L_Ange

Genre : inclassable, expérimental
Année : 1982
Durée : 1h10

Synopsis : Sans aucune structure narrative, le film se présente comme une succession de situations surréalistes se déroulant dans un univers nébuleux où des êtres déshumanisés s'affairent à des tâches quotidiennes filmées de manière répétitive et sous différentes formes visuelles. Puis, le métrage bascule dans l'expérimentation la plus complète.

La critique :

Né en 1943, Patrick Bokanowski est un réalisateur français au talent absolument unique dans l'univers cinématographique français. Bokanowski a développé un genre expérimental qui propose une alchimie hybride entre le cinéma traditionnel et l'animation. L'originalité de ses oeuvres vient en grande partie de la manière avec laquelle il manie le matériau filmique. Basées sur un énorme travail au niveau des sons, de la texture de la pellicule et de l'art optique, ses oeuvres tendent à contredire "l'objectivité cinématographique", c'est-à-dire le véritable ressenti de la réalité brute. Un magicien de la pellicule qui maîtrise son art à la perfection et l'a porté à un niveau jamais vu.
Ce n'est pas un hasard si les travaux du réalisateurs font, depuis longtemps, l'objet d'études approfondies dans de très nombreuses universités cinématographiques à travers le monde. Bokanowski débuta par deux courts-métrages, La Femme Qui Se Poudre (1972) et Déjeuner Du Matin (1974). L'Ange, réalisé en 1982, est son premier long-métrage et reste son oeuvre la plus aboutie et celle qui l'a révélé au grand public.

Enfin, grand public est un bien grand mot puisque cet artiste très particulier évolue dans le milieu (malheureusement) assez confidentiel du cinéma expérimental. Ultra expérimental même. Sur ce point, L'Ange est un superbe spécimen. Un OFNI de tout premier ordre qui surpasse aisément les étrangetés les plus inclassables que le cinéma français ait pu produire. Difficile, en effet, de faire plus inexplicable que cette pellicule chimérique qui semble sortir tout droit d'une autre dimension. Expérience sensorielle garantie pour tout cinéphile qui tentera de s'aventurer dans les méandres tortueux de cette oeuvre fantasmagorique. Pour vous donner un léger aperçu des cinéastes qui ont influencé Patrick Bokanowski, on pourra citer André Breton, Luis Bunuel, Man Ray ou encore Maya Deren, soit les plus grands maîtres du cinéma surréaliste de la première moitié du vingtième siècle.
Mais Bokanowski lui, va encore plus loin que ses illustres devanciers dans le traitement de l'image dysfonctionnelle. Car le réalisateur possède un style particulièrement unique en son genre. Une propension à représenter les corps et les objets de manière immatérielle, métamorphosés par la déformation qu'en fait l'esprit.

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Par le biais de prismes, de jaillissements lumineux, d'images saccadées ou accélérées, de stop-motion ralentie à l'extrême, de déstructuration du récit, L'Ange est une oeuvre autant superbe formellement qu'elle est déroutante au niveau de sa compréhension. Y-a-t-il quelque chose à comprendre d'ailleurs ? Au premier abord, absolument rien. Puis, si on l'explore mieux dans ses strates sibyllines, l'oeuvre dévoile peu à peu, une partie de ses mystères. Évidemment, un tel film demande un très gros effort de concentration et nécessite plusieurs visionnages afin d'en trouver les clés.
L'Ange est un objet filmique à tiroirs, un chemin de piste, une enquête énigmatique sur le message qu'a voulu délivrer Patrick Bokanowski. Exercice de style ou recherche d'un contre-art absolu ? Les deux, sans doute. En résulte une oeuvre d'une beauté visuelle saisissante qui plonge le spectateur dans un état somnambulique soixante dix-minutes durant. Navigant sur le fil qui sépare l'art optique de l'art plastique, Bokanowski invente un nouveau type de cinéma fascinant et obsessionnel ; un spectacle qui envoûte, fait chavirer tous les sens et touche au plus profond de l'âme : le cinéma-foudre. L'Ange est considéré par un nombre important de spécialistes comme le meilleur film expérimental français de tous les temps.

Mais peut-on vraiment comparer ce qui est incomparable ? Je vous laisse juges. Attention spoilers : Tout semble partir d'un escalier en colimaçon. À priori, car rien n'est moins sûr. Une lumière venue du haut de cet escalier jaillit des ténèbres et laisse apparaître quelques bribes de visibilité. Puis, nous pénétrons dans une pièce où un escrimeur pourfend d'un sabre, une poupée suspendue à une corde. La scène est répétée à l'infini, filmée de différentes manières. Ralentie, image par image, en plans fixes, etc. Une autre séquence présente une femme déposant une cruche de lait sur une table. Face à elle, un homme sans main est assis dans un fauteuil. La cruche tombe à terre et le lait se renverse sur le sol. Là aussi, la scène se répète sans cesse sous divers angles, selon diverses méthodes techniques de reproduction de la séquence. Puis, nous faisons face à un homme bedonnant qui prend un bain en poussant des gloussements de satisfaction et de joie. Une fois habillé, on constate que c'est un clown.
Le quatrième "segment" est le plus conventionnel dans sa présentation puisqu'il nous propose de pénétrer dans une bibliothèque où plusieurs employés vêtus de redingote façon XIXe siècle s'affairent à classer et à ranger des piles de livres.

