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Genre : Drame, fantastique (interdit aux - 16 ans)

Année : 2009

Durée : 2h41

 

Synopsis :

Oscar et sa sœur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est stripteaseuse dans une boîte de nuit. Un soir, dénoncé par un de ses clients et ami, Oscar est abattu par la police dans les toilettes d'un bar. Alors que son âme se détache de son corps, Oscar se souvient de sa promesse jadis faite à sa sœur de ne jamais l'abandonner. Commence alors une longue errance de l'esprit à travers Tokyo.

 

La critique :

Dans un paysage cinématographique français assez carré et frileux envers l'innovation et l'audace, Gaspar Noé est indéniablement une figure de proue auprès des cinéphiles adeptes d'un cinéma différent, mis en place par un réalisateur qui n'a pas froid aux yeux. Adepte du scandale et de la polémique, chaque oeuvre du bonhomme fait parler de lui. Que cela soit Seul Contre Tous et surtout Irréversible et même son dernier nommé Love, tous ont en commun la polémique de taille plus ou moins grande (mais souvent plus grande que plus petite). Dans cette filmographie, il y a cependant des pellicules qui se sont révélées être plus discrètes au moment de leur sortie.
L'une de celles-ci est Enter The Void, sorti en 2009, donc ce n'est pas si loin que ça. Sans surprise, on peut légitimement dire qu'il divisa les critiques au moment de sa sortie, désarçonnées par le style inattendu proposé. Les Inrocks, qui n'ont plus à prouver leur légendaire médiocrité, pesteront contre la profonde vacuité philosophique et sa nullité dramaturgique.

De son côté, Le Monde critiquera le caractère puéril et la volonté de provocation (l'hostilité typée française envers un cinéma qui a des couilles ne s'invente pas). Cela n'empêchera pas Enter The Void de récolter son petit succès dans divers festivals où il fut présenté. Il remportera le prix de la meilleure photographie et le prix spécial du Jury au Festival International du film de Catalogne et aura quand même une nomination à la Palme d'Or du festival de Cannes ainsi qu'une nomination au titre de meilleur film, toujours pour le Festival de Catalogne. Bref, un palmarès loin d'être dégueulasse et qui est même plutôt encourageant à savoir avant de visionner tout cela.
Quoi qu'en disent les détracteurs habituels du cinéaste, celui-ci a toujours réussi à taper dans le mille et à se faire respecter du monde cinéphile. Enter The Void fera-t-il honneur à ses deux grands frères devenus cultes avec le temps ?

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ATTENTION SPOILERS : Oscar et sa sœur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est stripteaseuse dans une boite de nuit. Un soir, lors d'une descente de police, Oscar est touché par une balle. Tandis qu'il agonise, son esprit, fidèle à la promesse faite à sa sœur de ne jamais l'abandonner, refuse de quitter le monde des vivants. Son esprit erre alors dans la ville et ses visions deviennent de plus en plus chaotiques et cauchemardesques. Passé, présent et futur se mélangent dans un maelström hallucinatoire. 

A juste titre, Enter The Void a souvent été considéré comme l'oeuvre la moins accessible du réalisateur, et à juste raison. En effet, autant dire que visionner cela nous change énormément du drame français de base aseptisé. En l'occurrence, le lieu même de l'histoire n'aura pas lieu ni en France, ni dans la Cordillère des Andes, ni à New-York comme Noé y songeait au début, mais bien à Tokyo. Par le biais d'un générique de début très agressif tant visuellement qu'auditivement, l'action peut commencer. Nous découvrons donc le quotidien austère d'un gaijin (terme employé par les japonais pour désigner les étrangers) toxicomane du nom d'Oscar en plein vide existentiel et professionnel.
Celui-ci a demandé auparavant à sa soeur dont il avait perdu les traces de le rejoindre et ceux-ci vivent désormais paisiblement dans cette cité tentaculaire. Pourtant, tout cela prendra fin lorsqu'Oscar sera trahi par un de ses anciens amis et se fera abattre par la police, retranché dans les toilettes d'un café miteux qui porte le nom de Void. Ayant eu préalablement une discussion métaphysique avec Victor, un de ses amis, sur ce qu'il y a après la mort, son esprit verra s'éloigner de son corps pour voguer dans la nuit d'un Tokyo lumineux. Autant dire que si Enter The Void n'est pas le premier film du réalisateur que l'on citera en premier, il ne démérite pas pour être l'une de ses pellicules les plus profondes et introspectives. Noé pose ce débat lancé depuis la nuit des temps sur une hypothétique vie après la mort. Toutes les religions ont leur propre définition de cette vie, allant du purgatoire à la réincarnation. Ici dans la religion tibétaine, l'âme semble s'éloigner du corps et se disperser, observant le quotidien des vivants.

