adieu-afrique-1966-french-film-poster-9494

 

Genre : horreur, trash, mondo, shockumentary (interdit aux - 16/18 ans selon les versions)
Année : 1966
Durée : 2h08 (cut)/ 2h38 (uncut)

Synopsis : En 1966, sort sur les écrans, Africa Addio plus connu à l'international sous l'appellation d'Africa Blood And Guts. Le genre cinématographique "Mondo" né quatre ans auparavant avec Mondo Cane, connaissait ses premiers frémissements. Africa Blood And Guts établit définitivement la constituante de ce genre cinématographique très particulier. Plus voyeur, plus percutant et surtout beaucoup plus violent que son illustre devancier, Africa Addio se veut être un témoignage le plus authentique possible des problèmes sociaux, politiques et ethniques qui minaient le continent africain au début des années soixante.

La critique :

En 1962, les réalisateurs italiens Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi font scandale au Festival de Cannes en présentant Mondo Cane. Ce documentaire proposant une série d'extraits d'us et coutumes "primaires" et "barbares" venus de lointaines contrées à un public occidental, créa un électrochoc sur un public encore novice sur ces thématiques jugées très scabreuses. Un Mondo Cane 2 sortira deux ans plus tard, établissant les bases d'un nouveau genre cinématographique, le documentaire choc, en lui donnant même son nom : le Mondo. En 1966, Jacopetti et Prosperi récidivent en présentant Africa Blood And Guts, aussi appelé Africa Addio. Et là, ils passent au niveau supérieur dans la violence et le voyeurisme complaisant. Indéniablement, Africa Blood And Guts se positionne comme une oeuvre très largement plus choquante que ses deux prédécesseurs. Les réalisateurs italiens posent leur caméra sur le continent africain. Une Afrique qui, en ces années soixante, connaissait de profonds bouleversements politiques et économiques. Beaucoup de pays étaient en train d'acquérir leur indépendance au prix du sang versé.
Ainsi, nombre d'entre eux se trouvaient frappés de plein fouet par des révolutions internes, des soulèvements de populations ou même des génocides de masse. C'est en priorité, cette instabilité sociale et ce chaos civilisationnel que Jacopetti et Prosperi ont essayé de mettre en avant dans leur métrage. Et les deux metteurs en scène ne lésinent pas sur les images chocs pour étayer leur démonstration.

Au plus près de l'action, ils prennent tous les risques pour faire vivre au spectateur en live le cours des événements qui se déroulent devant leur objectif. Là, nous sommes dans le feu du direct et le style reportage, caméra à l'épaule, est de mise. Mais avant d'en arriver à ces scènes de guerre où la violence est à son paroxysme, Jacopetti et Prosperi prennent leur temps en nous offrant tout un panel d'images qui naviguent entre le choquant, le burlesque et le futile. Avec Africa Blood And Guts, les réalisateurs établissent une fois pour toutes les codes du Mondo dont beaucoup d'autres suivront les traces. En effet, le genre connaîtra une explosion significative dans les années qui suivirent pour atteindre son apogée dans les décennies soixante-dix et quatre-vingts.
On put voir alors sortir quantité d'oeuvres très douteuses dans leur qualité et pour le moins racoleuses dans leurs intentions. Parmi elles, citons-en vrac Les Négriers (1971, des mêmes Jacopetti et Prosperi), Guinea Ama (1974), Shocking Asia (1975), Savage Man Savage Beast (1975 et déjà chroniqué sur ce blog), This Violent World (1976) ou encore Nake And Cruel (1984).

images4I91S9K2

La fin des 80's verra le genre Mondo péricliter à grande vitesse au profit des Shockumentaries et plus tard, des Death Movies, encore plus extrêmes. Le Mondo est un genre très controversé qui a, depuis ses origines, ses fervents adeptes et ses farouches pourfendeurs. À vous de voir dans quel camp, vous vous situez... Attention spoilers : Le film débute par un texte défilant à l'écran et lu en voix off par un narrateur. Le message en est simple : l'ancienne Afrique n'existe plus. L'Afrique des colonies et de la totale mainmise des blancs sur les richesses du continent a disparu à jamais.
En ce début des années soixante, la nouvelle Afrique se construit sur les cadavres de ceux qui ont lutté pour la liberté et l'indépendance de leurs peuples. Le narrateur, d'ailleurs présent tout au long du film, insiste sur le fait que les réalisateurs ne portent aucun jugement et se contentent de retranscrire les faits saisis sur le vif, sans parti pris. Cela commence doucement avec des défilés militaires, des danses de joie ou des rituels folkloriques lors d'élections de nouveaux dirigeants.

