satantango

Genre : drame
Année : 1994
Durée : 7h40 (version intégrale)

Synopsis : Un groupe d'âmes perdues erre dans la plaine hongroise balayée par le vent. Dans une immense ferme collective livrée à l'abandon, les quelques rares autochtones végètent et complotent les uns contre les autres. Une rumeur se propage soudain sur le retour de deux anciens habitants des lieux, Irimiás et Petrina, que l'on donnait pour morts depuis plus d'un an. Parmi le groupe en proie aux affres du désespoir et de la déliquescence, certains y voient alors le signe d'une arrivée de Messies salvateurs. D'autres, par contre, redoutent l'avènement de Satan. Mais tous sans exception, semble terrifiés par l'apparition imminente des deux hommes.

La critique :

Sátántango, le film monumental du hongrois Béla Tarr figure en très bonne place dans le classement des métrages les plus longs de l'histoire du cinéma. Une oeuvre démesurée dans sa durée qui ne pouvait pas passer sa route sans terminer un jour ou l'autre, sur les étagères de ma vidéothèque. En novembre dernier, j'acquis donc le dvd de ce film mythique moyennant un très coup gros de canif dans un budget qui était déjà sérieusement en berne. Mais on est collectionneur ou on ne l'est pas ! Béla Tarr est un réalisateur qui ne laisse personne indifférent. Tantôt porté aux nues par "l'intelligentsia" des cinéphiles qui voit en lui l'un des derniers géants du Septième Art, tantôt honni par une autre frange du public, plus "populaire" qui trouve, lui, son cinéma insipide, d'une platitude sans nom et d'un vide intersidéral. La preuve qu'il ne laisse pas indifférent, Les Harmonies Werkmeister chroniquées par Taratata il y a quelques semaines, avaient provoqué en leur temps, un engouement certain sur Cinéma Choc.
Étonnant ? Pas tant que ça. Car en dehors de la qualité d'écriture de cet article et de son titre quelque peu énigmatique, ce film inconnu par la plupart, a bien mérité l'intérêt que certains blogueurs lui ont témoigné. C'est un fait : un cinéaste tel que Béla Tarr ne peut que provoquer débats et polémiques. À l'instar d'Andreï Tarkovski, la filmographie de Tarr se limite à quelques longs-métrages.

Neuf au total entre 1979 et 2011. C'est peu. Mais quantité ne faisant pas qualité, le cinéaste hongrois prend son temps pour accoucher de ses films. L'éloge de la lenteur : voilà ce qui caractérise le cinéma de Béla Tarr. Une lenteur écrasante, hypnotique, qui donne à ses oeuvres un cachet unique et inimitable. Le style du cinéaste magyare est reconnaissable entre mille : un noir et blanc somptueux, des acteurs au faciès atypique (des "gueules", comme on le dit souvent), des éléments météorologiques déchaînés, des êtres à la dérive accablés de misère et de solitude, des plans séquences qui s'étendent sur de très longues minutes, des silences, un environnement hostile et une action (inaction serait un terme plus approprié) qui s'étire à l'infini, donnant la sensation au spectateur d'évoluer dans un univers où toute notion temporelle s'est évaporée. On conçoit aisément qu'un tel cinéma puisse en rebuter plus d'un.
Difficiles d'accès, très exigeants d'approche, les films de Béla Tarr sont qualifiés à la fois de soporifiques et de prétentieux par ses détracteurs. Bref, le cinéma d'auteur dans toute sa splendeur. Avant Sátántango qui est unanimement considéré comme son chef d'oeuvre et le sommet de sa carrière, Béla Tarr né en 1955, avait seulement cinq films à son actif : Le Nid Familial (1979), L'outsider (1981), Rapports Préfabriqués (1982), Almanach d'Automne (1985) et surtout Damnation (1988), sans doute l'oeuvre la plus pessimiste du cinéaste et l'un des films les désespérés de l'histoire du Septième Art.

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Par la suite, viendront s'ajouter Les Harmonies Werkmeister (2000), L'Homme De Londres (2007), remake d'un classique du cinéma français de 1943 réalisé par Henri Decoin, et Le Cheval De Turin (2011), "testament" cinématographique du réalisateur qui estima, après ce film, avoir atteint les limites de son art. D'avoir dit tout ce qu'il avait eu à dire. Peut-être, un jour, reviendra-t-il sur sa décision ? Après tout, il y a des réalisateurs bien plus âgés qui officient encore ! Avec Sátántango, Béla Tarr aborde deux thématiques essentielles. Tout d'abord, il se livre à une féroce dénonciation du communisme et de son système politique implacable qui fut à l'origine de l'appauvrissement d'une Hongrie minée par la décrépitude. La ferme où se situe l'histoire est à l'abandon ; elle périclite à l'instar d'un pays tout entier qui a subi pendant des décennies, le joug totalitaire de l'ex-URSS.
Béla Tarr dénonce également les turpitudes les plus profondes de l'âme humaine, sa lâcheté devant l'adversité, sa perversité intrinsèque et ses peurs irrationnelles face à l'inconnu. Dans ces grandes steppes balayées par les vents et soumises à des pluies incessantes, quelques hommes perdus au milieu de nulle part, plutôt que de s'entraider, complotent les uns contre les autres, animés par une cupidité délétère.

