Sombre-19981

Genre : Drame, thriller (interdit aux - 16 ans)

Année : 1998

Durée : 1h52

 

Synopsis :

Jean tue. Il rencontre Claire, elle est vierge. Claire aime Jean. Elle reconnait a travers les gestes de Jean, sa maladresse, sa brutalité, elle reconnait ce qui obscurément la retient elle aussi hors du monde. Frappée jusqu'alors du désespoir, du désespoir d'une vie non vécue, cette rencontre la redonne à la lumière. C'est un conte. L'amour est ce qui nous sauve, fut-il perdu, d'emblée, perdu.

 

La critique :

Définitivement, je pense que certains savent très bien que le cinéma français n'est pas l'apanage du blog. Toujours la même antienne, on constate une frilosité ambiante dans ce pays pour des films qui osent, des films qui ne s'engouffrent pas dans une pathétique bien-pensance. Sans chercher à revendiquer des bêtes films gores pour faire du gore, la notion de violence dans un but de questionnement, dans un but d'interpeller n'est pas la bienvenue. Il serait malhonnête que de vitupérer le Septième Art de ce pays mais il faut bien admettre que celui-ci est une sorte de bulle financière où un nombre exorbitant de films insipides sortent sans remporter le moindre bénéfice.
Financements abusifs, création à outrance de pellicules et vous pouvez rajouter une audace difficilement perceptible. Aujourd'hui, sans aller lorgner dans l'ultra violence, nous allons nous attarder au méconnu Sombre réalisé par, le tout autant méconnu, Philippe Grandrieux. A côté, une filmographie confidentielle avec des oeuvres telles que La Vie Nouvelle, Un Lac ou Malgré la Nuit. Sombre représente son premier long-métrage après une carrière consacrée aux films expérimentaux.

Récompensé au festival de Locarno au moment de sa sortie, le film divise en raison d'un style étrange mais qui sera le prélude au futur de sa filmographie. Ce que nous sommes en droit de reconnaître est qu'à la lecture du synopsis des différents films, il y a comme un parfum de transgression qui résonne. L'interdiction aux moins de 16 ans est monnaie courante, ce qui est suffisamment rare en France pour être mentionné. Ceci dit, le bonhomme ferait mieux de suivre des cours d'écriture de synopsis plutôt que de verser dans ce verset pompeux d'intello à la grosse tête sur un tout petit corps.
Non parce que je dis ça mais un synopsis se doit de susciter la curiosité. Or là, c'est bien par une curiosité forcée que je m'y suis jeté sinon j'aurais très forcément passer mon chemin. Et cet état de fait peut s'observer avec d'autres de ses films. Non, Philippe Grandrieux ne sera pas celui qui titillera votre curiosité et il vous en faudra une grosse dose d'ouverture d'esprit pour se lancer dans un visionnage. Bref, sous couvert d'un résumé prétentieux, est-ce que le film s'émancipera d'un mauvais ressenti de départ ? Et surtout, est-ce qu'il clôturera en beauté ma très longue liste de films touchant aujourd'hui à sa fin ?

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ATTENTION SPOILERS : Jean voyage d'hôtel en hôtel, le long du Rhône. A la nuit tombée, il devient la proie d'une terrible folie qui le conduit à tuer des prostituées. Un jour, dans son errance, il croise le chemin de Claire, une jeune fille vierge et éthérée qui s'éprend follement de lui. Une étrange histoire d'amour commence, heurtée, chaotique. Jean parvient à résister à ses pulsions destructrices. Peu à peu, les amants s'apprivoisent. Ils retrouvent régulièrement Christine, la soeur de Claire, pour qui Jean demeure une énigme. Leur liaison perdure, alors même que Jean s'est remis à tuer...

