20166372

Genre : Fantastique, expérimental, inclassable (interdit aux - 12 ans)

Année : 1973

Durée : 2h04

 

Synopsis :

Jozef vient rendre visite à son père dans un étrange sanatorium. Peu à peu, il se perd dans le bâtiment, il s'égare dans ses souvenirs, ses rêves d'enfants, son passé et ses fantasmes. D'après Le Sanatorium au Croquemort et Les Boutiques aux Cannelles de Bruno Schulz.

 

La critique :

Mes chers amis, n'avez-vous, dans votre carrière de cinéphile, jamais été confrontés à la classique séance cinéma sous l'effet de l'alcool ? Bien entendu, je ne parle pas de se servir une bière, un verre de vin ou quelque chose de plus corsé. Vous m'aurez compris sur ce sujet-là. Dans cet état d'esprit, dirons-nous, un peu limité, certains en viennent à se regarder des débilités hilarantes au possible. Et puis, à côté, vous avez des plus téméraires qui eurent la brillante idée, sans qu'ils ne comprennent trop pourquoi au moment désiré, de regarder des films complètement perchés.
L'attrait d'amplifier l'expérience cinématographique, sans doute. Oui, il y en a un sur ce blog qui, au retour d'une fin d'après-midi plus alcoolisée que prévu, désira regarder La Clepsydre. Un étrange nom pour un film tout aussi étrange. Une clepsydre étant un instrument à eau permettant de définir la durée d'un événement, la durée d'un discours par exemple (merci Wikipédia !). Un film issu tout droit de la Pologne, pays au cinéma peu connu de tout un chacun mais qui a eu un impact beaucoup plus grand qu'on ne le pense sur le Septième Art. Si Roman Polanski est quoi qu'on en dise le plus célèbre d'entre eux (pour le ridicule nombre de films qu'il a produit dans son pays natal), on a tendance à oublier des pontes tels qu'Andrzej Wajda, Krzysztof Kieslowski ou Andrzej Zulawski qui marquèrent au fer rouge le cinéma. Vous pourrez rajouter à cela Wojciech Has dont le nom doit être une torture à être récité pour un dyslexique.

Un réalisateur qui divisa à son époque vu qu'il fut le seul cinéaste polonais à ne pas avoir sa carte au Parti communiste. Inutile de dire que faire acte de ce genre de comportement tout à fait légitime fut mal vu en cette époque d'URSS toute puissante. Pourtant, force est de constater que la réputation du bonhomme n'est plus à faire et qu'il jouit d'une flatteuse réputation chez les passionnés de cinéma des pays de l'Est. La Clepsydre est sans nul doute l'un de ses long-métrages les plus notables aux côtés de Le Manuscrit trouvé à Saragosse ou La Poupée.
Certains s'avanceront à dire qu'il est le chef d'oeuvre absolu du réalisateur. Adapté de deux nouvelles du recueil de Bruno Schulz, écrivain reconnu comme inadaptable (sans blague !), le projet mit 5 ans à se faire et sera unanimement reconnu comme visuellement stupéfiant. A cela vous rajoutez le fait qu'il remporta le prix spécial du Jury au festival de Cannes de 1973. Plutôt étonnant de voir un tel plébiscite pour un film de ce genre mais c'est toujours agréable d'assister à de l'ouverture d'esprit dans la remise des prix. Ce qui ne sera pas le cas des journalistes qui l'accueillirent mal, le jugeant interminable et laborieux. Pour ne pas changer, Cinéma Choc verra donc la chronique d'une pellicule qui divisa et divise encore l'opinion. Sur ce, je me suis permis de me préparer quelques verres d'absinthe, une boîte de Dafalgan et un petit carton de LSD pour rédiger tout cela.

714467_backdrop_scale_1280xauto

ATTENTION SPOILERS : Jozef vient voir son père en traitement dans un sanatorium, où le docteur Gotard entretient une très mystérieuse atmosphère. Une porte allégorique garde l'entrée du sanatorium; dès qu'on la franchit, on pénètre dans le monde de la fantaisie, issu du subconscient.