Dans ce climat de suspicion permanente, tous les tourments qui rongent ces âmes torturées sont exposés au spectateur. Ode immobile au désespoir, Sátántango c'est 460 minutes sans discontinuer de pluie, de tempête et de meurtrissures psychologiques sans une seule seconde d'éclaircie. Que celle-ci soit dans le ciel ou dans les têtes. Autant dire qu'il ne vaut mieux pas regarder ce film si l'on est dépressif, sous peine de se mettre une balle avant la fin de la projection. Attention spoilers : Dans une grande ferme collective où ne subsistent plus que quelques habitants et un troupeau de vaches, la misère frappe de plein fouet. Livrés à eux-mêmes, les autochtones végètent et complotent les uns contre les autres. La raison de ces manigances semble être un magot dont on ne connaît pas la provenance.
Dans ce climat de défiance où les uns couchent avec les femmes des autres, où tout le monde suspecte tout le monde, soudain une rumeur parcourt la communauté : Irimiás et Petrina, deux anciens habitants de la ferme morts il y a plus d'un an, auraient été vus au village et seraient sur le chemin du retour. Aussitôt, c'est la panique et tous voient en ce retour, une manifestation surnaturelle.

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Pour certains, elle est divine et vient pour redonner espoir et prospérité au groupe ; pour d'autres, c'est Satan lui-même qui va débarquer dans cette ferme délabrée et punir ses habitants de leurs exactions. En fait, les dénommés Irimiás et Petrina, petits escrocs sans envergure qui végétaient tout simplement en prison, avaient préféré laisser courir le bruit de leur mort afin de mieux abuser à leur retour, de la frayeur et de la crédulité de leurs anciens compagnons. Les deux hommes réapparaissent à l'occasion du décès tragique d'une petite fille. Lors d'un discours mortuaire émouvant, Irimiás le beau parleur, convainc les habitants de la ferme de lui donner leurs économies en leur promettant de meilleures perspectives d'avenir, ailleurs loin de la ferme maudite. Sombre chimère...
Quasiment deux fois plus long qu'Autant En Emporte Le Vent, Sátántango rien que par son visionnage, constitue déjà une sacrée gageure pour un spectateur lambda. Quant à chroniquer ce film-fleuve, cela révèle d'un défi pour le moins casse gueule. J'ai tenté de le relever de mon mieux. Quelle tristesse, quelle sinistrose ! Mais quelle maestria ! Dieu que ce film est pessimiste ! Et sublime à la fois !

De son style unique, Béla Tarr magnifie un univers sale et crasseux en une symphonie à la beauté visuelle inimaginable. Par un talent et un savoir-faire hors pair, le technicien hongrois transforme des champs gorgés de boue en des prairies de papier glacé, des jours pluvieux tristes à mourir en spectacles dantesques et des visages flétris en fresques où chaque histoire de vie se contemple comme un tableau de maître. Quant à la scène où des ivrognes dansent le "Tango de Satan" dans un cloaque mal famé, elle aurait fort bien pu tourner au grotesque, mais le réalisateur en fait un ballet tragicomique qui emporte le spectateur dans un tourbillon où toute la vacuité de l'existence humaine est montrée à la fois avec désespérance et légèreté. Cette poésie musicale dure à elle seule, plus d'une demi-heure...
Le temps, la pesanteur, l'alanguissement, voilà les ennemis absolus des contradicteurs du cinéaste. Comment leur faire comprendre que Béla Tarr a le talent hors du commun pour rendre tout cela sublime ? Évidemment, il faut pouvoir supporter, au sens physique du terme, ces scènes interminables où le réalisateur peut s'attarder 5 minutes sur des gouttes de pluie qui viennent fouetter une vitre, ou 7 minutes trente (j'ai chronométré) sur un troupeau de vaches qui sortent d'une étable. Un cinéma contemplatif qui peut s'avérer usant psychologiquement et qui peut plonger certains dans un état semi comateux, j'en conviens.

