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Genre : Drame, historique

Année : 1916

Durée : 2h45

 

Synopsis :

A travers l'image d'une femme berçant un enfant, quatre épisodes de l'intolérance sont racontés dans une fresque monumentale. Un épisode moderne sur un gréviste condamné à la pendaison. Un épisode biblique lors d'une noce à Cana. Un épisode des guerres de religion au temps de Charles IX. Un épisode se déroulant à l'apogée du royaume de Babylone. Dans tous, l'intolérance l'emporte sur l'amour.

 

La critique :

D.W. Griffith est, à n'en point douter, l'un des premiers cinéastes à avoir suscité la polémique durant sa carrière. Ce scandale est surtout dû à la sortie de la fresque grandiloquente nommée Naissance d'une Nation, qui suscita les anathèmes et toute une série de critiques virulentes sur le réalisateur malgré un succès retentissant. La raison fut que la pellicule prenait un ton ouvertement raciste que Griffith a toujours démenti. Difficile cependant d'y croire mais quoi qu'il en soit, et en dépit des qualités techniques et artistiques magistrales, cela entacha sa réputation.
Il décida de répondre à ces accusations en réalisant l'année suivante une autre fresque du nom d'Intolérance. Cette fois-ci, le succès est nettement moindre et cela entraîna la chute de la firme Triangle fondée par Griffith avec Thomas H. Ince et Mack Senett. Pensez bien que cette superproduction coûta la bagatelle de 1 750 000 $, une somme gargantuesque à l'époque dont les premiers fonds furent avancés par la Majestic Motion Picture Company.

Si un abandon du public eut bel et bien lieu à sa sortie, cela ne sera pas le cas en URSS où il fut très admiré et exerça une grande influence. Eisenstein, véritable thuriféraire du cinéaste, déclara "Le meilleur du cinéma soviétique est sorti de Intolérance. Quant à moi, je lui dois tout". A l'heure actuelle, la pellicule a retrouvé ses lettres de noblesse et s'est hissée au rang de chef d'oeuvre magistral pour l'écriture du scénario, la direction des acteurs, la mise en scène des décors et le montage. Rajoutez qu'il fera, en 1989, partie de la première sélection des films conservés au National Film Registry.
Donc, sous ses dehors d'oeuvre peu connue du public non cinéphile, nous tenons indubitablement une pépite et, que dis-je, un emblème du septième art qui influencera certains réalisateurs et même le jeu vidéo. Ceci termine notre petite introduction habituelle.

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ATTENTION SPOILERS : A travers l'image d'une femme berçant un enfant, quatre épisodes de l'intolérance sont racontés dans une fresque monumentale. Un épisode moderne sur un gréviste condamné à la pendaison. Un épisode biblique lors d'une noce à Cana. Un épisode des guerres de religion au temps de Charles IX. Un épisode se déroulant à l'apogée du royaume de Babylone. Dans tous l'intolérance l'emporte sur l'amour.

La genèse d'un tel projet remonte à 1914, alors que Griffith termine un livre intitulé La Mère et la Loi, un drame social inspiré de deux histoires vraies. Après le succès de son sulfureux premier long-métrage, il entreprend d'englober le roman dans une oeuvre plus vaste où seraient racontées simultanément quatre histoires distinctes se déroulant à quatres époques différentes mais toutes reliées par un thème central qui a donné son nom au récit. Développons un peu les quatre histoires sans trop abuser de spoiler. La première histoire met en scène un groupe de femmes décidées à combattre l'immoralité et qui sera l'élément déclencheur d'une grève dans une minoterie, grève lourdement réprimée qui verra le héros condamné à la pendaison. Si le droit à la grève est loin d'être un problème, le comportement de ces harpies suscitera la controverse. Dans un style qui n'est pas sans rappeler des associations de frustrées bien-pensantes, elles partiront en croisade chez une mère soi-disant peu exemplaire pour lui retirer son enfant. Cette première intolérance pose déjà les bases d'un thème virulent : Est-ce que toutes les mères peuvent jouir de ce droit d'avoir un enfant ? Il est vrai que nous serions tentés de répondre par la négation quand on voit certaines dégénérées, toxicomanes, violentes et instables.
En l'occurrence, la Bien-Aimée est tout sauf ça. Elle se montre bienveillante et réconfortante envers son enfant qu'elle chérit. Cela donnera lieu à une scène déchirante de la séparation du bébé de sa mère, à la fois puissante, triste et d'une simplicité exemplaire. Secundo, une autre question se pose et concernera les droits du travailleur à pouvoir protester contre des conditions de vie intenables et relevant plus de l'exploitation que du réel travail. L'intolérance de condamner à mort un garçon soupçonné d'avoir assassiné son patron posera irrémédiablement le débat sur la peine de mort et les erreurs de condamnation qui peuvent en découler.

