Les_nains_aussi_ont_commence_petits

Genre : comédie dramatique, inclassable
Année : 1970
Durée : 1h36

Synopsis : Un groupe de nains emprisonnés dans une asile psychiatrique sur une île isolée, se révolte contre les gardes et le directeur de l'établissement. En représailles, celui-ci capture Pepe, le leader de cette rébellion. Interrogé sur les motivations de ses amis, Pepe va revenir sur le déroulement des événements qui ont amené à cette révolte. Tout d'abord ubuesque, l'insurrection des nabots va devenir de plus en plus malsaine et violente.

La critique :

Quel cinéphile un tant soit peu averti, ne connaît pas Werner Herzog ? Avec une filmographie d'une qualité rare et des oeuvres unanimement portées aux nues, le cinéaste allemand a connu de très grands succès durant sa longue carrière. Parmi eux, citons le chef d'oeuvre Aguirre La Colère De Dieu (1972), le crépusculaire Nosferatu Fantôme De La Nuit (1979) ou encore le somptueux Fitzcarraldo (1982).
Surnommé "le cinéaste de l'impossible", Herzog avait en effet la particularité de se lancer dans des tournages au long cours, très éprouvants pour les nerfs et les organismes. En allant filmer dans des contrées les plus reculées de la planète, le réalisateur s'est retrouvé confronté à d'énormes difficultés à la fois géographiques, météorologiques et surtout relationnelles.
Notamment avec l'inénarrable Klaus Kinski. Il est en effet impossible de parler d'Herzog sans évoquer un instant son acteur fétiche, son alter ego maléfique, son Mister Hyde à lui. L'acteur, compatriote du réalisateur, a certainement représenté ce que l'on a pu faire de plus ingérable sur un plateau de tournage. Dément génial, Kinski était fou au sens propre. Un très grand malade.

Et cependant, ce fut un acteur majeur du Septième Art pendant quatre décennies. Les débuts de leur collaboration (cinq films au total) furent riches en anecdotes, en prises de bec et en disputes homériques lors du tournage tumultueux d'Aguirre. Bref, entre les deux artistes, c'était Je t'aime moi non plus ! Mais à la sortie de ce film magistral, les deux hommes acquirent définitivement une renommée internationale. Refermons la parenthèse Kinski pour aborder de plus près ce très gros OVNI filmique qu'est Les Nains Aussi Ont Commencé Petits. En 1970, Herzog ne fait pas encore tourner Kinski. Après un premier film, Signes De Vie en 1968, passé complètement inaperçu, il s'attelle à son deuxième long-métrage, curieusement intitulé en français "Les Nains Aussi Ont Commencé Petits".
S'il a été, comme toutes les oeuvres de freaksploitation, influencé par le mythique Freaks La Monstrueuse Parade de Tod Browning, le film d'Herzog n'a absolument rien à voir avec ce film maudit qui fut interdit de projection pendant trente-sept ans. Autant Freaks représentait le paroxysme du drame avec une histoire d'amour dysfonctionnel et unilatéral entre un nain et une belle jeune femme, autant le film de Herzog est une critique politique virulente, dissimulée sous des dehors d'un scénario à priori totalement absurde.

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Les Nains Aussi Ont Commencé Petits ou le film inclassable dans toute sa splendeur. Comédie noire, drame marginal, film expérimental ? On ne sait où cataloguer ce métrage tant il est vraiment unique. Est-ce pour cela que Werner Herzog a choisi des acteurs, eux aussi vraiment à part ? Oui et non. Au premier visionnage, le spectateur ne saisit pas bien l'intérêt de la chose et le propos du réalisateur lui paraît abscons. Mais derrière le spectacle de ces nains en folie, se cache un très sévère réquisitoire contre l'histoire de son pays. Herzog jette un regard plein d'amertume sur un passé encore proche et douloureux : la seconde guerre mondiale. Il choisit donc le récit métaphorique pour illustrer son propos. Des nains décérébrés pour représenter les millions d'anonymes, de petites gens, dans l'Allemagne des années trente et quarante qui ont suivi aveuglément Adolf Hitler dans sa course effrénée à la destruction. Que serait-il advenu si ces populations s'étaient révoltées contre le monstre nazi ?
Nul ne le saura jamais. Mais dans le film, le directeur de la prison est un nain lui aussi. Et il est seul. Seul face à la révolte sauvage des prisonniers, il abandonne sa position dominante et s'enfuit comme un pleutre, juste avant d'être lynché par cette horde incontrôlable. La symbolique délivrée par Herzog est on ne peut plus claire : et si le peuple germanique lui aussi s'était soulevé contre son Führer ?

Nul doute que celui-ci aurait fini au bout d'une corde ou criblé comme une passoire par un peloton d'exécution. Mais non, trop faible et trop manipulé par l'idéologie propagandiste, il n'en a pas eu le courage. Attention spoilers : Au large d'une côte sud-américaine, sur une île déserte, une prison psychiatrique pour nains aliénés a été construite. Un jour, les pensionnaires de l'établissement se révoltent contre le directeur, lui aussi frappé de nanisme, et contre l'ensemble du personnel carcéral. Tandis que le chef de la rébellion, Pepe, est interrogé sur les raisons de cette insurrection, ses amis lilliputiens se dispersent dans la nature et tentent par tous les moyens de le libérer.
Leur divagation commence tout d'abord de façon burlesque. Ils volent une moto, se balancent des spaghettis sur la tête ou jettent des voitures dans le ravin ; bref, ils s'amusent comme des petits (c'est le cas de le dire) fous à mettre l'île sans dessus dessous. Les évènements vont prendre une tournure plus malsaine lorsqu'ils forcent un de leurs semblables à se marier et à faire l'amour à sa nouvelle femme tout en épiant du coin de l'oeil si la nuit nuptiale est effectivement consommée. Puis, ils torturent des porcelets dont ils chevauchent le cadavre de la mère, laissant libre cours à leurs instincts les plus primaires.