Il n'en est à point douter que nous en viendrons à nous interroger sur ce qu'il advient de notre âme une fois envoyé ad patres. Sommes-nous condamnés à mourir simplement et subir le processus de recyclage des matières organiques (car rien ne se perd, tout se transforme) ou alors y-a-t-il un autre monde qui nous dépasse ? Cette question, nous n'en aurons jamais la réponse et c'est en cela que Enter The Void se montre aussi fascinant qu'inquiétant et déprimant. L'âme d'Oscar navigue en simple spectateur sans jamais pouvoir interagir avec les personnes qu'il a chéri et aimé profondément.
Il s'agira surtout de sa soeur avec qui tout contact est désormais rompu. Sans verser dans une quelconque pathétique surenchère destinée à faire pleurer à tout prix le spectateur, Enter The Void parvient à émouvoir et s'offre une dimension mélancolique bouleversante. Comme quoi les pleurs à répétition et astuces bien trop faciles ne valent rien. C'est ce que je reproche beaucoup à la notion qu'ont beaucoup du drame. Un véritable drame ne joue pas dans la cour du larmoyant et de l'usage de stratagèmes tout aussi grotesques les uns que les autres (l'usage d'enfants, des violons vomitifs, etc.). Ici Noé, comme beaucoup de génies avant lui tels Kubrick et Lynch, ont compris la véritable essence du drame. 

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Après un premier passage qui, plus ou moins, plante le décor, il est temps pour nous de faire face aux ressentis d'Oscar qui va finir par se perdre dans son passé. C'est un retour dans le temps qui s'offre à nous et nous pouvons observer l'affreuse existence d'Oscar et de sa soeur, Linda. Devenus orphelins après un violent accident de la route, ceux-ci seront séparés l'un de l'autre et placés dans une famille d'accueil différente que nous ne verrons jamais. Marqués à tout jamais par la mort de leurs géniteurs, Noé traite de ces vies à la dérive qui ne se sont jamais remises de ce jour maudit. Débarqués à Tokyo, destination où leurs parents voulaient aller un jour, cela sera un moyen pour eux de se rapprocher de l'âme de leurs parents. Ces vies, désormais sans encadrement et quelconque épanouissement, prendront un chemin obscur. Oscar se réfugiera dans la drogue pour oublier ce qu'il a vécu et ainsi s'isoler de cette société qui l'entoure, de ce manque affectif qu'il a en lui, de cette cicatrice béante qui ne disparaîtra jamais. De son côté, Linda va travailler pour le patron d'une boîte de nuit lugubre où elle exercera ses talents de strip-teaseuse. Une vie loin de la réussite et d'une émancipation morale.
Ce contexte permet de renforcer la dimension dramatique vu que ces deux personnages ne connaîtront que durant leur plus jeune enfance le bonheur d'une famille et le fait de se sentir aimé. 