L'histoire débute directement dans un train blafard où la vie n'est guère présente. Une galerie de personnages mutiques semblent se fondre dans ce décor et c'est là que nous voyons Jozef, passager venu voir son père traité dans un étrange sanatorium en dehors de toute civilisation. C'est ce train qui sera le premier vecteur de la plongée de Jozef. Arrivé à destination, nous pouvons contempler, tout aussi décontenancé que ce voyageur, la vétusté des décors où il ne semble guère y avoir âme qui vive. Décors croulant sous la poussière et les toiles d'araignée, rien ne laisse présager que des activités thérapeutiques s'y déroulent. Où sont les malades ? Les docteurs ?
Les deux seuls personnages que nous verrons sont une infirmière peu loquace et un médecin mystérieux. Peu avancé sur la situation, nous suivons Jozef jusqu'à ce que, en regardant par la fenêtre, il parvient à voir son double en contre-bas du sanatorium. A cet instant précis, le récit d'apparence linéaire va s'évaporer en une fraction de seconde et laisser la place à un périple initiatique mâtiné de fantastique qui risque de vous faire vivre une fameuse expérience. Cela est en grande partie dû au fait que Has décide de traiter deux récits tout en les entremêlant de manière non linéaire. Je rappelle que Schulz est un écrivain réputé inadaptable. L'objectif est pour Has de repousser les limites et expériences délirantes de l'écrivain pour nous entraîner avec lui dans un voyage au sein des tréfonds d'une âme égarée.

Très difficile, voire impossible, que de mettre un sens logique sur un tel spectacle proposé. En ce sens, une comparaison évidente avec Lynch, en beaucoup plus radical, peut se faire. Has se joue de nous et s'amuse avec notre intellectuel et ce trait inconscient que de vouloir mettre un sens logique sur tout état de chose, tout fait observable. La Clepsydre est l'emblème même du film onirique qui risque de bouleverser sérieusement votre conscience cinéphile. Beaucoup de choses peuvent être décelées, sans pour autant avoir de certitudes absolues sur l'ensemble de ce second niveau de lecture.
Vous l'avez lu, l'objectif de Jozef est de rendre visite à son père. Un père auquel il est très attaché. Cet attachement sans bornes est un premier indice à mettre en évidence mais pas que. Le sanatorium peut être vu comme un immense grenier aux souvenirs où toute chose ne serait en aucun cas anodine et serait un témoignage plus ou moins important d'une vie passée. Des objets sommaires comme du mobilier ou des plantes côtoient des mannequins de cire, des décors exotiques, des femmes plantureuses et une foule hassidique issue tout droit de l'ancienne Galicie. Ce sanatorium peut être vu dès le départ comme l'inconscient du personnage revivant sans qu'il ne puisse faire quoi que ce soit un voyage dans son passé, ses rêves d'enfance, ses fantasmes. Son subconscient se mêle à son inconscient. C'est le bordel total ! 

20166349

Inconsciemment, Jozef veut retrouver ce père dont il n'accepte pas la mort en l'apprenant et ce voyage dans ses propres méandres cérébrales pourrait être un choix conscient ou non de chercher à conserver une image pure de son père, héros et tyran, en faisant reculer le temps. Jozef tient probablement à garder quelque chose de lui en tenant à raviver la flamme du passé pour être en paix avec lui-même. Mais La Clepsydre pourrait aussi se voir comme une expérience d'une cruelle fatalité où l'homme ne pourra jamais contrôler la pire de ses craintes qui est le temps. Le temps qui passe et qui est synonyme d'une mort imminente, palpable et dont l'échéance n'est quasi jamais connue.
Une échéance qui est impossible à maintenir indéfiniment et qui emportera la vie de son personnage pour un autre voyage, s'il y en a un. Même retardé, le temps finit par toujours tout emporter avec lui sans que l'homme ne puisse se raccrocher à quoi que ce soit. Seuls restent les souvenirs condamnés à disparaître sous la poussière du temps qui passe. Un constat pour le moins percutant, ténébreux et déprimant de la condition de l'homme condamnée à ne jamais pouvoir aller contre la mort. C'est sans nul doute sur base de cela que le film a pu hériter de son nom.

Quelque part, ce point de vue est à mettre en forme avec la tournure du récit complètement éclaté. En percevant son double à travers la fenêtre, il est impossible pour Jozef de revenir en arrière et ni pour nous pour nous raccrocher au rationnel. Embarqué avec son voyageur dans un rêve incohérent où l'on passe en une fraction de seconde d'un village hassidique à une forêt tropicale puis à une sorte de cabinet macabre de figures de cire, le spectateur sera prié de mettre sa logique dans un tiroir fermé à double tour. Il n'y a guère de transitions logiques vu que scènes de guerres mexicaines et rencontre avec une jeune fille qui serait vraisemblablement un homme peuvent se faire après une bonne dizaine de minutes. Cette fille/homme (???) renforce une thématique fantasmagorique de base.
Les choses que nous observons ne sont pas toujours celles que nous croyons. Le regard peut être trompeur et nous offrir une image biaisée d'une réalité alternative. Je pense dès lors que vous aurez compris que La Clepsydre est un film particulièrement complexe et strictement impossible à décrire en une seule vérité. Has nous plonge dans un voyage sensoriel que nous avons du mal à maîtriser, à l'image du temps qui passe et contre lequel nous n'avons aucune emprise. 

