thumb_37006_film_poster_big

Genre : Drame (interdit aux - 12 ans)

Année : 1998

Durée : 1h45

 

Synopsis :

Tout le monde a été invité pour les soixante ans du chef de famille. La famille, les amis se retrouvent dans le manoir d'Helge Klingenfelt. Christian, le fils aîné de Helge, est chargé par son père de dire quelques mots au cours du dîner, sur sa soeur jumelle, Linda, morte un an plus tôt. Tandis qu'au sous-sol tout se prépare avec pour chef d'orchestre Kim, le chef cuisinier, ami d'enfance de Christian, le maître de cérémonie convie les invités à passer à table. Personne ne se doute de rien, quand Christian se lève pour faire son discours et révéler de terribles secrets.

 

La critique :

Le Danemark, autrefois terre de prédilection du peuple viking, a pu s'enorgueillir au fur et à mesure des années d'un cinéma suscitant intérêt et curiosité d'un public cinéphile passionné. C'est aussi l'un de ces pays plus prolifiques qu'il n'en a l'air et qui a même su imposer une sorte de micro Nouvelle Vague danoise. Son nom ? Le Dogme95, un mouvement cinématographique lancé en 1995 par plusieurs réalisateurs danois sous l'impulsion de Lars von Trier et Thomas Vinterberg. Un mouvement avant tout lancé en réponse aux super productions anglo-saxonnes et à l'utilisation abusive d'effets spéciaux aboutissant, selon eux, à des produits formatés, jugés lénifiants et impersonnels (ils n'ont pas tort quand on y songe...). Le but de ce courant est justement de revenir à une sobriété formelle tout en étant dépouillé de toute ambition esthétique et en prise avec un réel direct.
Tournage entrepris avec une caméra 35mm portée au poing ou à l'épaule, improvisation de plusieurs scènes, couleur obligatoire, réalisateur non crédité, détournements temporels et géographiques interdits, politique restrictive au niveau musical sont parmi les principaux points revendiqués par le Dogme95.

Bien évidemment, les promoteurs n'appliqueront jamais totalement ces principes. Loin de l'artificiel, le courant vise avant tout à offrir une mouvance typée cinéma-vérité. Pari intéressant mais quoi qu'on en dise, plutôt difficile d'accès à notre époque. C'est dans ce contexte qu'évolue le film d'aujourd'hui du nom de Festen réalisé justement par l'un des pionniers, du nom de Thomas Vinterberg. Cette oeuvre représente un pan important du dogme vu qu'il est le premier vrai film estampillé Dogme95 et ouvrit le bal à une myriade de films le précédant.
A sa sortie, les critiques, tant spécialisées que des spectateurs, sont élogieuses et Festen va aller jusqu'à remporter le prix du Jury (cependant ex aequo avec La Classe de Neige) du festival de Cannes 1998. Deux autres distinctions de haut rang lui seront également attribuées : le Grand Prix de l'Union de la critique de cinéma et l'inscription sur la liste des Canons de la culture danoise. Ce qui n'est pas du tout négligeable, très loin de là ! Mais sous un apparat relativement rudimentaire et cinéma vérité, quelles sont ces cruelles vérités que révèlera Festen ? Je vous invite à lire la suite pour en apprendre un peu plus.

festen-1030x684

ATTENTION SPOILERS : Pour fêter ses 60 ans, Helge Klingenfelt, un riche notable, a rassemblé ses amis et ses proches. De ses quatre enfants ne manque que Linda, qui s'est suicidée l'année précédente. Le jumeau de Linda, Christian, est chargé par le patriarche de prononcer le discours d'usage. Christian demande à son père de choisir entre deux enveloppes puis commence à lire. A l'assemblée stupéfaite, il révèle que, alors qu'ils étaient enfants, sa soeur et lui ont été régulièrement violés par leur père. Un silence pesant puis une réaction de colère suivent ses propos. Christian est expulsé de la salle. Les domestiques, néanmoins, l'encouragent à persévérer.