La deuxième histoire se rapporte à la fameuse crucifixion du Christ orchestrée par les pharisiens après les épisodes des noces de Cana où Jésus changea l'eau en vin, ainsi que de la femme adultère où une confrontation eut lieu entre Jésus et les pharisiens pour savoir si une femme coupable d'adultère doit être lapidée. L'intolérance des pharisiens est pleinement montrée. Ceux-ci sont vus comme sales, laids et dénués de la moindre humanité en allant jusqu'à condamner à mort le fils de Dieu. L'intolérance concernera essentiellement le sacré et peut être une joyeuse parabole sur une civilisation en devenir qui se montre désaxée de toute croyance et de respect envers ses traditions sacrées. Une société intolérante sur la religion, une société parfaitement compatible avec la nôtre à une époque où toute une kyrielle de joyeux abrutis s'entretuent juste pour dire que leur Dieu est le meilleur.
La troisième histoire prendra place en l'an 1572 marqué par le tristement célèbre Massacre de la St-Barthélemy commandité par Catherine de Médicis et qui verra périr nombre de protestants. Comme pour la deuxième histoire, l'intolérance religieuse est explicite et continue la dénonciation et toute l'hypocrisie des gens pieux n'hésitant pas à massacrer ceux qui n'ont pas les mêmes croyances qu'eux. Se réclamant de la parole de Dieu et prônant d'aider son prochain, ils tueront sans une once de regret les non-catholiques. 

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La quatrième et dernière histoire prendra place lors de l'apogée de la cité mythique et glorieuse de Babylone. Un conflit d'importance a lieu entre Balthazar, prince de Babylone, et Cyrus, fondateur de l'Empire Perse. Ce conflit verra emporter avec lui la chute de la cité suite à des dissensions entre les adeptes de Baal et d'Ishtar, deux divinités. Le prêtre de Babylone, partisan du culte de Baal, jouera énormément dans cette histoire et s'alliera en secret avec Cyrus pour faire tomber le culte grandissant d'Ishtar. Cette quatrième partie continue la trajectoire des deux histoires citées en mettant toujours en évidence cette intolérance religieuse allant jusqu'à mener à la mort de toute une majestueuse civilisation. Ces individus, en fin de compte, ne se comprennent pas et ne veulent surtout pas se comprendre.
Chacun prétexte que sa pensée est la meilleure et que les autres, hérétiques, doivent périr afin d'assurer la pérennité de leurs croyances jugées meilleures. Ne voit-on pas là une subtile métaphore du fascisme réduisant les dissidents au silence ? En fin de compte, Intolérance va surtout privilégier toute l'hypocrisie des religieux qui sont inaptes à la compréhension de leur Bible. Force est de constater que, malgré son siècle au compteur, le film n'a pas pris une ride dans ses dénonciations et se révèle être tout à fait intemporel dans son objectif. C'est un cruel constat de se rendre compte que la nature humaine peut difficilement faire preuve de sagesse et accepter les idées contraires aux siennes.

