meshes of the afternoon

Genre : fantastique, inclassable, expérimental
Année : 1943
Durée : 14 minutes

Synopsis : Dans l'après-midi, une jeune femme s'assoupit sur un fauteuil. Dans son sommeil, elle rêve qu'elle voit par la fenêtre, passer une religieuse qui déambule et qui disparaît au coin de la rue. Elle se lance à sa poursuite mais ne peut jamais la rattraper. Puis, elle monte quelques marches et pénètre dans une pièce où la nonne réapparaît. La jeune femme constate que la religieuse a un miroir greffé à la place du visage. La scène se répète à l'infini. Mais est-ce vraiment un rêve ?

La critique :

Figure majeure du cinéma d'avant-garde américain, Maya Deren demeure injustement méconnue en France. Il est vrai que cette artiste touche à tout de génie n'a pas connu le succès de son vivant dans notre pays. Et pour cause, la sulfureuse Maya tourna son premier film en 1943, à une époque où la France occupée par l'Allemagne nazie, avait d'autres chats à fouetter que de s'intéresser à une cinéaste avant gardiste américaine. De plus, le cinéma surréaliste commençait sérieusement à s'essouffler depuis son âge d'or (sans jeu de mot) des décennies 20 et 30, avant qu'un certain Isidore Isou ne réinvente le genre à l'aube de la seconde moitié du vingtième siècle. Donc, et à l'instar des grands peintres tels que Van Gogh, la cinéaste n'a conquis une renommée internationale qu'après sa mort.
À tel point qu'un prix portant son nom a été créé en 1986 par l'American Film Institute afin de récompenser les meilleurs réalisateurs indépendants. Aujourd'hui, ses oeuvres sont étudiées dans les écoles cinématographiques du monde entier et elle est unanimement reconnue comme l'un des plus grands metteurs en scène surréalistes de tous les temps. Et cela grâce à un seul film : Meshes Of The Afternoon.

Maya Deren, de son vrai nom Eleonora Derenkovskaïa, est née à Kiev dans une Ukraine encore russe, le 21 avril 1917. Elle n'a que cinq ans lorsque ses parents fuient le régime communiste et immigrent aux États-Unis. Ils l'envoient en Suisse, puis à New York faire ses études. Brillante et érudite, elle obtient une licence en Arts, puis s'intéresse de très près à des domaines aussi différents que la danse, la poésie et l'anthropologie. À 25 ans, elle épouse le photographe tchèque Alexander Hammid. Fortement influencés par l'art visuel abstrait de Jean Cocteau (Le Sang d'Un Poète, 1930) et Luis Bunuel (Un Chien Andalou, 1929), les deux époux se lancent dans la réalisation de leur premier projet cinématographique, Meshes Of The Afternoon, en 1943.
Sans le savoir, ils vont donner naissance à une oeuvre mythique. Cette oeuvre, considérée comme l'un des plus grands chefs d'oeuvres du cinéma surréaliste, représentera le sommet de leur carrière commune. Il sera aussi hélas le déclencheur de dissensions au sein du couple, Hammid ne supportant pas d'être écarté de la reconnaissance dont seule son épouse bénéficiera à la sortie du film. Les deux artistes se sépareront en 1947, puis Maya Deren (qui se remariera deux autres fois) après quelques autres courts-métrages oniriques, orientera sa carrière vers des compositions visuelles essentiellement chorégraphiques et mystiques.