Plutôt agréable n'est-ce pas pour passer une bonne soirée en famille ? Plus sérieusement, Vinterberg a la lourde tâche de s'attaquer à ce qui pourrait bien être le thème le plus délicat à adapter au cinéma, je veux bien évidemment parler de la pédophilie. Par le passé, le blog a pu s'atteler à la chronique de plusieurs films sensibles tournant autour de ce sujet (Mysterious Skin, The War Zone ou Silenced pour ne citer que ceux-là). Vous pouvez y rajouter Festen évoluant, néanmoins, dans un contexte et une mise en scène différents. Le réalisateur plante rapidement le décor avec ce gigantesque manoir appartenant à une richissime famille fêtant les 60 ans du patriarche.
Les amis et proches que l'on soupçonne aussi d'être issus d'un milieu élevé sont présents pour honorer l'événement et fêter dignement cela. Seulement, une personne ne l'entend pas de cette manière, c'est-à-dire le fils aîné de la famille, bien décidé à confier un énorme poids qu'il a sur le coeur. Le contexte est en place, la tension est là, palpable car tout peut très vite démarrer. Christian est invité enfin à table à prononcer un discours et, sous un ton jovial, laisse place au titre de son texte "Quand père prenait son bain". A ce moment-ci, le malaise, le cauchemar même peuvent commencer. C'est le lent prélude à la désintégration familiale qui officiera tout au long de cette journée qui devait être paisible. Christian a bien l'intention de se venger et de révéler en direct ce que sa soeur défunte et lui ont subi durant leur plus tendre enfance.

Vinterberg va, alors, durant près de 1h45 passer cette bourgeoisie à la moulinette infernale en l'affichant comme dénuée de toute morale, de toute humanité. Rarement la haute caste ne nous a semblés être aussi dégueulasse. Ce n'est pas seulement ce père se dédouanant de ses actes honteux perpétrés sur ses propres gosses mais aussi la mère d'une splendide hypocrisie et lâcheté qui susciteraient le respect si nous n'avions pas cette envie profonde d'encastrer son crâne dans son assiette. Dans ce semblant de huit-clos va se mettre en place une rivalité entre Christian, épaulé par les serveurs et cuisiniers, contre tout le gratin présent. Fait amusant, la classe, dirons-nous, prolétarienne est la plus saine et la plus empreinte de justice envers un passé innommable, détruit par son propre père.
Difficile pour son petit frère et sa petite soeur d'entendre de telles vérités impensables. Difficile aussi pour les invités qui se retrouvent, comme on dit en Belgique, le cul entre deux chaises. Bizarrement, ils ne demanderont jamais de comptes à rendre au père et à la mère, un peu comme s'ils se foutaient de ce qui s'était passé. Cette populace se révèle au final être tout autant déshumanisée et déconnectée de tout, sauf de leur petite personne. Une populace dont l'égoïsme, l'individualisme et le je m'en foutisme en sont les fers de lance. Pire encore, ils en viendront à faire taire Christian et à l'expulser du manoir sans chercher à démêler le vrai du faux. Qui a raison, qui a tort ? Ces stupides individus n'y penseront pas.

FAM_festen_4

Christian se retrouve isolé de ses pairs, seule sa soeur Hélène, spectatrice partagée entre deux doutes, ne sera pas là pour le tancer et l'ignorer. Mieux encore, elle fera les frais de la dégueulasserie émanant de sa propre famille et de ses proches quand, amenant son petit ami noir, ceux-ci iront entonner un chant raciste en choeur à table, sous l'impulsion du benjamin beauf de la famille. Vous pourrez rajouter la mention intolérante à une bourgeoisie qui ne peut se sauver. Vinterberg affiche de manière à la fois impressionnante et réaliste la décrépitude mentale et morale de cette troupe de cirque de mauvais goût. Une dénonciation sans pour autant verser dans la dimension anti-riche avec son lot de généralités. Au fur et à mesure de l'avancée du récit, les interventions répétées de Christian parvenant toujours à cette table maudite, apportent un tableau d'une noirceur peu commune sur son enfance. Le viol n'étant pas tout mais je vous laisse le soin de découvrir par vous-même la suite des révélations.