Difficile que de faire la fine bouche devant Intolérance offrant, en plus d'une dimension historique de qualité, un regard sur l'ensemble de la civilisation qui n'a jamais su s'émanciper de ses bas instincts et de son idiotie liée à sa génétique, que la Bible soit présente à ses côtés ou non. L'Homme religieux n'est au final guère plus évolué et est tout autant archaïque dans son comportement. Pire, il justifie l'intolérance et la mort de personnes sous couvert d'une affreuse loi divine que Dieu n'a pourtant jamais pondu. Ou quand le totalitarisme et la religion se tiennent main dans la main. Griffith nous offre durant 2h45 un tableau grandiose d'une société laide, à la mise en scène efficace et aux intertitres fréquents. Après, il faut bien se dire que le visionnage est difficile d'accès en raison d'une longue durée couplée au style muet. Il est indispensable aussi de préciser que la mise en scène simultanée des quatre histoires nécessite une attention de tous les instants et une bonne mémoire, sans quoi on risquerait vite d'être perdu à la reprise de chaque histoire. C'est un point qui divisera le public.
Aurait-il mieux valu séparer ces quatre histoires au lieu de les imbriquer, au risque de parfois perdre son spectateur ? La question mérite d'être posée et je ne cache pas le fait que j'aurais préféré la première option.

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Mais comment parler d'un film de D.W. Griffith si nous n'abordions pas toute la dimension esthétique du film. Avec 102 ans au compteur, visionner Intolérance revient à se prendre un joli coup de massue en pleine gueule tant la reconstitution et la qualité des décors suscitent le respect. Toujours dans une optique de grandiloquence, Griffith met les petits plats dans les grands en livrant une vision majestueuse de chaque époque. La mention sera bien sûr à faire à Babylone et à sa fameuse scène de fête nous faisant écarquiller les yeux. Forcément, aucun CGI n'était là donc tout était fait à l'ancienne aux studios Fine Arts de Hollywood. Le travail fut d'une telle importance que 60 000, vous avez bien lu, figurants, ouvriers, techniciens et acteurs furent au rendez-vous. Dans ces acteurs, les principales jeunes actrices femmes ne pourront que nous charmer devant leur beauté sans quelconque artifice.
Mae Marsh nous hypnotise par le biais de ses yeux d'une transcendante beauté. Constance Talmadge est tout aussi séduisante. Je ne vais pas m'étendre sur l'ensemble des personnages principaux, auquel cas il faudrait rédiger un paragraphe entier mais aucune fausse note n'est au programme. Un jeu d'acteur qui sera forcément théâtral avec des mimiques volontairement exagérées, néanmoins empreintes de sincérité. La bande son est assez inhabituelle, loin d'un certain lyrisme et plutôt moderne. Ce qui ne l'empêche pas d'être à la fois belle et indescriptible.

En conclusion, Intolérance est fidèle au style de grandeur et d'ambition de sieur Griffith qui ne fait que confirmer son talent de surdoué du cinéma. Son professionnalisme du montage, de la mise en scène et de la virtuosité des décors est toujours là par le biais de quatre douloureuses histoires où l'issue de l'humanité ne semble pas être l'entraide mais bien la division. Cruel constat que de remarquer que l'Homme ne sait pas écouter son prochain et ne sait que difficilement le respecter s'il a une idéologie opposée à la sienne. A une époque où la religion fait plus que jamais débat dans notre société occidentale et où le vivre-ensemble est quasiment imposé par une élite toute puissante n'ayant jamais consulté préalablement le citoyen, Intolérance doit se voir comme un important témoignage qu'il est nécessaire de faire connaître. Un témoignage dépeignant l'incompréhension de populations aux croyances strictement différentes des autres. Certains ont souvent dit que l'histoire finit toujours par se répéter et on peut l'observer chaque jour un peu plus avec ces massacres et autres génocides à but religieux (les Rohingyas étant le meilleur exemple du moment). Dès lors, une question peut se poser : A force de toujours plus de violence et de haine, l'intolérance finira-t-elle, au 21ème siècle, par déboucher aussi sur la fin de nos civilisations contemporaines ?

 

Note : 17/20

 

 

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