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Reste donc un objet filmique non identifié qui laisse le spectateur pantois par sa perfection et en même temps, par l'inaccessibilité de son propos. Pourtant à priori, Meshes Of The Afternoon a l'air d'une simplicité enfantine. La situation paraît très claire : une jeune femme s'assoupit et rêve qu'elle poursuit une bonne soeur dans la rue, sans jamais pouvoir la rattraper. Rêve classique me direz-vous. Lequel d'entre nous n'a jamais été victime de cette impression ? On court après quelqu'un et malgré tous nos efforts, on n'arrive jamais à l'atteindre. Inversement, on rêve que l'on est poursuivi par un inconnu menaçant et on ne parvient pas à le distancer. Ces songes inquiétants font partie des phénomènes psychiques les plus répandus qui hantent le cerveau humain lorsqu'il est plongé en somnolence. Mais Maya Deren (et Alexander Hammid, ne l'oublions pas) ne s'arrête pas là.
Après avoir fait répéter la scène maintes fois à ses personnages, elle déstructure la linéarité de son histoire pour introduire des éléments chimériques qui vont peu à peu immiscer un malaise intangible dans l'esprit du spectateur. L'intrigue circulaire du début du film fait place subrepticement à une allégorie d'images paraboliques et de situations hallucinées où toute notion de temps et d'espace va s'évaporer dans ce rêve qui, au final, va se transformer en cauchemar.

Un quart d'heure à peine de durée et pourtant, Meshes Of The Afternoon a tôt fait d'engloutir notre esprit dans les profondeurs d'un univers abscons et fantasmagorique. Comme une pensée nébuleuse et obsédante dont on n'arriverait plus à se débarrasser... Attention spoilers : Une jeune femme ramasse une rose dans la rue, pénètre dans une pièce et s'assoupit sur un fauteuil. À présent, elle rêve. Et son rêve va prendre une étrange tournure puisqu'il va se répéter indéfiniment. Par la fenêtre, elle aperçoit une religieuse qui marche et s'en va au loin. Elle lui court après mais n'arrive pas à la rattraper. Elle gravit quelques marches, ouvre une porte et se retrouve dans la même pièce où elle s'est assoupie. En montant les escaliers, elle perd l'équilibre et se retrouve à la fenêtre en train de revoir la nonne repasser dans la rue. Celle-ci a un miroir greffé à la place du visage.
A chaque fois que la jeune femme revit la scène, elle se dédouble au point de se retrouver en trois exemplaires identiques. Son mari la réveille et c'est lui à présent qui refait le même parcours jusqu'à ce qu'il retrouve sa femme morte sur le fauteuil.

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Pour Maya Deren, poétesse devenue réalisatrice, le mouvement représentait l'expression ultime de l'art cinématographique. Elle voulait faire "danser le monde". Pour cela, elle a utilisé toutes les techniques mises à sa disposition pour mettre en adéquation les symboliques de l'expression corporelle avec les cycles immuables du cosmos universel. Meshes Of The Afternoon est donc, avant tout, un film basé sur le mouvement. Étant donné que le court-métrage est dénué de tout dialogue, la gestuelle des personnages est un point d'appui essentiel pour la cinéaste, qui peut mettre en place une atmosphère surréaliste à outrance. Maya Deren, qui interprète elle-même l'héroïne du film, joue tout en grâce et légèreté cette femme qui évolue dans un rêve.
Ici, point d'images juxtaposées, de surimpressions ou de chaos excentrique de l'action. Tout est dans la suggestion et dans une manière de filmer à la limite de la bipolarité. Le film aurait pu s'appeler "Ô temps, suspend ton vol" tant il semble que cette pellicule paraît se situer hors d'un quelconque système chronologique. Immatériel et évanescent, le film réussit l'incroyable performance de nous plonger au sens littéral du terme, dans un état crépusculaire très proche de la léthargie métabolique.

Pour dire les choses plus simplement : on a vraiment la sensation d'être plongé dans un demi sommeil et de rêver en même temps que la protagoniste. Pendant quatorze minutes, le spectateur se retrouve comme déconnecté de la réalité. Il se sent comme hypnotisé par cet environnement à priori anodin, mais qui se métamorphose en espace lunaire et onirique par la magie de la caméra. La réalisatrice saisit le moindre détail, le moindre objet insignifiant du quotidien, pour le transformer en un symbole métaphorique sur l'absence, la solitude et la mort.
Une clé qui tombe sur des marches : le sentiment de l'inexorable déchéance physique de l'être humain ; un téléphone débranché qui sonne dans le vide : la sensation de solitude et d'incommunicabilité entre les individus ; un couteau planté dans un pain trônant sur une table : la mort inévitable qui rôde sans cesse autour de nous, comme un prédateur à l'affût de sa proie. Une clé, un téléphone, un couteau ; des objets inanimés dotés d'une "vitalité perverse" selon Maya Deren.
Si le mouvement est la colonne vertébrale du métrage, les bruits en sont également une constituante essentielle. Rarement, j'aurai été autant subjugué par la qualité des sons dans un film.

