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Genre : Drame, historique, péplum (interdit aux - 12 ans)

Année : 1969

Durée : 2h04

 

Synopsis :

Satyricon présente une société romaine en pleine décadence, où orgies et autres festins sont courants, la morale y étant absente. Loin des reconstitutions historiques et autres péplums, Federico Fellini nous raconte les pérégrinations de deux jeunes parasites de l'époque néronienne, Encolpe et Ascylte.

 

La critique :

Qui aurait cru un jour que le maestro Federico Fellini, l'un des plus grands cinéastes italiens de tous les temps, aurait reçu les faveurs de Cinéma Choc ? Sans doute très peu d'entre vous. Et pour sûr, le bonhomme, véritable phare du néo-réalisme italien et adepte de grands drames sociaux, aura aujourd'hui toute sa place. Fellini ou le nom qui agit comme un réflexe de Pavlov chez les cinéphiles pour faire saliver à l'avance devant des cadrages à tomber par terre et des plans qui ne font que confirmer le raffinement sans borne à l'italienne. Au fur et à mesure du temps qui passe, le réalisateur a vite su s'immiscer parmi les plus grands de son époque et fait encore aujourd'hui l'objet d'une admiration et d'un exemple pour nombre de "jeunes" talents. Détenteur d'un Oscar d'Honneur récompensant l'ensemble de sa carrière, on ne compte plus ses titres qui sont devenus cultes avec le temps.
Le nectar du nom de La Dolce Vita résonne immédiatement en premier lieu, magnifié par l'une des plus grandes séquences de tous les temps dans la fontaine de Trevi. L'excellent Les Nuits de Cabiria revient fréquemment, de même que La Strada, Huit et Demi, Fellini Roma ou Amarcord. Aucun de ces films pour aujourd'hui vu que l'on s'attardera sur le cas de Satyricon, aussi appelé Fellini Satyricon. Un nom étrange trouvant ses racines dans le livre de Pétrone, un conseiller de l'empereur Néron, dont il est une très libre adaptation.

Autant dire que cet écrit est érigé comme l'un des ouvrages de littérature latine les plus mystérieux. Bien que son auteur présumé soit Pétrone, on ne sait pas vraiment qui l'a écrit ni quand. On ne sait pas vraiment ce que veut dire le titre ni comment l'orthographier, et de plus on ne possède qu'un cinquième du document, sans le début ni la fin. De quoi attirer les plus curieux mais l'audace impressionnante d'adapter un tel récit nébuleux peut très aisément donner lieu à une boucherie généralisée. Qui se risquerait à se lancer dans une adaptation d'un écrit que, je pense, nous pouvons définir comme apocryphe ? Personne sinon un fou ! Pourtant, ce fou sera un génie établi qui avouera avoir été fasciné par toutes ces parties manquantes, l'obscurité entre un épisode et l'autre.
Quatre Rubans d'Argent, une nomination aux Golden Globes et aux Oscars. Inutile de vous faire un dessin sur la réception critique que j'illustrerai par un extrait de cet état de fait avant le début de la chronique : "Le film a été présenté en avant-première à l'American Square Garden, aussitôt après un concert de rock. Il y avait quelque dix mille jeunes gens. On respirait l'héroïne et le haschich dans la fumée de la salle. La projection ne fut qu'enthousiasme. À chaque plan, les gosses applaudissaient ; nombre d'entre eux dormaient, d'autres faisaient l'amour. Dans ce chaos total, le film se déroulait implacablement sur un écran gigantesque qui semblait refléter l'image de ce qui avait lieu dans la salle même".

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ATTENTION SPOILERS : Encolpe se dispute avec Ascylte. Il lui reproche d'avoir vendu Giton, leur ami androgyne, à Vernacchio, un vieil acteur. La dispute dégénère en bagarre. Encolpe finit par retrouver Giton et tente de l'enlever, mais celui-ci lui préfère Ascylte. Inconsolable, Encolpe se laisse inviter par le poète Eumolpe à un festin organisé par Trimalchion, un ancien esclave enrichi qui, se croyant lettré, s'acharne à écorcher les oreilles de ses convives en récitant de mauvais vers. Au terme de l'orgie, Encolpe se réveille aux mains des légionnaires, en compagnie d'Ascylte et de Giton.