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Mais que de beauté s'élève de ces images ! Visuellement, ce film se hisse sans difficulté au niveau des plus grandes réussites esthétiques de l'histoire du cinéma. Béla Tarr n'a jamais utilisé que le noir et blanc ; ceci pour montrer aux spectateurs que ses films ne sont en rien un quelconque reflet de la réalité mais bien de pures créations artistiques. La mélancolie qui s'en dégage atteint au plus profond de l'âme et ne peut que bouleverser le plus blasé d'entre nous. Un cinéma de transcendance. Sátántango est divisé en douze sections généralement clôturées par un narrateur qui résume la situation à l'instant final de la dite section. D'une longueur hors norme (sept heures et quarante minutes), le film est uniquement composé de plans séquences. Cent cinquante au total dont chacun s'étend en moyenne sur trois minutes. Mais certains peuvent approcher le quart d'heure...
Il faut accepter cette lenteur infinie qui est la marque de fabrique du réalisateur. Il faut accepter de se soumettre à ce vague à l'âme, de se laisser écraser par cette chape de plomb psychologique pour mieux pénétrer dans l'atmosphère unique de contemplation, de mysticisme et d'introspection que nous offre le génial cinéaste.

Somptueux au niveau formel, Sátántango est, à l'inverse, d'une noirceur apocalyptique sur le fond de son propos. Cette dichotomie n'en rend que plus intense la philosophie de cette oeuvre. Tarr n'a absolument aucun espoir en l'homme et met un point d'honneur à démontrer son intime conviction. Tous les travers, les tourments et les bassesses de l'être humain, sont ici disséqués et exposés au grand jour. Aucun des protagonistes ne suscite ne serait-ce qu'un soupçon de sympathie. Pas même Esike, une gamine d'une dizaine d'années, qui s'amuse à torturer de longues minutes durant, un chat qu'elle finit par empoisonner par de la mort-aux-rats.
Pour rien, par méchanceté gratuite et désoeuvrement. La gosse sera d'ailleurs "punie" en mourant d'une pneumonie à la suite d'une nuit d'errance sous les pluies diluviennes, le cadavre raidi du chat sous le bras... 
Quant aux adultes, il n'y en a pas un pour rattraper l'autre. Tous sont vils, pleutres et ne pensent qu'à leur propre intérêt en s'échinant à escroquer leurs voisins du mieux qu'ils le peuvent. En dépit de leur état misérable, Béla Tarr ne s'apitoie pas sur leur sort (tout du moins, en apparence) et s'attache à les montrer sans complaisance, dans leurs côtés les plus cupides et crapuleux. Cette avidité d'une vie meilleure, il ne la souhaite pas pour la communauté mais uniquement pour leur petite personne, quitte à écraser le voisin sans vergogne.

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Le réalisateur les affuble aussi d'une étroitesse d'esprit et d'une crédulité rétrograde lorsque tous s'affolent à l'idée que les "fantômes" de leurs anciens compagnons puissent revenir parmi eux. Des croyances d'un autre âge qui confinent à la débilité mentale, que la pauvreté, la solitude et le désespoir ont engendré. Et quelle est la cause de cet état de fait ? Le communisme, évidemment. Le communisme, doctrine athée qui ordonne à ses subordonnés un diktat de pensée en leur intimant l'abandon de toute espérance spirituelle. Au cours de l'une des scènes finales, les protagonistes se couchent dans une grange en planifiant avec enthousiasme leurs projets d'avenir, tandis que la caméra fixe une chouette, symbole du malheur dans les temps anciens, comme pour indiquer aux spectateurs que ces futurs projets sont déjà voués à l'échec. Et le narrateur de décrire un chapelet qui tombe dans une baignoire et flotte comme un serpent.... Un cinéma accusateur, dénonciateur et politique.
Et au final, une réussite absolue dans tous les domaines. Un cinéphile qui se définit comme tel se doit impérativement d'avoir pris la peine de sacrifier près de huit heures de sa vie pour visionner ce film démesuré. Croyez-moi, le sacrifice ne sera pas bien grand tant vous resterez époustouflés par les sommets atteints. Béla Tarr au zénith de son art. Et de l'Art, tout simplement. Alors, Sátántango n'aurait-il aucun défaut ? Non, aucun. Pas même sa durée hors du commun qui n'est nullement rédhibitoire tant cette entreprise filmique colossale est d'une puissance philosophique à la portée incommensurable. Un chef d'oeuvre qui se positionne ni plus ni moins, en tant que l'une des oeuvres les plus importantes de l'histoire du cinéma. Point barre.

Note : 20/20

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