Cette patte pessimiste est dans la tonalité de ce que le réalisateur sait faire et cela impactera sur un final qui ne lorgnera logiquement jamais du côté du happy-end. Dis un peu comme ça, cela semble réducteur et à juste raison, sachant que Enter The Void est tout sauf conventionnel. Noé a décidé d'innover son style et même sérieusement en franchissant les barrières de l'expérimental. Vous vous attendiez à un petit film simple ? Permettez-moi de vous dire que vous vous êtes lourdement trompés. Le fait de mélanger visions passées, présentes et futures dérègle la continuité logique du récit, s'évaporant lentement mais sûrement dans une forme d'évanescence.
Il y aura aussi intégration des séquences purement psychédéliques dans la lignée des thèmes de Windows Media Player et d'un panel de couleurs flashy typées art déco en version criarde. En d'autres termes, il y a des choix entièrement voulus de mise en scène qui feront que le film sera soit aimé, soit détesté. Tant qu'à faire, on pourra aussi rajouter l'exorbitante durée de 161 minutes pour entraîner le spectateur dans un état de stase le faisant planer en compagnie de Oscar. Néanmoins, cette durée est aussi le plus gros problème du récit car on ne peut cacher qu'il y a des scènes sans intérêt. Un raccourcissement aurait été nécessaire car le spectateur peut très vite regarder sa montre au bout d'un moment. Trente minutes en moins n'aurait pas été de trop. Cependant, il semblerait qu'une version de 2h23 circulerait mais je n'ai pas d'informations sur les scènes en moins. Mystère donc.

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Comme dit avant, les couleurs vives très présentes auront raison d'une certaine hostilité. Si Noé n'a pas pour objectif de faire du banal, difficile que de rechigner devant cette esthétique à tomber par terre, pour peu que l'on adhère au style si original et assumé. Cette représentation de couleurs permet de contraster avec la noirceur du récit et de ces personnages plongés dans un désespoir semblant être inscrit dans leur génétique. On sera aussi étonné par ce choix d'opter pour la vue subjective de son personnage principal dont le visage ne nous sera que rarement montré. La mise en scène ne fait qu'accentuer l'originalité de la pellicule. Une mise en scène belle et aérée, il faut le noter.
Un pari audacieux et permettant de nous mettre à la place de ce "paumé". La bande sonore est aussi en contraste, tantôt avec des musiques entraînantes, tantôt avec des musiques empreintes d'une profonde tristesse. Pour les acteurs, Noé a choisi des acteurs professionnels mal connus du grand public ainsi que des débutants pour ne pas éclipser le film par des têtes d'affiche trop impressionnantes. Et sincèrement, le choix des acteurs est parfait avec au casting Nathaniel Brown, Paz de la Huerta, Olly Alexander, Cyril Roy ou encore Ed Spear. On s'attache à chaque personnage un minimum important, donc surtout Oscar et Linda, qui nous touchent par leur prestation d'une grande et belle sincérité. Aucun réel faux pas n'est à noter et c'est plutôt rare de développer dans un film un tel attachement pour un aussi grand nombre de personnages. Fait tout à fait subjectif, vous vous en rendez compte !

En conclusion, Enter The Void est sans nul doute le film le plus mystérieux de Gaspar Noé qui prouve qu'il sait gérer un film expérimental d'une telle ampleur sans tomber dans la caricature du pompeux et du ridicule. A travers une histoire déprimante, le cinéaste nous dépeint la vie de deux jeunes qui n'ont que rarement connu le bonheur et s'offre en plus une intelligente réflexion sur la vie après la mort. Certes, la dimension philosophique sur ce niveau de lecture aurait mérité à être plus développée mais il a le mérite de poser cette affreuse question : Que devenons-nous après notre passage sur Terre ? Cependant, il convient de dire que le film ne s'adresse pas à tout le monde et promeut beaucoup l'érotisme et tourne énormément autour de la drogue (interdiction aux - 16 ans logique).
N'oublions pas la patte artistique austère : déstructuration narrative, esthétique aux couleurs criardes, vue subjective, psychédélisme. Il s'agit dès lors de faire preuve d'ouverture d'esprit pour savourer un film purement inclassable mais d'une beauté mélancolique, profondément touchant, ne s'embarquant à aucun moment dans le grossier et le racoleur. Dommage que la longue durée en vient à plomber et à tourner ses pouces par moment. Autant se dire que Enter The Void pourrait bien être le métrage, pas seulement le plus difficile d'accès mais aussi le plus métaphysique du réal. Cruelle fatalité que de se demander à quoi ressemble, au final, l'au-delà...

 

Note : 15/20 

 

 

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