Merci Télérama pour avoir rédigé un véritable synopsis de qualité ! Enfin bon, je ne suis pas encore arrivé à l'âge de radoter donc inutile de continuer sur ma lancée de vieux ronchon. Nous avons là une histoire de prime abord classique avec une liaison dangereuse, malsaine entre un tueur, parvenant à réfréner ses pulsions meurtrières, et une femme. Pas de quoi sauter aux rideaux ! Pourtant, Grandrieux va nous scotcher à notre siège, dès le début, lors d'une séquence particulièrement glauque de ce car plongé dans l'obscurité où une foule de bambins semblent regarder un film.
Partagés entre le plaisir et l'effroi, le réalisateur filme en gros plan ces visages disloqués. Malaise d'autant plus amplifié que nous ne savons pas ce qu'ils regardent. Sur ce coup, il a réussi à créer ce genre de scène d'épouvante restant en mémoire. On pourra pourtant émettre l'hypothèse qu'ils seront spectateurs du même film que nous. Ce film suit la vie d'un assassin tourmenté du nom de Jean arpentant la France pour sauvagement tuer les prostituées qui auront le malheur de croiser sa route. Jean est ce genre de Monsieur tout le monde que l'on croise par milliers par semaine. Un visage de normalité se dessine. Aucun signe distinctif, avant-coureur l'affichant comme anormal, ce qui dissimule un danger grandissant pour les femmes. Copulant avec, il finit par les étrangler avec une barbarie méphistophélique. 

Pourquoi fait-il cela ? Une ancienne rupture l'ayant rendu misogyne ? L'absence d'une mère protectrice ? Rien ne nous sera indiqué. Tout semble indiquer que Jean n'est guidé que par des pulsions soudaines le faisant tuer par pur soulagement psychique. Le flou est un élément central de Sombre car nous ne parvenons pas à cerner ce personnage apparaissant comme imprévisible dans toutes ses réactions. Excessivement renfermé, il est capable de pousser de formidables gueulantes dans la seconde après. Dénué de toute empathie, ayant une vie à foutre le bourdon à un croque-mort, sa route croisera une vierge du nom de Claire en panne de voiture. Aucune pulsion soudaine, Jean semble avoir sa criminalité anesthésiée. De son côté, Claire n'a guère l'air plus épanouie que cela, ni même son amie Christine.
Aucune douceur dans ce monde. Aucun plaisir de vie. C'est l'obscurité d'une vie insignifiante et morne qui est le quotidien d'un pays semblant être mort, privé de tout plaisir si ce n'est le plaisir de la chair. Grandrieux va s'attarder sur la naissance d'une relation fortement alambiquée de deux êtres désincarnés. Sont-ils réellement amoureux l'un de l'autre ? En tout cas, Claire l'est mais qu'en est-il de Jean ? Des indices semblent prouver qu'un certain attachement est là comme durant cette séquence en soirée où Claire sera sollicitée par un Don Juan. Mais comme j'ai dit, rien n'est moins sûr car un sentiment de domination est ancré en lui. Claire est une proie dont un amour inconditionnel ne permettra pas de s'extirper des griffes de ce démon masculin.

Sombre (1998)

Avec un peu de recul, on pourrait voir en Sombre l'illustration de ces couples qui ne fonctionnent pas et où la femme est persécutée par un mari tout puissant. Un semblant de manifeste dénonçant cela. Un manifeste dénonçant les ravages qu'un amour aveugle peut avoir sur la santé physique et mentale d'une personne. Très pessimiste dans son approche, Grandrieux n'affiche guère d'espoir dans ce film qui ne vous arrachera pas le moindre micro-rictus de la séance. Tout est tristesse, souffrance. L'amour n'existerait-il, en fin de compte, pas ? A ce sujet, le titre du film est parfait. Sombre est ce monde. Sombre sont ces âmes dont le bonheur semble annihilé dans les racines de leur être. Il y a quelque chose de troublant et de puissant qui se dégage de ce visionnage.
Ceci dit, Sombre sera l'archétype même du film que l'on ne sait pas trop par quel bout prendre. Pour commencer, j'annonce solennellement qu'il faudra accepter la mise en scène léthargique risquant d'en lasser plus d'un. Le métrage ne s'embarrasse pas de quelconque suspens et peut se voir comme une toile se déroulant de manière lancinante.

