables. Pourtant, ces imbrications médicales et pulsionnelles ne semblent pas être les principaux apanages de Rage. Derechef, c'est ce phallocentrisme qui reste prééminent, comme si Cronenberg hagard, redoutait - à travers les exactions de son héroïne, l'expansion d'un féminisme virulent et castrateur. Un concept tendancieux qu'il affinera et étaiera deux ans plus tard avec le fameux Chromosome 3.

Note : 14/20

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(1) Synopsis du film sur : http://www.dvdclassik.com/critique/rage-cronenberg

(2) Second synopsis du film sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rage_(film,_1977)