Cendres_et_diamant

Genre : Drame, guerre

Année : 1958

Durée : 1h43

 

Synopsis :

En 1945, la Pologne est déchirée par les luttes impitoyables qui opposent partisans des allemands et des soviétiques. Un jeune homme chargé de tuer un dirigeant communiste, prend peu à peu conscience des horreurs de la guerre.

 

 

La critique :

Le cinéma polonais est, à n'en point douter, un cinéma assez peu connu dans nos contrées. Confidentiel, guère attrayant pour un grand nombre, l'on ne peut cacher qu'il est d'une grande richesse quand on s'y intéresse d'un peu plus près. Inévitablement, le réalisateur le plus connu de ce pays n'est autre que Roman Polanski dont nous ne présentons plus les classiques qu'il nous a donné. On retrouvera aussi le fameux Wojciech Has, auteur du mémorable La Clepsydre. Comment ne pas oublier aussi Andrzej Zulawski ou Krzysztof Kieslowski ? Cinéma exigeant, cinéma de pointe pour cinéphiles curieux, il est aussi empreint d'une grande tristesse liée à un passé difficile.
C'est précisément, dans cette optique, que Andrzej Wajda va se lancer avec Cendres et Diamant. Révélé l'année précédente avec Kanal, le cinéaste a commencé à se tailler une certaine réputation pour confirmer tout son potentiel avec son deuxième long-métrage. Réputé comme étant l'un des plus grands films polonais, il a vite su devenir un reflet d'une époque amère. 

Il faut bien se remettre dans le contexte d'une époque où la Pologne se remettait lentement d'une guerre mondiale l'ayant laissée exsangue. Ceci étant en grande partie due aux camps de concentration et d'extermination à l'origine d'un effroyable génocide. Ravagée, la remise en route du pays fut difficile, alors qu'elle fut sous la coupe de l'URSS. Régime politique bouillonnant, la liberté artistique n'était pas à son plus haut sommet. Les sujets délicats dérangeaient. En ce sens, Cendres et Diamant constituait une nouveauté audacieuse par son sujet traité. 
C’est la première fois qu’un cinéaste de l’Est abordait le thème brûlant des conflits politiques qui se sont élevés au lendemain de la guerre dans les pays sous domination soviétique. Quand on sait que certains films comme Andreï Roublev furent censurés par le régime, l'inquiétude était de mise pour un film politique dénonciateur de ce type. Le projet allait-il être tué dans l'oeuf avant même de voir le jour ? Fort heureusement non !

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ATTENTION SPOILERS : Pologne, mai 1945. C’est la fin de la guerre mais la lutte contre les Allemands a laissé la place à un dur affrontement entre communistes et partisans nationalistes fidèles à l’ancien régime. Maciek, un jeune combattant d’un maquis nationaliste, est chargé d’abattre un responsable communiste local. Après s’être une première fois trompé de victime, il est en proie au doute.

Avec Cendres et Diamant, Wajda nous offre une pellicule oscillant entre drame politique aux dimensions historiques sous fond de guerre. Malgré la fin du combat contre les Allemands, la Pologne ne peut encore panser ses plaies vu qu'un nouveau combat a pris place. Désormais au nazisme, le communisme et le nationalisme ont pris le relais. La sauvagerie passée n'a, semble-t-il, pas eu l'impact nécessaire pour mettre fin à toute cette violence dont on ne compte plus le nombre de morts. Malgré les erreurs passées, la violence humaine n'a pas encore su être muselée et ce sont toujours les pulsions criminelles qui régissent les individus. Des hommes incapables de s'entendre pour en arriver jusqu'au meurtre afin de défendre leurs opinions politiques. Une pensée dans la droite lignée du fascisme. Une pensée à laquelle ont adhéré de nombreux jeunes belligérants, aptes à marquer au sang de leurs victimes, leur idéologie politique dont ils espèrent qu'elle les mènera vers un monde nouveau.
Le contexte est froid, hostile. Le danger est silencieux et peut frapper à tout moment certaines éminences du clan adverse. La cible traitée dans le récit sera un secrétaire communiste en étroite relation avec le syndicat des ouvriers. Il est évident que communisme et nationalisme sont comme chiens et chats. Ils ne parviennent pas à s'entendre. Ils ne veulent surtout pas se comprendre. Une tentative d'incommunicabilité et de déstructuration des rapports sociaux est là, palpable, continuant à faire sombrer à petite échelle les survivants de la boucherie passée. 