Vous l'avez compris. Fellini décide de s'aventurer vers d'autres contrées en se redirigeant dans un genre à mi-chemin entre le péplum et la fiction. Ne tournons pas autour du pot car Satyricon peut bien se représenter l'oeuvre la plus osée et la plus torturée du cinéaste natif de Rimini. Ce qui n'est pas un exploit au vu du style évoluant en dehors des territoires de Cinéma Choc. L'histoire débute dans des thermes glauques de Rome où une violente dispute a éclaté entre deux éphèbes, Encolpe et Ascylte, au sujet d'un jeune androgyne du nom de Giton. Après avoir obtenu les informations qu'il voulait, Encolpe part à la recherche de Giton se trouvant entre les griffes d'un excentrique, Vernacchio, offrant un spectacle grotesque à une foule romaine distinguée. Déjà à partir de ce moment-là, vous serez ravis (ou inquiets) d'être déboussolés par la représentation si étrange de cette Rome faisant plus office de nécropolis que d'une cité resplendissante, pépite de l'ancienne Europe.
Dès le départ, Fellini se permet de nous déstabiliser. On ne sait pas trop par quel bout prendre ce film. Un sentiment assez spécial germe en nous mais c'est la séquence suivante, la plus mémorable du film, qui va corroborer nos impressions. La marche de Encolpe et Giton ou la séquence qui parviendrait à battre à plate couture la déshumanisation du célèbre film Caligula. Vous trouviez déjà Rome dégueulasse avec le film de Tinto Brass ? Vous serez servis à satiété avec Satyricon. Loin de toute représentation de grandeur et de mégalomanie, Fellini illustre Rome, et plus généralement l'empire romain, comme un enclos obscur, froid, lugubre où flotte une atroce puanteur eschatologique. Toute morale, toute éthique et toute religion semble avoir été balayées. Le peuple est devenu fou. Fou d'avoir sombré dans les affres de ses pulsions archaïques.

L'aliénation par le sexe et l'hédonisme incessant a court-circuité le cerveau de cette plèbe désincarnée de toute illusion, de tout respect envers lui-même pour ne se contenter que d'un plaisir éphémère. Ce procédé de déstructuration mentale est tel que leur capacité de parole en a été altérée. Nombreuses sont ces âmes égarées convulsant par des râles assourdissants, des hurlements de rire et des borborygmes sans origine. L'homme est une machine qui a pété les plombs et dont toute logique a été annihilée pour ne laisser place qu'aux actes les plus grégaires que nous puissions observer. Les visages sont torturés, figés en mimiques inquiétantes, vecteurs de pathétiques simagrées.
Satyricon est un film qui empeste le nihilisme le plus total et une profonde laideur de l'âme humaine incapable de s'extraire de ses tourments intérieurs qu'elle a visiblement acceptée avec un sérieux succédané de ce que l'on nomme sagesse. Dans une séquence suivante, c'est à un affreux banquet auquel nous assistons. Toute une galerie de personnages loufoques se complaisent, affalés comme des larves sur des coussins, dans une gourmandise non pas par plaisir personnel mais juste par plaisir de consommation outrancière. Trimalchion, le mentor, en profite pour lâcher un petit rot sans aucune règle de bienséance. Ne rêvez pas, les cafards ont plus le sens du savoir-vivre que les romains !

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Pire encore ! Non content de rouler dans la boue l'être humain affiché comme sale et puant, Fellini en profitera pour tancer une bourgeoisie déconnectée du monde réel et d'une misère persistante d'époque. Trimalchion, avec toute sa verve d'illustre poète, demandera ce qu'est un pauvre. Une bourgeoisie arrogante se pavanant dans une tour d'ivoire moisie et rigolant du malheur des autres. Ironie du sort, ces paroles proviennent d'un ancien esclave. Pourrait-on y voir une subtile critique de la monnaie vue comme un instrument de déshumanisation de l'individu ? Personnellement, il y aurait de quoi débattre sur ce sujet-là. Même pour ce qui est des orgies gréco-romaines vues dans l'inconscient collectif comme raffinées et grandiloquentes, il n'en sera rien.
Déjà nous n'évoluons pas dans l'érotisme mégalomaniaque de Caligula et les rares sont filmées avec retenue. Néanmoins, la beauté originelle de l'acte sexuel est refourguée aux oubliettes pour laisser place à de la vulgarité. Aucun amour dans le coït. Tout est artificiel et ne sert qu'à combler les bas-instincts de l'homme.  La violence y est évidemment présente et pire, banalisée. Les sévices sont cruels et sans le moindre pet d'empathie envers ceux qui subiront le courroux de l'insanité. Tranchage de main ou exécution dans une arène, la douceur de la fontaine de Trevi en est bien éloignée. 

