A-touch-of-sin

Genre : Drame (interdit aux - 12 ans)

Année : 2013

Durée : 2h10

 

Synopsis :

Dahai, mineur exaspéré par la corruption des dirigeants de son village, décide de passer à l’action. Zhou San, un travailleur migrant, découvre les infinies possibilités offertes par son arme à feu. Xiao Yu, hôtesse d’accueil dans un sauna, est poussée à bout par le harcèlement d’un riche client. Xiao Hui passe d’un travail à un autre dans des conditions de plus en plus dégradantes. Quatre personnages, quatre provinces, un seul et même reflet de la Chine contemporaine : celui d’une société au développement économique brutal peu à peu gangrenée par la violence.

 

La critique :

A l'heure d'aujourd'hui, toute personne s'intéressant un chouïa à la géopolitique mondiale sait que l'économie est en train de prendre un tournant inattendu pour certains pays. Alors que les USA dominaient l'économie et la technologie, leur influence commence à baisser lentement au profit de puissances émergentes, bien décidées à faire partie de l'échiquier mondial. Inévitablement, quand on pense à un pays capable d'être un sérieux adversaire à l'Oncle Sam, nous pensons directement à la Chine dont la puissance ne fait que se renforcer au fil des années. Mais à quel prix ?
Sous couvert d'un développement économique de grande ampleur, la pauvreté sociale est bel et bien là. Les normes de sécurité des usines sont primaires et exposent fréquemment les travailleurs aux substances toxiques. Tout un tas de problèmes sont à mentionner, comme partout ailleurs bien sûr. C'est précisément dans cette optique que naquit A Touch of Sin de Zhang-ke Jia. Un réalisateur de grande ampleur qui a su vite atteindre une certaine forme de notoriété dans les milieux cinéphiles avec des oeuvres engagées telles 24 City ou encore I Wish I Knew, Histoires de Shanghai. Il fait partie, avec des cinéastes tels que Yu Lik-wai, Wang Xiaoshuai ou Wang Chao, de ce que l'on appelle la sixième génération du cinéma chinois. 

Cette génération est caractérisée par un attachement au tournage en milieu urbain avec une volonté de montrer la réalité de la société chinoise contemporaine avec notamment l'envers du miracle économique chinois : la pauvreté, les crimes, les dépressions et j'en passe. A Touch of Sin obtient l'autorisation de sortir en Chine mais, à la suite des attentats de novembre à Taiyuan et de décembre sur la place Tian'anmen, sa sortie est repoussée sans qu'il ne soit néanmoins interdit. Evidemment, des négociations eurent préalablement lieu avec la censure du scénario avec des changements touchant majoritairement les dialogues. Des slogans un peu trop sarcastiques seront supprimés.
Cela n'empêchera pas le long-métrage d'être plébiscité en dehors de la Chine vu qu'il remportera, entre autres, le prix du scénario du Festival de Cannes mais aussi celui du meilleur film étranger au Toronto Film Awards. Les critiques tant spécialisées que du public seront élogieuses. En soi, tout est en place pour nous rassurer avant de débuter le visionnage.

A-Touch-of-Sin-Stills-Da-Hai-Jiang-Wu-06-Copyright-Xstream-Pictures-Beijing

ATTENTION SPOILERS : Le premier récit se déroule dans le Shanxi au nord-est où Dahai, un mineur, se révolte contre la corruption. Le deuxième récit se déroule dans la ville de Chongqin au bord du Yangzi Jiang où vit la famille de Zhou San pendant qu'il commet des braquages dans différentes villes du pays. Le troisième récit se passe dans le Hubei, en Chine centrale, où Xiao Yu fait l'accueil dans un établissement proposant sauna et massage. Le quatrième récit a pour décor Dongguan dans le Guangdong au sud où Xiao Hui fait divers petits boulots (ouvrier dans une usine de textile, employé dans un club).

Comme vous pouvez le voir, Jia ne s'engage pas dans la voie d'un seul et unique récit mais dans une fresque relatant la vie de 4 individus, 4 laissés pour compte au sein de la Chine grandissante. La première histoire met en scène un mineur révolté par la corruption de son entreprise et qui va décider de tout faire pour mettre les patrons derrière les barreaux, patrons qui étranglent financièrement la manoeuvre ouvrière. Clairement, le réalisateur n'y va pas avec le dos de la cuillère et délivre un constat interpellant. Constat qui portera sur l'individu abandonné de tous. Malgré toute la ténacité que Dahai va mettre en oeuvre pour rendre justice à ses frères de travail, personne ne le suivra.
Personne ne le soutiendra. Pire, les ouvriers rigoleront de lui après qu'il eut été passé à tabac par deux hommes de main pour ses diatribes violentes scandées au nouveau directeur. Dans ce récit, Jia dénonce l'absence complète de solidarité d'individus peureux, lâches et refusant de se sortir de leur situation précaire. Des individus se complaisant quelque part dans une forme d'esclavagisme légal les assujettissant. Malgré les problèmes et les malheurs se succédant sur eux, personne n'ose prendre les armes et même quand un téméraire s'y lancera en premier, celui-ci ne sera pas suivi. Cette observation sociologique peut parfaitement avoir lieu chez nous aussi avec ces quidams se révoltant contre le système sur les réseaux sociaux sans proposer de véritables actions. Le slogan "Acta non verba" ne sera jamais d'application. Tel est le cruel constat de Jia. Face à cet abandon de tous, Dahai va plonger dans une irrémédiable spirale de violence qui le perdra humainement. Voulant faire justice lui-même, il partira en croisade contre ceux qui l'ont exploité depuis déjà trop longtemps. Seul, désespérément seul. De la pauvreté surgit sans surprise la violence et le constat fait que personne ne pourra être sauvé au bout du chemin.

