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Genre : Thriller, fantastique (interdit aux - 12 ans avec avertissement)

Année : 2013

Durée : 1h42

 

Synopsis :

Une femme disparaît. Son mari enquête sur les conditions étranges de sa disparition. L’a-t-elle quitté ? Est-elle morte ? Au fur et à mesure qu’il avance dans ses recherches, son appartement devient un gouffre d’où toute sortie paraît exclue.

 

La critique :

Après Loft et Black dont les chroniques se sont succédées très rapidement, c'est déjà au tour du troisième et dernier film belge de cette liste de faire les honneurs d'une critique. Enfin belge, pas tout à fait puisqu'il s'agit en réalité d'une pellicule belgo-franco-luxembourgeoise. Manquait plus que la participation de la Hollande pour avoir presque un produit 100% Benelux. A dire vrai, je cherche quand même la participation du Luxembourg étant donné que le film a été tourné dans des lieux de style Art Nouveau à Bruxelles et Nancy. L'Etrange Couleur des Larmes de ton Corps.
Quel étrange titre ! Un titre énigmatique suscitant une certaine forme de curiosité. Un titre qui pourrait accessoirement être catalogué comme pompeux mais à dire vrai, j'apprécie la chose. J'apprécie encore plus la pochette d'une beauté morbide. Il est évident qu'étant un grand fan d'esthétique, ça allait me plaire. Les créateurs derrière ce long titre sont Hélène Cattet et Bruno Forzani. Un duo qui officiait, jusqu'alors, dans la création de court-métrages. On notera leur participation dans leur segment O d'ABCs of Death. Une anthologie qui a su se tailler une certaine réputation sur la Toile. 

C'est en 2009 que cette association va débuter son premier long-métrage du nom de Amer, hommage post-moderne au giallo. Un courant horrifique issu de l'Italie que j'ai déjà suffisamment présenté sur le blog. Pari réussi vu que le film obtint un succès relativement honorable, sans pour autant marquer les esprits. Néanmoins, Quentin Tarantino dira d'Amer qu'il fait partie des 20 meilleurs films qu'il a regardé durant l'année 2010. Cinq ans plus tard, le film chroniqué aujourd'hui fait son apparition et s'inscrit aussi dans une forme d'hommage au giallo. Certains le catalogueront même comme tel. Les récompenses sont encourageantes au moment de sa sortie.
Il remporte le Magritte de la meilleure image et est nominé/sélectionné dans plusieurs festivals : Festival International du film de Locarno, Festival International du film de Toronto, Festival International du film fantastique de Gérardmer. Il recevra aussi le prix Ciné+ du meilleur long-métrage au PIFF (Paris International Fantastic Film Festival). Face à un pedigree tout à fait honnête, nous étions en droit d'être rassurés et de passer un bon moment de cinéphile. Enfin, on le croyait...

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ATTENTION SPOILERS : Homme d'affaires danois, Dan Kristensen vit à Bruxelles avec sa femme dans un bel appartement Art déco. Un jour, alors qu'il rentre de voyage, il trouve les lieux déserts, sans un mot. Inquiet de cette absence, il finit par prévenir la police. Recevant peu d'aide de celle-ci, il décide de mener sa propre enquête. Il questionne d'abord ses voisins, puis se lance dans la fouille minutieuse de son immeuble. Il découvre alors un univers étrange et inquiétant.

