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Genre : Drame

Année : 1996

Durée : 78 minutes

 

Synopsis : Le film met en scène Sandra Larson, une jeune femme dont l'attirance pour la mort la conduit à étudier l'embaumement à l'office de pompes funèbres de sa ville, sous la direction de Mr Wallis. Un étudiant en médecine, du nom de Matt, tombe follement amoureux d'elle, mais Sandra se découvre une tendance nécrophile, une attirance érotique pour les corps dont elle s'occupe. De son côté, elle ne peut donc pas aimer Matt comme il pourrait l'espérer. Ils deviennent pourtant très liés l'un à l'autre. Plus leur relation évolue, plus la souffrance de Matt augmente. Il sera prêt à tout pour que Sandra puisse l'aimer.

 

La critique :

Kissed est le premier film long-métrage de la réalisatrice Canadienne Lynne Stopkewich, qui a aussi réalisé le film Suspicious River. Il est dit de ses films qu'ils sont "foncièrement féministes" et que l'approche qu'à Stopkewich du cinéma est inspirée par des théories cinématographiques féministes. Apparemment, Lynne Stopkewich préfère travailler avec l'équipe qu'elle connaît, avec laquelle elle a déjà travaillé auparavant, elle collabore donc souvent avec l'actrice Molly Parker, qui joue ici le personnage principal du film chroniqué ci-dessous.

Molly & Lynne

Molly Parker (à gauche) Lynne Stokewich (à droite)

 

Le thème de la nécrophilie est un thème assez rare dans les Arts en général, il est plus souvent évoqué dans le Cinéma Underground Extrême, avec des films tels que le fameux Nekromantik de Jörg Buttgereit ou encore le court Aftermath de Nacho Cerdà. Seulement Kissed n'a absolument rien d'extrême, au contraire, il s'agit d'un film romantique, assez mystique et emplie de poésie. Qui suit le personnage de Sandra, depuis son enfance, et qui s'intéresse à son attrait pour la mort. Ce passage du film, peut rappeler, seulement dans son esthétique, le film Welcome to the Dollhouse de Todd Solondz, la texture de l'image, ainsi que les personnages et la manière de les présenter m'ont paru visuellement très similaires. Mais c'est sûrement le cas pour une très grande majorité du Cinéma Américain Indépendant des années 1990 au début des années 2000. D'une certaine façon, le passage centré sur l'enfance de Sandra n'est sans rappeler, non plus, Heavenly Creatures de Peter Jackson.

Welcome to the Dollhouse

Welcome to the Dollhouse

Kissed - 1 

Kissed

 

Donc pour un premier film, il s'agit d'un sujet plutôt original et assez audacieux, dont la singularité ne pourra qu'être applaudie. Seulement, ce sujet est-il soutenu par un savoir-faire cinématographique, un langage cinématographique maîtrisé ? L'ouverture du film se fait par une voix-off, celle de Sandra, qui évoque l'aspect mystique de la Mort, la manière dont elle l'interprète. Rien qu'avec cette ouverture, Lynne Stopkewich parvient à nous entraîner dans l'univers de son film, un univers mortuaire certes, mais qui ne repose pas que sur le glauque et qui ne vise pas non plus à dégoûter. Les plans de cette ouverture, bien qu'assez difficiles à identifier, possèdent une certaine sensualité d'ailleurs. S'ensuivent quelques plans qui nous ramènent à la fin de l'histoire, le temps de quelques secondes, puis l'annonce du titre, avant le flashback et donc le commencement de l'histoire à partir de son début.

Kissed - Opening

Kissed - Opening 1

Kissed - Titre

La première partie du récit se focalise sur l'enfance de notre protagoniste et dure 9 minutes. Ce passage aussi s'ouvre directement et inévitablement, avec la présence de la mort, puisque le premier plan montre la main de l'enfant portant un oiseau mort.

Kissed - Hand and Death

Rien qu'avec cette image, en ouverture directe du récit, le spectateur comprend la connexion qu'a le personnage de Sandra avec l'au-delà, la mort. En effet, la main est la partie du corps humain qui permet de rentrer en contact avec autrui, un outil de communication plus sensoriel que la parole. Ici, en portant ce cadavre de sa main, le tout cadré en gros plan, le spectateur comprend que Sandra est en communication avec la mort, qu'elle ne la craint pas, mais surtout qu'elle a un lien carrément métaphysique avec elle, et cela, avant que le sujet soit plus approfondi. Nous suivrons par la suite cette fascination qu'a Sandra pour la mort, et découvrirons l'aspect rituel qu'elle apporte à ses découvertes.

Kissed - Ritual

Ce plan qui marque le début du rituel mortuaire qu'effectue Sandra peut, bien sûr, dans la composition de son cadre rappeler des tableaux sacrés représentants Jésus Christ ou autres Anges et Saints de la religion chrétienne, avec l'objet décoratif accroché au mur qui peut rappeler l'auréole, ainsi que les mains jointes vers le bas, du personnage, qui peuvent rappeler une position sacrée. Peut-être, est-ce une façon pour la réalisatrice d'entrer dans son sujet sans choquer, en préparant mentalement le spectateur à adhérer aux pensées et aux agissements de sa protagoniste, en faisant référence à une éducation religieuse que le spectateur aurait pu recevoir dans les pratiques de son personnage. 

Bien que les thématiques de la Mort et de la Féminité soient les thématiques principales du film, il y a deux autres sujets (moins principaux) mais toujours très importants traités dans ce film. Ainsi, la religion me paraît assez présente dans ce film et aussi l'homosexualité réprimée, thématique qui, elle, s'inscrit plutôt dans le traitement thématique des désirs.