Une fois passé cette excellente première partie, nous sommes invités à suivre Zhou San, un travailleur migrant qui fut un employé de l'usine où travaillait Dahai. Il n'est pas difficile d'observer que Zhou évolue dans une relative précarité. Encore une fois, cette pauvreté omniprésente et ce fait d'être exploité va faire naître une violence intérieure qui le détruira. Ecrasé par une société japonaise qui ne le comprend pas, celui-ci en viendra à s'enrichir de manière illégale en braquant des gens afin de pouvoir survivre. Comme je l'ai dit avant, ce fulgurant développement chinois n'a pas permis à tous de s'émanciper d'une condition misérable. Petit problème, ici, Zhou attaquera des quidams qui n'ont aucun pouvoir, aucune emprise sur la destinée du pays. Il attaque des gens qui, au final, ne sont guère au sommet de la hiérarchie sociale. Sa révolte ne pourra que le détruire de l'intérieur et lui enlever toute son humanité qu'il perd petit à petit. Le constat d'une Chine fracturée est flagrant dans cette histoire où les individus en viennent à se bagarrer pour un rien. Lors du Nouvel An chinois, une rixe éclatera pour un motif absurde tandis que, quelques temps plus tard, Zhou tirera une balle en l'air au beau milieu des champs avec, en arrière-plan, le feu d'artifice. Une manière d'exprimer que la violence sociétale est présente à tout instant, même dans les moments de fête et de retrouvailles.

a-touch-of-sin-baoqiang-wang-in-una-scena-274566

La troisième histoire met en scène une femme, cette fois-ci, du nom de Xiao Yu. Celle-ci est dans une situation délicate en étant l'amante d'un homme qu'elle aime sincèrement. Employée d'un sauna offrant également des massages, on la sent plongée dans la plus totale solitude en la voyant arpenter ces rues ternes et se fondre dans ce décor. Jia va s'attaquer à une cause majeure de la société chinoise, qui n'est autre que la solitude due à la désintégration de toute forme d'entraide. Alors que la prospérité du pays est évidente, jamais l'individu n'a été autant isolé et marginalisé. Il ne se comprend plus et n'entretient plus de relations sérieuses et fortes avec ses conjoints.
L'idée de représenter cela en mettant au centre de cette problématique une femme apporte un regard neuf et montre que cela concerne aussi bien les hommes que les femmes. Secundo, le cinéaste dénonce aussi l'exploitation outrancière des femmes subissant les pratiques dégradantes d'hommes obsédés et macho. La pessimiste condition de la femme, proie d'un patriarcat tout puissant, est brillamment mis en évidence. Cette histoire s'inscrit dans la pure dimension féministe quand, Xiao, harcelée par deux hommes ira jusqu'à en assassiner sauvagement un. Symbole évident de la revanche du sexe féminin sur une partie du sexe masculin oppresseur et déshumanisé. 

Enfin, la quatrième et dernière histoire voit un jeune éphèbe timide du nom de Xiao Hui vivant de divers petits boulots. Son boulot d'ouvrier dans une usine de textile prendra fin lorsqu'il sera à l'origine d'un accident de travail sur un de ses collègues. Condamné à devoir changer de métier, il se verra proposé une offre comme employé d'un club luxueux où ils seront lui et les autres aux ordres d'une clientèle de marque. Quelque chose de dérangeant se dégage de cela, un peu comme si ces employés étaient de vulgaires cafards n'étant que les instruments des riches clients pour s'amuser.
Que cela soit dans l'usine ou dans un club, l'exploitation est bel et bien là et, encore une fois, les femmes en feront les frais. Forcées de s'habiller de manière sexy, elles serviront de jouet de distraction aux hôtes de marque, comme ils sont obligés de le dire. Ce segment aura lui aussi sa dimension féministe mais bien moins marquée que la troisième histoire. Au final, Xiao finira son histoire dans une autre usine. Aucune émancipation ne sera observée concernant sa destinée et pris dans une cruelle fatalité, sa vie se finira en se jetant du haut d'un immeuble.