On ne peut pas dire que le synopsis est dégueulasse. Une disparition soudaine et inquiétante, une enquête en forme de charade dans un immeuble étouffant. Tout est mis en place pour créer un contexte plus que sympathique. Un immeuble bien plus mystérieux qu'il n'en a l'air et où se partagent des personnages hostiles, inquiétants. Visiblement, des secrets semblent être renfermés au sein de cette bâtisse qui finira par faire plonger Dan. D'ailleurs, comme le résumé l'indique, ne vous attendez pas à une quelconque sortie. L'intrigue fonctionne en huis clos. L'intervention de la police pour faire part de la disparition de la femme, se fera à l'intérieur de son appartement.
La seule sortie autorisée sera lorsqu'il s'extirpera de l'immeuble pour appuyer sur les boutons des autres appartements du bâtiment afin de questionner les habitants. Le plus simple aurait encore été d'aller toquer à leur porte mais bon. Il faut être honnête et dire que l'idée de départ est bonne. Le souci est que L'Etrange Couleur des Larmes de ton Corps est l'exemple même de ce qu'il ne faut pas faire. Un ratage quasi complet d'une enquête policière sous fond d'expérimentations en tout genre. La raison tient en plusieurs points et le plus gros sera d'avoir opté pour la carte d'une mauvaise expérimentation. Je vous vois déjà venir et me dire "Mais Taratata, il me semblait que tu adorais les films expérimentaux". Oui, je n'ai jamais dit le contraire mais il faut savoir faire la part des choses. Il y a du bon expérimental et du mauvais expérimental et le film ici se situe dans la deuxième catégorie. Intégrer à un film un récit où se mêlent mystères scénaristiques en tout genre et le réussir n'est pas donné à tout le monde. Il faut savoir jauger la compréhension de l'histoire et le labyrinthe d'idées expérimentales. Ou tout du moins, parvenir à susciter l'adhésion. Faire de son récit, une expérience sensorielle nous larguant dans un mystère passionnant, propice à être décortiqué avec intérêt.

Lynch est le cinéaste le plus réputé pour ça. Créateur de films sensoriels, il aime perdre les spectateurs dans ses délires mais sait les attacher à un fil conducteur. Il leur laisse des pièces du puzzle à mettre en place. Il formule toute sorte d'hypothèses narratives toutes plus passionnantes les unes que les autres. En clair, il parvient à rendre son oeuvre passionnante en recrutant la participation des spectateurs. Ce que ne fait pas L'Etrange Couleur des Larmes de ton Corps. Si, dans un premier temps, l'intrigue suit un schéma de base, Cattet et Forzani partent dans un délire psychédélique de plus en plus difficile à comprendre. Le scénario s'estompe très vite pour laisser la place à un gloubi-boulga où les ellipses sans aucun sens se mêlent à une intrigue s'éloignant de plus en plus de son objectif initial. Le tout vole en éclat pour laisser une bouillie scénaristique triturée au mixer.
On passe d'un endroit à un autre sans aucun sens. Des scènes passées tombent comme un cheveu dans la soupe, quand ce n'est pas le point de vue différent d'un autre personnage. Les réalisateurs font sombrer les spectateurs dans un labyrinthe où aucune indication ne nous est donnée sur le pourquoi du comment. Tout du moins, un semblant de labyrinthe où la part des choses n'a pas su être faite.

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Cette évanescence grossière du scénario laissera la place à la problématique d'une pellicule de partir dans un délire expérimental écrasant. Reposer son film sur une très belle esthétique me plaît mais ne m'offrir que ça ne m'intéresse pas. User de tels procédés pour cacher une vacuité scénaristique ne fonctionne pas avec moi. Ce n'est pas tout de m'offrir une belle image mais il faut savoir aussi fournir le reste. Ou tout du moins quand on a la prétention de partir sur une enquête policière. Cattet et Forzani vont saturer leur long-métrage d'expérimentations esthétiques et stylistiques à foison au point d'offrir un résultat vomitif. Là encore, aucune part des choses n'a su être faite.
La plupart des split screen n'apportent rien et sont juste là pour tester les performances de mise en scène. Défi complètement raté en l'occurrence. Les mêmes scènes en noir et blanc du couteau se baladant sur le corps de la femme de Dan se répètent inlassablement sans pour autant apporter un plus à l'histoire. Le film finit par devenir ultra lourd graphiquement à force d'user de procédés graphiques qu'il utilise sans arrêt et sans la moindre notion de dosage.