Vinterberg se permet alors d'attaquer de front le concept de la vie de famille, de respect que les enfants doivent octroyer à leurs parents. L'ambiance devenant de plus en plus tendue en viendra à prendre d'autres dimensions. Le fait que le récit soit aussi percutant tient en grande partie de sa construction scénaristique jouant beaucoup sur l'intensité et la surprise. Chaque apparition de Christian tient en haleine et nous prépare au pire. Chaque intervention extérieure le décrédibilisant donne l'envie de se rebeller. Le cinéaste s'amuse beaucoup dans la mise en scène des discours et le tout fonctionne parfaitement. Festen ne joue pas dans la surenchère en faisant un étalage constant des sévices endurés.
Ceux-ci arrivent brusquement et repartent aussi vite. Pas de quelconque voyeurisme, de précisions des scènes de terreur passées. Les interventions de Christian sont de durée rapide et réaliste. La thématique du cinéma-vérité revendiquée par le Dogme95 est parfaitement respectée pour notre plus grand bonheur.

festen_still_lars_hoegsted_06

Pour ce qui est de l'aspect visuel, là le bas risque de blesser et de départager. Les férus d'esthétique novatrice pesteront sur un côté un peu sommaire et des décors rudimentaires n'offrant aucun cachet esthétique, aucune envie d'admirer et de s'imprégner des décors proposés. Certains parviendront à accepter le style Dogme95 de leur côté. En revanche, on ne peut qu'émettre des critiques sur une caméra vomitive ne se prêtant aucunement au thème du film. Encore, si cela avait été du cyberpunk, cela serait passé comme une lettre à la poste, hors on évolue dans un environnement fixe. Les mouvements sont bien trop rapides avec une caméra offrant peu de possibilités d'admirer avec de larges plans les décors de la campagne et du raffinement du mobilier. On se forcera à faire un clin d'oeil à cette séquence du taxi conduisant Hélène à toute vitesse avec la caméra épileptique en bonus.
Dans un tel film, une caméra et une mise en scène posées auraient été de rigueur. Au niveau de la bande sonore, celle-ci est très peu présente, à tel point que nous n'y faisons même pas attention. Pour ce qui est des acteurs, on appréciera énormément la prestation d'Ulrich Thomsen très crédible dans la peau de ce Christian torturé. Henning Moritzen et Birthe Neumann sont impeccables dans ce couple de parents répugnants. Paprika (comme l'épice) Steen joue admirablement bien son rôle de petite soeur. On pourra émettre quelques critiques sur Thomas Bo Larsen ayant l'insulte trop fréquente dans la peau de Michael, le benjamin beauf. "Merde", "Putain", "Merde", "Putain de merde", c'est 50% de son discours !

En conclusion, Festen n'est pas le genre de film que l'on aimera comme un film classique. Difficile que de dire avoir adoré une pellicule axée autour de la pédophilie incestueuse. Pourtant, force est de constater que, oui, on tient là une grande réussite d'une irrévérence fort marquée et sans tabou. Vinterberg rejette l'idée de bien-pensance en traitant de ce genre de famille qui, à coup sûr, existe en nombre bien plus conséquent qu'on ne pourrait le penser dans nos contrées occidentales. Festen, c'est aussi ce plaidoyer incitant les victimes de ces actes ignobles à se confier et à faire éclater la vérité. Et on ne le répètera jamais assez que la meilleure chose à faire quand on a subi de pareils actes est d'en parler et de tout faire pour mettre les pédophiles derrière les barreaux.
Festen, c'est cette illustration d'une bourgeoisie décadente, amorale, ne suscitant aucune once de respect. Festen, c'est la preuve de l'existence de familles dégueulasses envers leurs propres gosses. Sous ses dehors de film bouleversant et profondément abject, et même si des soucis de mise en scène se font ressentir, Vinterberg peut bien se targuer de nous offrir l'un des dîners les plus mémorables de l'histoire du cinéma.

 

Note : 16/20

 

 

orange-mecanique   Taratata