A-Touch-of-Sin-2

A Touch of Sin voit en son sein, souffler un parfum amer de pessimisme. Selon Jia, aucune alternative viable ne semble être en mesure de se produire. Tous ces maillons de la société chinoise sont réduits à de vulgaires pions qui n'ont d'intérêt que d'être au service du développement chinois et faire de la Chine l'une des grandes puissances du monde. Ces histoires ne sont d'ailleurs pas le fruit du hasard vu qu'elles sont toutes inspirées d'histoires vraies, respectivement des affaires Hu Wenhai, Zhou Kehua, Deng Yujiao et des suicides dans les usines Foxconn. Le cinéaste disant avoir utilisé les détails les plus frappants sans faire un film documentaire. Pourtant, difficile de ne pas y voir une dimension de cinéma-vérité tant la crédibilité des événements se rapproche au plus près de la réalité.
Quelque part, sans aller jusqu'à dénoncer un film propagandiste, certains pourraient aussi se risquer à y voir une légère promotion d'une idéologie communiste dans la première partie, contre le spectre capitaliste. Il est vrai que les discours de Dahai pourraient aller dans ce sens sans chercher à se dire que le patron a dû prendre des risques, faire des sacrifices et faire preuve d'un énorme travail pour arriver là où il est (sans que je ne défende les actes de corruption, entendons-nous bien). 

Mis à part cela, on accrochera vite au visionnage par le biais d'une mise en scène en forme de rebond où la lenteur peut très vite laisser la place à des scènes de violence aussi inattendues que percutantes. La violence peut surgir de n'importe où et est volontairement affichée comme gratuite, parfois même surréaliste. Je prendrai l'exemple de cet homme frappant son cheval à chaque fois que nous le voyons et sans quelconque raison valable. Je prendrai aussi l'exemple de meurtres purement gratuits. Ces scènes sont crues, viscérales et d'un grand réalisme.
Après, on évolue dans le film d'auteur et la dénonciation donc inutile de vous attendre à des meurtres par centaines et à des grosses explosions à tout bout de champ. Une seule aura lieu au début et sera annonciatrice de l'explosion intérieure des 4 victimes du film. Seulement, voilà tout n'est pas rose non plus et le côté film à sketch peut comporter de sérieux inconvénients. En dehors de Dahai, difficile que de s'attacher vraiment aux 3 autres en l'espace de 30 minutes approximatives pour chacun. Autre problème, les transitions seront parfois un peu brusques entre les récits, outre encore une fois le premier, ce qui peut faire tiquer. 

touchofsin_website2

Au niveau esthétique, le tout est tout bonnement ravissant. Ceci s'explique par le fait que le réalisateur a opté pour le tournage en 35mm et en vidéo Haute définition. Forcément, les décors auront un superbe rendu avec des jeux de lumière de grande qualité et de superbes plans sur ces décors industriels, cette nature désolée à perte de vue, ce sauna aux 1001 couleurs ou ces rues éclairées d'une lumière blafarde. Les cadrages sont optimaux, la caméra est souvent posée et filmera tout aussi bien les événements plus nerveux. La bande sonore ne s'éloigne pas d'une certaine tristesse générale. Au niveau de la prestation des acteurs, la meilleure prestation reviendra à Wu Jiang dans le rôle de ce mineur révolté contre le capitalisme, celui qui est néfaste et destructeur.
On appréciera beaucoup le rôle de Xiao Yu interprété par Zhao Tao, d'un charme inhabituel et d'un calme qui laissera la place à la fureur totale. En dehors de cela, les interprétations des deux autres personnages principaux, Wang Baoqiang et Luo Lanshan, ne frappent pas mais se rapprochent, comme les personnages secondaires, d'une approche cinéma-vérité. De manière générale, le boulot est bien rempli. 

En conclusion, A Touch of Sin est une oeuvre d'une remarquable profondeur. Une oeuvre qui porte en elle un cri de rage, pas seulement envers un pouvoir aveugle sur la condition prolétarienne chinoise mais aussi sur cette même classe qui semble accepter son sort sans être soudée et sans faire montre d'une envie de changer les choses. Tous les maux de la société chinoise y passent et sont exposés sans retenue : corruption, pauvreté notoire, condition de la femme dégradante, solitude récurrente, aucune cohésion, individualisme. C'est un cri de rage, un cri de révolte qui n'est pas dénué d'un appel lancé à toute la société pour se hisser et réclamer des conditions de vie meilleures.
Si l'on pourra pester contre une qualité des histoires pas toujours constantes et un manque d'attachement aux 3 derniers personnages, le pari est largement rempli. A Touch of Sin est passionnant et montre la véritable Chine. Pas la Chine qui achète des monuments et de grands bâtiments de part chez nous. Pas la Chine des touristes chinois fortunés dans les magasins de luxe. A Touch of Sin, c'est l'envers du décor de la Chine, de la véritable Chine.

 

Note : 16/20

 

 

lavagem-cerebral-final   Taratata