la jeune fille et la mort

Genre : thriller, drame 
Année : 1994
Durée : 1h45

Synopsis : Paulina Escobar, victime il y a quelques années de la dictature militaire de son pays, croit reconnaitre la voix et le rire de son tortionnaire dans l'homme, le docteur Roberto Miranda, venu raccompagner son mari tombé en panne. 

La critique :

Avant de devenir un érudit et un orfèvre de la caméra, Roman Polanski a tout d'abord connu une enfance âpre et difficile. En 1939, Roman Polanski échappe de justesse à la déportation et vit dans une extrême précarité dans le ghetto de Varsovie. Il conservera de cette enfance un souvenir douloureux. Mais déjà, à l'époque, Roman Polanski s'intéresse à l'univers foisonnant et exhaustif du noble Septième Art. Il voue notamment une certaine admiration pour les films des frères Lumière. Dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Roman Polanski se lance dans une carrière artistique.
C'est dans ce contexte qu'il s'aguerrit surtout derrière la caméra et réalise plusieurs courts-métrages entre le milieu des années 1950 et l'orée des années 1960. Pour Roman Polanski, il faudra faire preuve de longanimité et patienter jusqu'au milieu des années 1960 pour connaître son premier grand succès avec Répulsion (1965).

Non seulement, ce second long-métrage se solde par un certain succès commercial mais de surcroît, il obtient les vivats de critiques unanimement dithyrambiques. Les films suivants corroborent cette formidable acuité derrière la caméra, que ce soit Le Bal des Vampires (1967), Rosemary's Baby (1968), Chinatown (1974), Le Locataire (1976), Tess (1979), Frantic (1988), Le Pianiste (2002), ou encore The Ghost Writer (2010). Vient également s'agréger La Jeune Fille et la Mort, sorti en 1994. A l'origine, cette oeuvre dramatique sur fond de huis clos et de thriller est aussi l'adaptation d'une pièce de théâtre éponyme "du dramaturge chilien Ariel Dorfman, rescapé du régime de Pinochet" (source : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Jeune_Fille_et_la_Mort_(film).
Mais La jeune fille et la mort correspond également au Quatuor à cordes n°14 de Schubert.

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C'est aussi une peinture magnifique et somptueuse réalisée par les soins de Hans Baldung Grien en 1517. Pour Roman Polanski, La Jeune Fille et la Mort constitue un long-métrage prééminent puisque le cinéaste revient sur ses thèmes de prédilection : la claustration, une héroïne en proie à ses propres démons intérieurs, la confrontation avec un ennemi promptement identifié et surtout la dictature avec ses réminiscences et ses corollaires ; thématiques sur lesquelles nous reviendrons ultérieurement. La distribution du film repose sur une triade d'acteurs, à savoir la présence de Sigourney Weaver, Ben Kingsley et Stuart Wilson. Pour le casting, Roman Polanski souhaite diligenter des comédiens antagonistes à leurs personnages respectifs. Ainsi, Ben Kingsley est la parfaite antithèse du bourreau décrié et admonesté par son étrange convive.

Quant à Stuart Wilson, l'interprète a souvent incarné des rôles de méchant au cinéma. En l'occurrence, il se retrouve dans la peau d'un avocat pusillanime et épris de justice. En revanche, Sigourney Weaver retrouve, derechef, le rôle d'une femme forte et opiniâtre, néanmoins mutilée et atrocement suppliciée par le passé. Attention, SPOILERS ! (1) Fin du XXe siècle, dans un pays d'Amérique du Sud qui vit encore le traumatisme d'une dictature récente, le président de la jeune démocratie a décidé de mettre en place une commission d'enquête sur les crimes passés, qui devrait être présidée par un avocat célèbre : Gerardo Escobar. Le soir de cette nomination, l'avocat crève un pneu en rentrant chez lui.
Un voisin, le docteur Roberto Miranda, vient à son secours et le ramène chez lui, où sa femme l'attend. Celle-ci, Paulina Escobar, torturée par la police secrète de l'ancien régime croit reconnaître dans la voix de Roberto Miranda celle d'un de ses bourreaux (1).

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Indubitablement, La Jeune Fille et la Mort est une oeuvre éminemment complexe qui requiert une analyse sourcilleuse. Les thèmes prédominants restent, sans aucun doute, cette frontière ténue entre la vie et la mort, la justice et le châtiment, cette relation ambiguë entre le bourreau et la victime, et in fine, entre la dictature et la démocratie. Cérémonieux, Roman Polanski connaît parfaitement sa copie. Par le passé, lui aussi a connu une dictature fasciste et militaire.
Après avoir mis en exergue les beautés lancinantes de Catherine Deneuve, Mia Farrow ou encore Nastassja Kinski au cinéma, Polanski se pare de la vénusté de Sigourney Weaver. Pour le rôle de cette femme torturée par la dictature chilienne, la comédienne se livre corps et âme, se met à nu et livre une partition hallucinante.

Cependant, attention à ne pas minorer la précellence des autres acteurs. Car La Jeune Fille et la Mort, c'est avant tout une triade qui s'invective, s'accuse et d'admoneste pour découvrir l'horrible vérité. Le Docteur Roberto Miranda (Ben Kingsley) est-il réellement le bourreau diffamé par Paulina Escobar (Sigourney Weaver) ? Ou n'est-il qu'une victime expiatoire d'une sorte de forcenée qui n'est pas parvenue à oublier un passé morne et particulièrement morose ?
Durant toute la première partie du film, Roman Polanski pose le doute sur la santé psychique de son personnage principal, à priori histrionique. Puis, la réalité se fait peu à peu ouïr. 
Pour démasquer son ancien tortionnaire, Paulina Escobar fait appel à ses formidables acuités. Non seulement, elle identifie la voix de son bourreau ainsi que son rire sarcastique, mais aussi et surtout l'odeur corporelle de ce dernier.

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La culpabilité de Miranda apparaît dès lors comme factuelle et imminente. Peu importe que le docteur, à priori affable et courtois, jure, se défende, se rétracte ou scande son innocence. Le spectateur hébété n'y croit plus et prend fait et cause pour la vindicte de Paulina. A contrario, son mari, Gerardo, nous affuble de ses moralines d'avocat chevronné. Mais quelle justice appliquer à ce médecin qui profitait de l'adynamie de sa victime pour la violer, la supplicier et l'humilier ?
Indiscutablement, La Jeune Fille et la Mort possède de sérieuses arguties dans sa besace via de nombreuses thématiques complexes et captivantes. Paradoxalement, le long-métrage n'est pas exempt de tout reproche. La mise en scène est beaucoup trop frileuse pour convaincre sur la durée (une heure et 45 minutes de bobine environ). De facto, on se demande pourquoi Roman Polanski n'a pas conservé l'aspect dramaturgique. Sur la forme, on ne comprend pas non plus pourquoi le metteur en scène a transmuté cette pièce de théâtre en pellicule cinématographique.
In fine, la conclusion finale n'apporte pas plus de réponse aux scansions sermonnées par un Roman Polanski dubitatif. Les dictateurs, les bourreaux, les tortionnaires et tous leurs apparatchiks méritent-ils de mourir, de vivre, de croupir au fin fond d'une cellule ou de se fondre dans une démocratie qui les aura châtiés pour leurs péchés ? A fortiori, Roman Polanski opte pour l'absolution, mais pas pour l'oubli. En résulte un huis clos plutôt nihiliste mais porté par trois magnifiques acteurs.

Note : 15/20

sparklehorse2 Alice In Oliver

(1) Synopsis du film sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Jeune_Fille_et_la_Mort_(film)