Au sein de ce chaos social se trouve Maciek, jeune combattant nationaliste chargé d'assassiner ce membre éminent du paysage communiste. Manque de pot, les sources furent erronées et c'est un innocent qui sera tué. Perturbé par ce meurtre, à la fois gratuit et inutile. Un doute s'installe dans l'esprit de ce partisan de l'ancien régime. Doute qui sera de plus en plus puissant lorsque de nouvelles sources mentionneront une réception importante où se trouve justement la cible censée avoir été abattue. S'introduisant dans l'hôtel où se tient la soirée, Maciek va faire la connaissance d'une jolie serveuse du nom de Krystyna. Le soldat va se montrer irrésistiblement attiré par cette beauté pure et commencera à se décharger des maux auxquels il a adhéré. A travers une histoire d'amour naissante, Wajda va traiter de cette jeunesse désabusée prise dans les tourments d'une déshumanisation grandissante. Comment parvenir à rentrer dans la société quand on a si souvent ôté la vie de ses semblables ?
Sacrifiés sur l'autel du conflit politique, les traumatismes détruisent sa psychologie au point de la durcir et de balayer tout sentiment d'empathie. Une lueur d'espoir semble se produire lorsque Maciek va voir germer en lui des sentiments qu'il ne connaissait pas. Un amour naissant. Un sentiment d'attachement. Un tourbillon de ressentiments qu'il ne connaissait pas ou plutôt qu'il avait oublié. Tel un propos optimiste, Maciek retrouve une part d'humanité en lui et se questionnera sur la nécessité de sa mission. Il perd foi en une idéologie décevante qu'il n'arrive plus à comprendre.

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Dans ce climat d'une Pologne toujours divisée et opprimée, Wajda reste neutre dans le bord politique. Les communistes ne sont pas traités comme des monstres. Au contraire, un grand travail a été effectué sur cette cible à abattre. Un profond respect l'imprègne. Homme bienveillant, voué à une cause en laquelle il croit dure comme fer. C'est aussi un pur patriote qui, lui aussi, en a marre de la guerre et de tout ce sang versé. Un élan d'humanisme sans borne imprègne l'hôtel. Cette société est las de la guerre et fête le retour à la paix dans la joie, l'alcool (on est polonais ou on ne l'est pas) et la bonne humeur. Ce climat va aussi influer sur les peurs et les doutes de Maciek partagé entre cette envie d'idylle et d'un retour à la vie normale et la discipline envers laquelle il a prêté allégeance à ses supérieurs.
Mais ce climat optimiste ne pourra pas durer. Maciek, tel un loup enragé dans la droite lignée de l'anime choc Jin-Roh, n'arrivera pas à retrouver ce sentiment de paix et d'humanisme. La violence interne reprendra le contrôle pour s'achever dans une pathétique apothéose ayant perdu un homme, qui avait toutes les cartes en main pour s'émanciper d'un milieu autodestructeur et vivre une vie paisible. Ce pessimisme désespéré a ce malheur d'apparaître aujourd'hui tristement prophétique. Cendres et Diamant est ce genre de drame bouleversant, interpellant le spectateur sur l'inutilité de la guerre et de ses conséquences traumatisantes sur la jeunesse.