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Devenant de plus en plus excentriques et violents au fil du temps, ils iront jusqu'à mettre le feu à l'établissement en se désintéressant du sort réservé à leur leader, Pepe. Pris dans ce tourbillon d'exactions, le directeur de l'asile, devenu fou à son tour, abandonnera son poste et laissera définitivement le contrôle de l'île aux demi portions déchaînées. Spécialisé dans les oeuvres cinématographiques hors du commun, l'excellent site ChaosReign a classé Les Nains Aussi Ont Commencé Petits dans son Top 10. C'est vous dire à quel point ce film sort de l'ordinaire et défie toute logique. Souvent et à tort comparé à Freaks, le film de Werner n'a qu'un point commun avec le classique de Browning : les personnages principaux sont des nains. Là où Hans, le "héros" de La Monstrueuse Parade, ver de terre amoureux d'une étoile, suscitait chez le spectateur compassion et empathie, les nabots présentés ici n'inspirent aucun sentiment de bienveillance. Bien au contraire, ces nains malfaisants révèlent une toute autre facette de leur personnalité ; le côté sombre des personnes de petite taille.
Et malgré leurs quatre-vingt-dix centimètres de haut et leur voix de faussets qui auraient respiré de l'hélium, on ne peut nier que ces petits êtres pervers ont un côté effrayant. On en revient toujours à la même problématique : la différence fait peur.

Il faut cependant avouer que ces rase-mottes hystériques ont de quoi perturber les neurones du spectateur avec leurs ricanements incessants et leurs délires comportementaux. Herzog aurait pu appeler son film "Affreux, petits et méchants" tant ces gnomes hideux déversent, tout au long du métrage, un torrent de haine. Haine contre tout et tout le monde. Haine contre eux-mêmes aussi puisqu'ils n'hésitent pas à se maltraiter et à s'humilier mutuellement. Comme ça, par jeu et méchanceté gratuite. Herzog a toujours eu un goût particulier pour mettre en scène des personnages hors norme. Sa carrière sera marquée de ce fait par une tendance certaine à la folie absurde et aux situations improbables. Ici, il met en scène un groupe d'individus déchaînés qui fait penser à un monstre à plusieurs têtes. Peut-être, chaque nain a-t-il quelque chose de bon au fond de lui ?
Mais, ce groupe déjà difforme physiquement, l'est encore plus psychologiquement.
La frustration d'être à ce point différent doit déjà être une souffrance morale terrible. Alors que pour se venger du triste sort que la nature leur a réservé, il ne leur reste plus que la violence. La violence, encore et toujours. L'éternel exutoire des tourments de l'âme humaine...

Au niveau formel, Les Nains Aussi Ont Commencé Petits ressemble beaucoup plus à un documentaire tourné à l'arrache qu'à un véritable film de cinéma. L'image en 16mm parfois crépitante fait ressortir le côté amateur de l'oeuvre tout en lui conférant un aspect plus authentique avec des scènes saisies sur le vif, presque volées. Difficile de dire si c'était une volonté affichée d'Herzog d'accentuer la forme expérimentale du film ou tout simplement par un manque de moyens financiers. Rappelons que le cinéaste n'en était encore qu'au début de son illustre carrière et qu'il n'avait pas 30 ans quand il s'essaya à cet exercice visuel pour le moins déroutant. Que pourrait-on ajouter au sujet de cet objet filmique indéfini ? On ne pourra guère s'attarder sur l'interprétation des "acteurs", en totale (bordélique serait un terme plus exact) roue libre. Des participants non professionnels d'ailleurs, au contraire des comédiens du Freaks de Browning. Je suspecte même Werner Herzog de leur avoir donné carte blanche pour qu'ils se livrent à toutes les fantaisies possibles et imaginables devant la caméra puisque le scénario, si on peut appeler ainsi cet énorme bastringue, ne suit quasiment aucune ligne directrice.

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Inutile de préciser dès lors, que le film part dans tous les sens, au diapason frénétique de ses diablotins miniatures.
Au final, on reste interrogatif et incrédule face à un tel spectacle. Et mal à l'aise, pour tout dire, puisque nous nous retrouvons en quelque sorte dans la peau de ces badauds qui payaient autrefois pour voir des monstres de foire. Reste que derrière ces images inconfortables, il y a une puissante condamnation politique sous-jacente qu'il n'est certes pas aisé de deviner au premier abord, mais dont la force est indéniable. Les Nains Aussi Ont Commencé Petits est vraiment un film à part de tout ce que vous avez pu voir jusqu'à présent.
Parfois drôle, parfois anxiogène, parfois cruel, mais toujours terriblement dérangeant. Une oeuvre complètement inclassable et une expérience qui ne sera jamais renouvelée dans l'histoire du cinéma. De ce fait, il me sera strictement impossible d'établir une quelconque évaluation à cette pellicule azimutée à l'extrême et toute droit échappée des cauchemars de Werner Herzog.

Note : ?

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NB : photos du film sur : http://www.dvdclassik.com/critique/les-nains-aussi-ont-commence-petits-herzog