Pendant une heure et demie, passant du coq à l'âne, le métrage oscille à loisir entre le documentaire anthropologique, le safari avec snuffs animaliers à la clé, des reportages sur les différentes communautés ou encore de jeunes femmes (blanches) batifolant sur les plages d'Afrique du Sud. Au bout d'une demi-heure, arrivent les premières images de révoltes sévèrement réprimées par les forces de l'ordre. Au cours de leur périple allant de la Tanzanie en Angola, du Kenya au Congo (encore belge), Jacopetti et Prosperi durcissent leur propos en augmentant progressivement la violence présentée à l'écran. Et c'est au Congo Belge justement que les réalisateurs prennent tous les risques, filmant au péril de leur vie les massacres et les exactions qui accompagnent la rébellion des autochtones. 
La barbarie va augmenter crescendo pour atteindre son paroxysme avec des exécutions sommaires présentées sans détour, des mutilés de guerre filmés en gros plan et l'exposition complaisante de corps disloqués jonchant les rues où se sont déroulées les guérillas urbaines...
Africa Addio signifie "Adieu l'Afrique". Adieu à une Afrique qui plia durant des siècles sous le joug des européens ; plus prosaïquement, de l'homme blanc.

imagesD5Q5BK97

S'ils ne prennent pas position, les réalisateurs nous montrent toutefois des conférenciers qui, à l'aide de démonstrations "scientifiques élaborées", affirment sans l'ombre d'un doute que l'homme blanc est supérieur en tout point à l'homme noir. Schémas comparatifs des cerveaux à l'appui. Cette idéologie nauséabonde était encore très répandue il y a un demi-siècle et l'est encore de nos jours, dans les milieux les plus radicaux d'extrême droite. Le racisme latent est donc bien omniprésent dans le film ; qu'il soit d'un côté ou de l'autre. Africa Blood And Guts est déstabilisant dans son déroulement car les réalisateurs alternent pendant quatre-vingt-dix minutes des scènes chocs avec des séquences bien plus légères. On passe ainsi des massacres d'éléphants (impensable aujourd'hui) abattus sans pitié, à des jeunes femmes insouciantes se baignant sur la plage du Cap, en Afrique du Sud.
Au vu de la situation particulière dans ce pays, Jacopetti et Prosperi s'attardent longuement sur les problèmes de violence interraciale qu'a engendré l'instauration de l'apartheid par les Afrikaners en 1948. Ce système ségrégationniste scandaleux, unanimement condamné au niveau planétaire, sera enfin abrogé un quart de siècle après la sortie d'Africa Addio, le 30 juin 1991.

imagesM0D9R704

Puis, le métrage bascule franchement dans le Death Movie, le "War Movie" plutôt, dans sa dernière partie. Au Congo Belge, Jacopetti et Prosperi prennent des risques inimaginables pour saisir les événements insurrectionnels au plus près. Ainsi, la voiture dans laquelle ils se trouvent est d'abord caillassée puis, littéralement mitraillée après que les réalisateurs et leur chauffeur aient juste eu le temps de s'en extraire. C'est peu dire que les trois gaillards ont eu chaud aux fesses... Bien avant les exécutions effroyables de Buried In The Sand (David Wald, 2004), Africa Blood And Guts montrait déjà la mort en direct. Les réalisateurs s'attardent sur les assassinats brutaux à coups de balles dans la tête, qui donnaient bien plus l'impression d'épurations ethniques que de véritables combats de guerre.
On assistera même à une décapitation à la machette. Si la scène est filmée d'assez loin (pour une question de sécurité évidente), elle reste éminemment dérangeante. L'ignominie atteint son point culminant lorsque Jacopetti et Prosperi se croient obligés de laisser tourner leur caméra lors du passage de chars et de tanks qui paradent en écrasant des cadavres en décomposition à moitié déchiquetés...

Comme dans tous les Mondos, il y a à boire et à manger dans Africa Addio. Souvent qualifiés de putassiers et racoleurs, les films appartenant à ce genre cinématographique très spécifique ont toujours suscité un sentiment où se mêlent à la fois fascination et répulsion chez les spectateurs. Africa Blood And Guts ne fait pas exception à la règle. Indéniablement, cette oeuvre coup de poing se situe parmi les plus choquantes de la catégorie. Faisant fi de l'indignation et des polémiques, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi vont au bout de leurs intentions et ne s'interdisent aucun tabou dans leur rhétorique visuelle. Pourtant, d'un point de vue historique, ce film s'avère d'une indéniable utilité pour qui veut comprendre les fondements sur lesquels s'est construite l'Afrique que nous connaissons aujourd'hui.
Et les changements de régime s'opèrent rarement dans la douceur. C'est donc un déluge de violence qui a déferlé sur le "continent noir" pendant des décennies. Des millions de vies sacrifiées pour acquérir plus de droits, pour obtenir l'indépendance et se libérer définitivement du joug des colonisateurs. Jacopetti et Prosperi se muent en grands reporters pour témoigner de ces événements.

Accablés de misère et de géhenne, les africains de 1966 se comptaient au nombre de 300 000 000 d'individus. En 2016, leur population était estimée à plus 1,2 milliards de personnes. En 2030, l'Afrique représentera près de la moitié de l'humanité. Les mêmes problèmes par dix... Si le temps des colonies est certes révolu, l'extrême pauvreté demeure avec en plus un nouvel élément qui s'agrège à cette situation alarmante : le terrorisme islamique qui gangrène le Mali, le Niger et la Somalie, entre autres. Autrement dit, le continent le plus exsangue de la planète reste en proie plus que jamais à une malédiction sans fin. 1966 est bien loin, Gualtiero Jacopetti est décédé et Franco Prosperi est désormais un vieillard blanchi. De quelles horreurs auraient-ils pu attester s'ils avaient réalisé ce film aujourd'hui ?
Bien pire qu'à l'époque, sans aucun doute. L'Afrique n'en finira donc jamais de se battre contre un destin qui s'acharne inlassablement sur elle ?

Note : 12/20

TumblingDollOfFlesh Inthemoodforgore