C'est, durant un peu plus de 2 heures, que nos deux protagonistes, parfaits rouages de la folie ambiante, vogueront d'histoires en histoires sans un fil conducteur logique. Le seul fil résidant dans cette observation sociologique indécente, cependant, éloignée de l'exagération de Caligula et sa tendance facile à l'overdose pornographique. Si ce principe de mini épopée cinématographique fut utilisé avec brio dans La Dolce Vita ou Les Nuits de Cabiria, force est de constater que la trame scénaristique est parfois confuse et que certaines transitions sont maladroites. Satyricon manque parfois de fluidité et l'expression "passer du coq à l'âne" prend tout son sens.
Pourtant, chaque scène mérite une attention comme la séquence du combat contre un terrifiant Minotaure. Mais il est clair que ce délire totalement assumé pourra lasser certains. Une telle neurasthénie mentale ne peut confiner Satyricon qu'à la catégorie des long-métrages difficiles d'accès, malgré un rythme prenant.

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Bien sûr, une chronique décente du réalisateur ne pourrait pas être clôturée sans s'arrêter à la maestria graphique de ce à quoi auquel nous a habitué le "maestro". Comme de fait, Fellini n'a rien perdu de son professionnalisme légendaire et nous gratifie de plans larges et aérés sur des décors à la reconstitution impressionnante. On appréciera énormément ces ciels apocalyptiques, témoignages d'une Terre semblant être morte de l'intérieur comme de l'extérieur. Un ciel n'étant pas sans rappeler un prélude au Jugement Dernier. Ce qui fait l'une des forces de Satyricon est de parvenir à rendre esthétiquement superbe un métrage répugnant dans son essence.
Faire du laid, quelque chose de beau. Il n'y avait vraiment qu'un virtuose de l'image pour parvenir à rendre cela possible. Même chose pour les musiques inquiétantes mais qui peuvent s'enhardir d'un style raffiné. Une grosse mention sera à attribuer aux acteurs investis avec brio dans leur rôle. On notera Martin Potter, Hiram Keller, Max Born, Mario Romagnoli, Salvo Randone ou encore Magali Noël. Au final, un casting pas 100% rital pour un sou !

En conclusion, une belle prise de tête que de parvenir à arriver à la fin de cette chronique d'un film qui, je vous le dis, mérite le détour pour vivre une expérience pour le moins particulière. Fellini réussit le pari de nous livrer l'un des films les plus immoraux du cinéma italien mainstream. Une sorte de Salo ou de L'Uomo, la Donna e la Bestia en bien plus accessible et témoignant de la désintégration totale d'un être humain qui n'a d'être humain que son propre nom. Oui, Satyricon est ce genre d'oeuvre qui étonne, qui perturbe et dont le mal-être trouve ses racines dans la perception sensorielle du spectateur. C'est ce qui fait pourquoi on tient une pellicule aussi difficile à appréhender. Le réalisateur fait de son nouveau bébé un affichage de la destruction des âmes transcendant la laideur en beauté.
Une poésie hideuse digne d'un torrent halluciné s'imprégnant de tous les monstres possibles et imaginables. Un témoignage d'époque post-mai 68 s'affichant comme un dangereux avant-goût d'une société en devenir. L'Empire Romain n'est plus celui qui fit rêver par sa splendeur passée. Rome n'est plus la capitale d'un des empires les plus puissants de l'histoire. A force de glorifier les sept péchés capitaux et de balayer toute notion de civilisation, l'empire est devenu un hôpital psychiatrique à ciel ouvert. Un enclos de monstres empestant les abas de cochon, la merde et le sperme séché. "Men sana in corpore sano" qu'ils disaient ces cons !

 

Note : 15/20

 

 

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