image-w1280

Has conjugue à ces récits entremêlés, une mise en scène théâtrale où se succède les scènes toutes plus psychédéliques et insensées les unes que les autres. Rien ne semble faire état d'un passé réel mais quelque chose en nous parvient à trouver un semblant de crédibilité dans cette forme d' "enquête" comme le dit si bien Jozef. Une enquête sur son passé ? Sur son propre père ? Sa volonté de trouver des réponses à des questions absconses est bel et bien là. Par moment, on en viendra même à se demander si Jozef n'est pas tout simplement fou, à l'image de son songe, allégorie d'un théâtre de marionnettes macabres changeant d'aspect et de comportement au fur et à mesure du temps qui passe. Un théâtre loin de ce que l'on pourrait penser comme apaisant et propice à l'épanouissement de l'individu. Tout semble ne faire plus qu'un avec les ténèbres dans des lieux où Dieu semble être mort.
On est loin du havre de paix et l'on soupçonne très fortement Jozef de ne pas avoir eu droit à cette récompense sacrée d'une vie belle, épanouie et réussie. Règne en maître la plus totale neurasthénie mentale où l'eschatologie s'y mêle de manière amplificatrice, juste histoire de renforcer le trait hostile de La Clepsydre

Mais pour autant, comment ne pas tomber des nues devant cette oeuvre qui est véritablement époustouflante d'un point de vue visuel ? Difficile que de ne pas voir le Dieu de l'esthétisme dans le corps de Has pour avoir conçu des décors d'une beauté sublime. La dimension onirique se mêle à la dimension malfaisante et au lieu de déclencher une forme de répulsion liée au trait malsain, on en vient à trouver ça beau et grand. On tient là une quintessence, non pas seulement de l'art visuel mais de l'art fantasmagorique. La caméra suit avec une remarquable fluidité, à travers ces décors torturés, les péripéties invraisemblables de Jozef. Les plans et cadrages continuent à renforcer le charme si particulier de ce(s) récit(s) torturé(s).
Les effets de lumière et leurs variations de teinte ne peuvent que susciter le respect. Pour ce qui est de la bande sonore, l'ensemble suit la route et parvient à apporter un trait presque bucolique. En ce qui concerne la prestation des acteurs, l'ensemble suit aussi la route sans pour autant marquer durablement. On retrouvera dans le rôle principal Jan Nowicki à l'air naïf et quelque peu désemparé par ce qui lui arrive. Le reste du casting se composera de Tadeusz Kondrat, Irena Orska, Gustaw Holoubek, Halina Kowalska ou encore Bozena Adamek.

 

5fcad8b1ca40be1d2659c90174435d38--sanatorium-martin-scorsese

Et une dernière image pour la route pour vous prouver à quel point le film est superbe visuellement. Ne me remerciez pas, c'est cadeau !

hour-glass-sanatorium-4

En conclusion, La Clepsydre est assurément l'une des pellicules les plus mystérieuses que le cinéma ait pu donner naissance. Il est aussi l'un de ces films où l'on en arrive à avoir un mal de tête à la fin de l'écriture si l'on a cette ambition d'en faire une critique. Mais croyez-moi que l'avoir chroniqué fut plus que nécessaire ! A travers ce portrait de fantasmagories, de souvenirs teintés de réminiscence, de regrets mélancoliques, on a là une forte réflexion sur le temps qui passe et qu'aucune force humaine ne peut réfréner. On peut aussi y voir un amour pour la jeunesse, considéré comme la plus belle période d'une vie et d'un Jozef qui n'arrive pas à se détacher de cette époque.
Un probable syndrome Peter Pan peut-être ? Mais quoi que l'on en dise, il est extrêmement délicat de formuler une seule et unique explication sur ce film qui pourrait dépendre un peu du ressenti de chacun. Est-il aussi nécessaire de dire que La Clepsydre divisera indubitablement le public qui ne pourra que l'adorer ou le détester, et cette dernière option est largement compréhensible. Moi-même j'avoue avoir été tiraillé entre l'émerveillement et le fait de hurler à l'imposture. Néanmoins, il faut être honnête et reconnaître que tout cela est une oeuvre d'art difficile d'accès mais qui ne doit pas être vouée à sombrer dans l'anonymat. Adepte d'expérience insolite ? Je me permettrai de vous recommander chaudement ce véritable OFNI proprement impossible à noter. Un OFNI qu'il faudra mettre quelques jours à digérer avant de se forger un avis définitif. Un OFNI qui se marie décidément très bien avec l'état alcoolisé.

NB : L'abus d'alcool est dangereux pour la santé, consommez avec modération

 

Note : ???

 

 

orange-mecanique   Taratata