S'accrocher pour éviter de regarder une mouche, une poussière ou autre objet insignifiant vous passionnant soudainement sera de rigueur pour éviter de perdre le fil d'un récit dont on a bien du mal à être passionné sur la durée. Frôlant les 2 heures, Sombre aurait mérité un sérieux raccourcissement d'au moins 20 bonnes minutes. Certaines scènes sont inutiles et on ne répètera jamais assez que tirer son récit en longueur n'est jamais une bonne idée, au risque de ne plus rien raconter. Dans cette optique, la dimension de cinéma expérimental n'est pas aux abonnés absents. L'évanescence du récit sans qu'un quelconque fil conducteur ne semble être présent pourra désappointer.
Rares sont les films de ce genre et Sombre en est un. Certaines scènes renforcent une austérité telles cet enfant marchant les yeux bandés ou une ombre floue de ce qui semblerait être un loup. Chose amusante, Claire essaiera un déguisement de loup semblant appartenir à Jean. Le grand méchant loup serait donc parmi nous. De nombreuses significations cachées, difficiles à définir sont présentes, à un point tel que le métrage nécessitera sans doute plus qu'un seul visionnage.

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Cette dimension expérimentale se répercutera logiquement sur toute la physique du film. Grandrieux se permet de filmer de manière très rapprochée les événements. Il multiplie les gros plans sur ses personnages et semble occulter l'environnement pour ne se concentrer que sur eux. La perception des émotions des êtres par le biais de ces plans oppressants est un objectif qu'il faudra accepter. A cela s'ajoutera une obscurité persistante, même en plein jour. Ces âmes égarées semblent ne faire qu'un avec le noir. C'est gris, c'est terne, c'est nébuleux. Aucune sympathie notable ne se dégagera à la vue d'une esthétique pareille qui jouera beaucoup dans l'ambiance si particulière de la narration.
La bande son fera également son petit effet, sombre à l'image du reste. Pour la prestation des acteurs, elle sera de qualité ou bonne à vouloir leur foutre à une branlée. Certes, Marc Barbé n'est pas dénué d'un certain charisme malgré son caractère sibyllin. Certes, Géraldine Voillat ne se débrouille pas mal du tout. Mais pour Elina Löwensohn, interprétant Claire, l'envie de l'étrangler pourra germer dans notre esprit. Insupportable à de nombreuses reprises, conne comme un manche à balai (quelle femme accepterait de rester avec un homme qui a tenté de tuer sa meilleure amie ?), ne comptez pas sur un sentiment d'attachement à son égard.

Indubitablement, Sombre est l'exemple même de calvaire cinématographique à chroniquer et à analyser. De la première à la dernière seconde, nous serons plongés dans un brouillard opaque. Un brouillard ne représentant que la turpitude de personnes déshumanisées, désincarnées de tout idéal, de toute ambition, de tout bonheur, de toute aspiration à la vie. Sombre n'est pas un film que l'on va aimer comme un film traditionnel. Il est à l'image d'une expérience sensorielle difficilement accessible où l'incompréhension prédomine. La laideur morale est l'un des principaux vecteurs du métrage qui semble montrer l'absence de communication possible entre les deux sexes.
Grandrieux délivre un tableau nihiliste d'un monde où l'amour est absent et est remplacé par la domination et la violence. Une déshumanisation semblant avoir été acceptée avec fatalité. Cependant, la longue durée, l'impression de stagnation narrative et la mise en scène faussement contemplative risqueront d'entacher sérieusement le visionnage. Pour ceux qui se poseraient des questions sur l'interdiction aux moins de 16 ans, soyez rassurés (enfin ça dépend pour qui...) car cette interdiction ne proviendra que de scènes érotiques explicites dont la mécanique glaciale sera loin de nous filer le gourdin. Le noir y règne en maître. Le sombre s'imprègne dans les attractions d'un homme et d'une femme. Partagé entre le fait de trouver cette histoire captivante et de hurler à l'imposture prétentieuse sans pouvoir noter cette expérience, il est indéniable que Sombre ne peut s'oublier de sitôt dans un monde où les relations amoureuses tendent lentement mais sûrement vers le sombre.

 

Note : ???

 

 

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