Un manifeste dur et brutal sur une jeunesse perdue mais aussi un manifeste en faveur de la paix. Le climat pessimiste est d'une grande utilité pour délivrer toute la rage du cinéaste sur une société anti-sociale. Il n'est pas étonnant que ce long-métrage ait durablement marqué les esprits, s'est immiscé comme un classique majeur du cinéma polonais. Il n'est pas non plus étonnant qu'il compte parmi les films préférés de Martin Scorsese. Ceux s'attendant à un film de guerre à grand renfort d'explosions et de morts par dizaines sont priés d'aller faire un petit tour. Cendres et Diamant est un drame psychologique sous fond de guérilla nationale. La grande majorité du récit se déroulera d'ailleurs dans cet hôtel. Pourtant, à aucun moment, le film ne se montrera lourd ou soporifique.
On peut concevoir qu'il est difficile d'accès mais comment ne pas être passionné par la relation naissante entre Maciek et Krystyna, les discussions tendues avec son supérieur Szczuka ou cette soirée grandiose. Wajda va se permettre d'oser la comédie en l'intégrant subtilement. Maciek jouant au Don Juan, un vieux journaliste complètement alcoolisé qui entraînera le journaliste Drewnowski dans son ivresse pour nous offrir plusieurs séquences mémorables. La carte de l'expérimentation sera aussi de rigueur. Une certaine toile surréaliste va se profiler lors de quelques séquences. Le meurtre de la victime innocente où les tirs de balle font naître des flammes à l'endroit de l'impact. Un cheval présent sans aucun rapport dans l'hôtel. Une croix renversée dans un vieux tombeau avec des dizaines de pics plantés dans une tête ayant tout sauf l'apparence de Jésus-Christ. Logique vu la religion chrétienne très présente dans ce pays. Un orchestre jouant encore alors que la soirée est terminée depuis un moment. Un style singulier, agréable qui ne dévie jamais dans le grotesque, ni n'atténue l'objectif du récit.

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Ces essais s'allieront avec une esthétique de grande qualité. Wajda nous offre un noir et blanc très travaillé, éclairé, ponctué de beaux plans. Ce qui ne fait que magnifier une mise en scène passionnante. Le niveau de détails dans les décors est important. Cendres et Diamant est une belle toile à contempler. La bande son s'enorgueillit de certaines musiques emblématiques de la musique classique, à lesquelles s'allient mélopées en témoignage d'une Pologne déstructurée. Le casting est tout autant de grande qualité. Zbigniew Cybulski, surnommé le "James Dean polonais", interprète à merveille Maciek. Ewa Krzyzewska est d'une beauté confirmant le charme si mystique des filles de l'Est. Le reste des acteurs se composera de Waclaw Zastrzezynski, Adam Pawlikowski ou Bogumil Kobiera et je vais m'arrêter là parce que c'est compliqué d'écrire leur nom. 

En conclusion, Cendres et Diamant est l'un de ces drames cruellement méconnus dont la qualité qui nous est proposée est renversante. Wajda nous délivre un profond niveau d'analyse sur la cruauté de la guerre, ses ravages sur la jeunesse, le fascisme d'après-guerre ou encore la perte de repères. C'est une oeuvre majeure désespérée n'ayant en aucun cas usurpé sa place privilégiée dans le cinéma polonais. Loin de l'héroïsme romancé des conflits mondiaux où les hommes sont réduits en charpie sur le champ de bataille au nom de l'honneur de la guerre, c'est l'enfer qui nous est décrit. Quoi de plus normal que la guerre soit vue comme le sommet de la déshumanisation.
Quoi de plus révoltant que de voir, à côté, un tas de pellicules outrageantes sans le moindre recul sur la guerre (qui a dit Pearl Harbor ?). Choquant mais tellement beau. Un cri de rage envers la paix sur un fond pessimiste. Un triste propos sur un contexte qui n'est pas encore à enterrer. Un contexte qui est justement à même de se réveiller dans une Europe plus que jamais divisée sur la politique. Cendres et Diamant peut-il se voir comme une pellicule intemporelle ? Rien n'est moins sûr. Un émouvant témoignage sur le désarroi d'une jeunesse cherchant, au milieu des cendres d'un conflit passé, le diamant d'une renaissance.

 

Note : 17,5/20

 

 

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