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Tous portent un masque de cire représentant le même visage et très vite, leur travail prend une tournure absurde. La fin du film est beaucoup moins déchiffrable. Les séquences mystérieuses s'enchaînent. Des personnages courent et guerroient dans des paysages d'animation. Des silhouettes indéfinies surgissent au hasard de halos lumineux donnant au spectateur l'impression d'évoluer dans un univers parallèle. Le film s'achèvera avec la vision de l'escalier initial qui s'élève vers les cieux tandis que des créatures hybrides essaient à grand peine, d'en gravir les marches pour accéder à la lumière céleste qui inonde l'écran de ses rayons éclatants.  Indubitablement, nous avons à faire ici à un très gros morceau du cinéma expérimental. De mémoire de cinéphile, je ne me rappelle pas avoir vu pareil spectacle si ce n'est dans quelques courts-métrages de l'anthologie Contre-oeil (Collectif ICPCE, 2011).
C'est dire si L'Ange est complexe à décortiquer tant il contient de messages subliminaux et d'effets métaphoriques qui posent problème à la bonne compréhension de sa structure. En ce qui me concerne, je partirai du fait que Bokanowski tente de dépeindre l'état dans lequel l'homme se retrouverait juste après son existence terrestre. Nul doute que cet escalier énigmatique qui s'élève vers le ciel représente le parcours initiatique que l'âme se doit de faire pour atteindre un hypothétique paradis.

Les marches sont censées représenter chaque étape de la vie humaine, les épreuves qui nous affectent intimement et le cheminement progressif que l'on essaie, tant bien que mal, d'accomplir vers la sagesse et la paix, synonymes de récompense dans un possible au-delà. Quant aux scènes de l'escrimeur, de la cruche de lait ou de la bibliothèque, nous pourrions les associer à une vision sans concession sur la vacuité de notre propre existence. À un jugement sévère sur la veine inconsistance des agissements humains. Comme si la vie n'était qu'un éternel recommencement vide de tout sens, des situations répétées à l'envi sans autre échappatoire qu'un cul-de-sac inévitable : la mort.
Ces actes quotidiens que nous effectuons méthodiquement, jour après jour, Bokanowski les englobe dans un cercle vicieux où il nous voit tels des prisonniers de notre insignifiance. Même si elles ne sont jamais totalement identiques, chaque journée de notre vie se déroule selon le même principe, la même monotonie. D'où le besoin pour le réalisateur, de présenter des scènes banales et inintéressantes sous plusieurs angles optiques et sous différentes formes artistiques. 
Chez les Bokanowski, on travaille en famille. Tandis que Patrick est derrière la caméra, sa femme Michèle compose les musiques. "Accords sonores" serait un terme plus exact car la technicienne possède une méthode très particulière pour créer ses arrangements.

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Elle ne visionne jamais les films de son mari, préférant travailler seule dans son coin. Son art consiste à enregistrer différents bruits (grincements de porte, robinet qui coule, bruissements divers), puis de les mixer avec des musiques produites par de véritables instruments. La chose faite, les deux époux mettent au point ensemble et en parfaite osmose, la construction définitive de l'oeuvre. Dans L'Ange, les sonorités ont une importante primordiale puisqu'elles accentuent encore plus la sensation d'irréalité que procurent déjà les images. Le violoncelle est énormément utilisé tandis que d'autres sons proviennent de je ne sais où tant ils originaux. Le film est muet. Seuls quelques rires et murmures d'enfants sont émis de façon étouffée lors d'une scène ayant lieu dans le fameux escalier. 
Mystique, L'Ange l'est à coup sûr. Spirituel même, au sens premier du terme. Comment pourrait-on expliquer, sinon, ces jaillissements lumineux venus d'un "en haut" qui inondent un monde obscur plongé dans de perpétuelles ténèbres ? Ténèbres de l'existence terrestre et corporelle de l'homme qui n'aspire qu'à s'échapper de ce carcan pour atteindre la félicité suprême d'une délivrance.

D'un repos éternel. Appelons cela le paradis puisque les origines polonaises (la Pologne, pays du catholicisme par excellence) du réalisateur trahissent une foi intense qu'il essaie d'exprimer dans son univers artistique. Et cet ange qui donne son nom au film, dans tout ça ? On finira par l'apercevoir vers le final, sous la forme d'une silhouette humaine sur laquelle se sont apposées deux ailes. Lui aussi tente de gravir cet escalier escarpé, en route vers l'inaccessible. Voici la modeste analyse que m'a inspirée ce film cristallin dont la substantifique moelle est d'une incommensurable abstraction. Intangible. D'autres n'auront certainement pas vu la même chose que moi à travers ce chaos ésotérique d'images libérées de toute contrainte et ces fulgurances stroboscopiques.
L'Ange est un film qui imposera à chacun une lecture différente selon la sensibilité, les croyances ou le vécu du spectateur. Sensoriel, hypnotique, radio luminescent, le film de Patrick Bokanowski occupe une place vraiment à part dans l'histoire du cinéma et mérite sans l'ombre d'une contestation sa réputation d'oeuvre culte. Un cinéma-foudre.

Note : 18.5/20

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