L'aspect social de la personnalité de Sandra est évoqué est déjà évoqué lors de la partie qui se focalise sur son enfance et sa préadolescence. Elle nous montre Sandra, à une fête, qui s'ennuie parmi la majorité des individus et qui en profite pour se rapprocher d'une autre petite fille, seule comme elle. Cette petite fille, qui se prénomme Carole, deviendra sa première amie. Carole, semble comme elle, avoir un attrait particulier pour le mystique, puisqu'elle prétend voir dans le noir et pouvoir voir les fantômes. Elles passeront leur été à enterrer des cadavres d'animaux, "à la lumière du jour" selon la direction de Carole qui préfère leur donner un enterrement religieux que Sandra juge irrespectueux. El ra donc, à la nuit tombée enterrer ces animaux selon ses propres coutumes.

Il y a déjà à travers cela une première critique, assez indirecte, de la religion, qui n'apporte pas assez d'importance et surtout de respect envers les morts/la mort. Par la suite, lorsque Sandra essayera de montrer à Carole la façon qu'elle a de célébrer la mort, celle-ci la rejettera et l'accusera de l'avoir entraîner dans un rituel de sorcellerie. La deuxième critique de la religion qui est faite à travers le personnage de Carole est cette fermeture d'esprit face aux coutumes d'autrui. Ainsi, tout ce qui est différent du rituel religieux n'est rien d'autre que de la sorcellerie à bannir. Les deux "amies" ne se reverront plus, seulement, lorsque Carole sera évoquée plus tard dans le film, elle servira ici aussi une critique subtile sur le schéma du mode de vie classique.

"-Où est-elle, maintenant ?

- Je ne sais pas, sûrement mariée, quelque part"

Cette réplique, à elle seule, suffit à comprendre toute la dimension critique que porte l'œuvre sur les perspectives d'avenir qu'ont/avaient les femmes dans la société.

Kissed - Repressed Homosexuality

La question de l'homosexualité réprimée est évoquée à travers le personnage de Mr Wallis, le directeur du Funeral Home, l'endroit où Sandra travaille et étudie l'embaumement. Lors d'une discussion avec Jan, l'homme d'entretien du funérarium, Sandra apprend que Mr Wallis "aime les hommes" et qu'il se sert des cadavres des jeunes hommes qu'il embaume pour assouvir ses pulsions sexuelles réprimées. Lors de ce dialogue, nous comprenons aussi la nuance entre les activités nécrophiles de Sandra et celles de Mr Wallis qui, lui, n'a "aucun respect" pour les cadavres, que ce ne sont "que de la chair morte". La notion de respect des morts est une notion qui est extrêmement présente dans cette œuvre. En effet, à l'exception de Jan et de la protagoniste, l'idée que la plupart des personnes ne respectent pas vraiment les morts est véhiculée.

Kissed - 2

Il est maintenant temps d'évoquer la sexualité de notre protagoniste. Effectivement, la sexualité, bien qu'omniprésente dans ce film, est traitée avec une grande pudeur, ce qui est très bien, lorsque l'on souhaite traiter un sujet délicat sans vouloir choquer. Ce qui a évidemment été la volonté de la réalisatrice pour ce film. Lors des passages où Sandra commet des actes nécrophiles, ceux-ci sont toujours effectués dans un environnement sombre, qui, progressivement, se retrouvera éclairci par une seule source de lumière, qui peut être vue métaphoriquement comme un réel contact avec l'au-delà, un peu comme le passage de fin du film Martyrs de Pascal Laugier.
Ainsi, nous comprendrons que la sexualité, qui est un acte physique assez rationnel se retrouve ici transcendé par une grâce qui lui donne un aspect encore plus puissant que le simple plaisir et désir de procréer. Ici, il sert directement à communiquer avec l'au-delà.

 

Martyrs - Métaphysique

 

Martyrs - Métaphysique 2

Kissed - 4

 

Nous pouvons aussi observer que lorsque Sandra entretient des rapports charnels avec des cadavres, c'est elle qui maîtrise la situation et qui est en pleine maîtrise de son corps, elle n'est pas possédée par une autre forme de conscience qui dirige ses actions et gestionne son plaisir. Lorsqu'elle accomplie ses actes nécrophiles, c'est la caméra qui suit ses mouvements. Or lorsqu'elle se retrouve dans des situations sexuelles comprenant Matt, la caméra reste fixe, elle est comme oppressée et contrainte par le cadre qui la restreint. En la privant de sa maîtrise de ses mouvements, dans le champs visuel, la réalisatrice fait comprendre que sa liberté sexuelle en est de même réduite, faisant donc comprendre au spectateur que pour Sandra,la sexualité traditionnelle est moins épanouissante que la sexualité nécrophile.

Kissed - 3

Elle est ici, par exemple, filmée en plongée, ce qui l'écrase et nous la montre dans une position d'inconfort (surtout qu'à cela s'ajoute l'expression de son visage).

De plus, chaque transition des passages qui montre la normalité du quotidien et la vie parmi les vivants se fait par des fondus au noir, alors que les transitions après les passages parmi les morts sont faite par des fondus au blanc. Ce qui montre un aspect plus lumineux de la mort mis en contraste par l'aspect terne des vivants.

Kissed - 6

Kissed est donc un premier film au sujet Audacieux et magnifiquement mis en scène grâce à une parfaite maîtrise du langage cinématographique et une précise manipulation de ses thématiques mises en place avec subtilité et réflexion.

Note : 20/20

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