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Que ce soient les croassements des corbeaux, les froissements de l'herbe, les grincements des portes, les craquements du sol sous les pas : les bruits, même infimes, sont amplifiés, exacerbés dans ce monde étouffé dans un silence de cathédrale, tout juste effleuré par le souffle du vent. Cette intensité sur le travail sonore accentue encore plus le côté fantastique du film. Car Meshes Of The Afternoon est un vrai film fantastique. Pas au sens courant du terme qui mettrait en scène fantômes ou autres entités surnaturelles, mais d'un point de vue purement scénaristique puisque l'action se situe hors de la réalité tangible. Maya Deren était à la fois mystique et scientifique. Un curieux paradoxe, mais cette femme n'en était pas à une contradiction près. Elle croyait aux pouvoirs de l'état de transe, à la possession démoniaque et à la guérison par l'hypnose. Elle définissait son style cinématographique comme une tentative de crédibilité de l'irréel. Son art est toujours resté en équilibre sur le fil infiniment ténu qui sépare le rêve et la réalité, le concret de l'imaginaire. Un cinéma de haut funambulisme pourrait-on dire ; Meshes Of The Afternoon en est la plus parfaite illustration.

Après sa séparation d'avec Alexander Hammid, elle effectuera de nombreux séjours à Haïti, entre 1948 et 1955. Elle se passionnera pour les rites et les croyances locales et y tournera plusieurs films expérimentaux assistée de son troisième mari, le danseur et compositeur japonais Teiji Ito, de dix-huit ans son cadet. Elle sera même la première femme blanche à assister à une cérémonie vaudou. L'apport de son oeuvre sur le Septième Art est à présent considéré comme de tout premier ordre. Énigmatique et "transfiguratif", le cinéma de Maya Deren ne ressemble à aucun autre. Cette géniale artiste, véritable étoile au firmament du surréalisme, avait le don de faire basculer le spectateur dans une autre dimension avec une facilité déconcertante. Vous en doutez ?
Alors, prenez un quart d'heure de votre temps pour regarder Meshes Of The Afternoon sur YouTube. Comme pour n'importe quel film expérimental, vous serez désarçonné au premier visionnage. Tentez une deuxième fois et vous serez subjugué par le talent de la grande prêtresse du cinéma abstrait. Il se pourrait même que vous regardiez le film à une troisième reprise, rien que pour le plaisir. C'est en tout cas, l'expérience que j'ai vécue.

Quelle perte immense pour le cinéma lorsque Maya Deren décéda brutalement le 13 octobre 1961, à quarante-quatre ans à peine. La cause de son décès reste encore sujette à débats. Certains avancent une hémorragie cérébrale due à une malnutrition extrême ; d'autres penchent pour l'hypothèse d'une overdose aux amphétamines dont elle était devenue dépendante. Si vous vous voulez en savoir plus sur cette artiste hors du commun, je vous conseille le très intéressant documentaire "Into The Mirror Of Maya Deren", où sa vie et son travail sont présentés avec un souci méticuleux d'authenticité avec en supplément, des anecdotes et des témoignages très intéressants de personnes qui l'ont côtoyée. Décidément, je suis en pleine période de découvertes.
Et ces derniers temps, c'est le cinéma expérimental qui m'offre le plus de satisfaction. Après Traité De Bave Et d'Éternité, L'Ange et Une Page Folle, voici que Meshes Of The Afternoon vient étoffer un peu plus la collection des pépites surréalistes du blog. Et celle-là est à placer tout en haut de la pyramide. Un film qui unifie le sensoriel et le somnabulique avec un brio vertigineux. Un classique absolu venu de l'autre côté du miroir.

Note : 19,5/20

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