Au final, s'induit une notion de rejet de la part de cinéphiles adeptes d'une esthétique kitsch. Le kitsch se montre dénué de logique. Il n'est pas partie intégrante du décor mais est au même niveau qu'un panneau publicitaire : une beauté factice et artificielle. Et quand se mêlent une surabondance de scripts lacunaires à coup de récits imbriqués dans le récit, songes en tout genre, retours en arrière, répétitions, points de vue différent où les cinéastes passent du coq à l'âne... On peut très bien suivre Dan dans ses délires et passer dans la seconde (façon de parler mais vous voyez l'idée) à l'inspecteur semblant s'égarer lui-aussi dans un immeuble dénué de logique. 
Quelle est l'idée d'avoir des passages cachés communiquant entre tous les appartements ? Qu'est-ce que cela apporte au point de départ ? Une facilité au tueur de se déplacer pour tuer ? A force de voir les pièces d'un puzzle refusant de s'imbriquer, une frustration se crée chez le spectateur et ceci, couplé à une abondance grotesque d'effets visuels, finit par le lasser. C'est l'erreur fatale. Le spectateur n'a plus l'envie ni la force de prendre part à l'histoire. Il regarde sa montre, souffle devant un film pesant tant scénaristiquement que visuellement. Le décrochage se fait, soulignant une carence dans les règles de l'art. Un exemple donné de tout ce qu'il ne faut pas faire aux réalisateurs souhaitant faire de l'expérimental. 

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Reste que tout n'est pas non plus à jeter, malgré ce que vous étiez en droit d'attendre. L'interprétation des spectateurs n'est pas dénuée d'une certaine envie de s'impliquer dans le projet. Ils parviennent à se défendre, plus ou moins, avec les honneurs. Au casting se retrouvera Klaus Tange, Sam Louwyck, Hans De Munter ou Birgit Yew. On appréciera malgré tout les plongées et certains gros plans qui sont utilisés au moins avec logique. Mais là encore, les gros plans inutiles seront de la partie. On fera part des vitraux très beaux, ainsi qu'un beau noir et blanc et une violence graphique étant l'un des rares éléments qui n'est pas manier en excès. Certaines séquences réveillent l'intérêt du spectateur.
Manque de bol, elles se concentrent presque toutes au début. On citera l'histoire de la vieille dame dans une séquence accrocheuse où une goutte de sang tombe du plafond. Ce qui fait que le mari de la vieille femme, encore vivant à l'époque, décidera de monter à l'étage du dessus pour voir ce qu'il se passe. Là encore, le gros plan sur son oeil à travers le trou du plafond est bien pensé. Mais ça reste une séquence de qualité dans un océan d'inutilité. Un autre point concernera la bande son de qualité dans ses mélodies mais, encore une fois, un montage abrupt pourra se pointer à plusieurs reprises. Pourtant, le clin d'oeil sera fait avec certains titres d'Ennio Morricone composés dans les années 70. 

Au final, comme il est dommage d'avoir su nous offrir un potentiel réellement intéressant pour le laisser sombrer dans une spirale infernale d'expérimentations ratées. Cattet et Forzani délaissent complètement le spectateur pris dans un bouillon indigeste d'une histoire s'évaporant lentement pour ne laisser la place qu'à un délire louche, sans trop de logique. Aucune clef ne nous est offerte. L'Etrange Couleur des Larmes de ton Corps est une sorte de fenêtre graphique tellement obnubilée par l'esthétique du giallo qu'il la repousse dans des excès inexcusables. C'est l'exemple de métrage qui parviendrait à dégoûter tout cinéphile attaché aux dimensions esthétique et/ou expérimentales.
Cinéphile qui n'a plus cette envie de connaître les tenants et aboutissants. Cinéphile qui se fout complètement d'un semblant d'explication tant il compte les minutes afin de retourner vaquer à ses occupations. A force de trop forcer dans un style singulier qui aurait pu être de grande qualité, les cinéastes ont, semble-t-il, oublié qu'un film devait enrichir un genre plutôt que de ne le faire reposer que sur un langage des images éphémère dans ses objectifs. 

 

Note : 06/20

 

 

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