Section-speciale

Genre : Drame, historique

Année : 1975

Durée : 1h50

 

Synopsis :

1941. Suite à l'assassinat d'un officier allemand par un jeune militant communiste, Pierre Pucheu, le ministre de l'Intérieur auquel les pleins pouvoirs viennent d'être attribués, tente de faire voter une loi d'exception pour juger six autres militants.

 

La critique :

Costa-Gavras fait partie de ces réalisateurs qui ont rapidement su se faire une réputation dans le milieu cinématographique. Ceci est surtout dû à un style très singulier que le cinéaste assume pleinement. Un style difficile d'accès, avouons-le, qui est le drame politique. A l'heure actuelle où la politique n'a jamais autant été un domaine rébarbatif pour un grand nombre de gens (à tort), il n'est guère étonnant que le style du cinéaste pourrait paraître austère. On ne pourra, néanmoins, pas lui enlever le culte dont il jouit. Traitant de sujets historiquement délicats, de fictions politiques ultra réalistes, on lui connaît Z et L'Aveu. Des demi-fictions imprégnées dans un vrai contexte historique.
Profondément bouleversant, ces deux films ont tôt fait de marquer les esprits tant ils apparaissent intemporels. Il est, de fait, interpellant de voir revenir sur le devant de la scène des craintes liées à une tournure inquiétante de la pensée politique. D'où un propos d'actualité perturbant. Section Spéciale représente le troisième film de Costa-Gavras chroniqué sur le blog. S'inscrivant dans le cycle des films politiques, le fil conducteur se déroule dans les rapports entre le monde politique et la justice.

Comme de fait, le film choque au moment de sa sortie devant le réalisme des faits traités. La raison sera que, contrairement à ses prédécesseurs, il n'est pas une demi-fiction réalisée au départ d'événements réels mais une reconstitution minutieuse de faits historiques avérés. Cette reconstitution sera établie d'après l'oeuvre de Hervé Villeré qui s'est basé non pas sur les archives judiciaires françaises, dont l'accès lui a été refusé (on se demande bien pourquoi...) mais sur des archives allemandes. A sa sortie, il remporte d'élogieuses critiques et quelques distinctions de qualité : Prix de la mise en scène au Festival de Cannes, nomination au Golden Globe Award du meilleur film étranger et troisième meilleur film étranger au National Board of Review. Pedigree tout à fait encourageant !
Au regard de l'histoire traitée, il est surprenant qu'aucune censure n'ai été à l'oeuvre vu que la France est reconnue pour ses facultés à ne pas assumer les points fâcheux de son passé. On a pu l'observer avec les films traitant de la guerre d'Algérie entre autres. Ca ne sera, bien sûr, pas le cas ici mais passons à la critique.

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ATTENTION SPOILERS : A Paris, en août 1941. Un militant communiste assassine un officier allemand dans une station de métro. Le soir même, à Vichy, le gouvernement accorde les pleins pouvoirs au ministre de l'Intérieur, Pucheu, qui brûle depuis quelque temps déjà de faire voter une loi d'exception instaurant des tribunaux spéciaux. La pression allemande accélère la promulgation de cette loi. Quelques militants communistes déjà emprisonnés sont aussitôt rejugés par ces cours spéciales qui sont mises en place, malgré l'opposition de rares magistrats. Une semaine après le meurtre du métro, trois soi-disant « terroristes » communistes sont exécutés.

1941. Année s'inscrivant en plein milieu de la Seconde Guerre mondiale. La France n'a pas su faire face au rouleau compresseur allemand. S'ensuit la création du célèbre régime de Vichy dirigé par le maréchal Pétain durant l'occupation du pays par l'Allemagne nazie. Une période trouble pour, ce qui est appelé, l'Etat français en raison de la collaboration. Un fait encore très tabou en 2017 vu que le régime collabora avec les nazis et instaura des lois antisémites. On a pu les voir à l'oeuvre avec la célèbre Rafle du Vel d'Hiv qui a pu s'enorgueillir d'une pitoyable réalisation par Roselyne Bosch. Forcément, face à un gouvernement allemand intraitable, le régime français est placé dans un état de soumission désespérant. Désireux de ne pas s'attirer des ennuis, il rabroue férocement les communistes. Lorsqu'un officier allemand est assassiné par un militant, le scandale est immédiat.
Les allemands font pression pour qu'une loi d'exception soit adoptée, déjà pensée auparavant par Pierre Pucheu, ministre de l'Intérieur. Le gouvernement est placé dans une situation d'inconfort. En réponse au crime politique commis, six militants communistes déjà incarcérés devront être exécutés. En cas de refus, une rafle de plusieurs dizaines d'otages qui comprendrait magistrats, avocats ou l'archevêque de Paris sera d'installation. Ces jugements d'exception seraient émis par une section spéciale appliquant une loi rétroactive qui condamnerait le prisonnier à un jugement plus sévère, pouvant aller jusqu'à la condamnation à mort.

Il est évident qu'une telle loi va à l'encontre des valeurs ancrées dans la République française et, par extension, des droits de l'homme. Costa-Gavras se permet de traiter la politique de collaboration entreprise par le gouvernement français. Une politique souillant le regard porté par la France envers les notions de liberté, d'EGALITE et de FRATERNITE. Deux des principaux noms qui seront refourgués complètement aux chiottes (du moins plus que le premier) durant Vichy. Durant cette période, éviter les représailles des allemands était l'un des principaux objectifs du régime dévoués aux despotes boschs. Ceci devait se faire en dirigeant les maux de la société sur des français de "moindre qualité". En l'occurrence, la cible rêvée ne pouvait être que les communistes.
Les individus de ce bord politique, considérés comme de la vermine, ne doivent ni subir la protection du régime, ni ne bénéficier de sa démocratie. Un retour en arrière aboutissant à des relents de totalitarisme s'effectue. La France se décharge de tout son respect, de tout humanisme pour se réduire à un pathétique vassal à la botte des allemands. Aucune fierté n'est de mise. La notion d'honneur et de courage pour combattre la menace nazie n'a pas sa place. En gros, mieux vaut vivre à genoux que mourir debout. L'idée est là.

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Pourtant, Costa-Gavras ne se lance pas dans les critiques acerbes de Vichy. Il se contente simplement d'illustrer les faits sans prendre l'un ou l'autre parti. En d'autres termes, il nous invite à une véritable discussion à caractère historique de la politique de la collaboration. Oui, c'était une période ignoble ayant discrédité le pays mais, d'un autre côté, qu'aurions nous fait ? C'est un peu ce point de vue que prend le réalisateur. Rapidement, Pierre Pucheu s'attire les foudres des magistrats scandalisés par une telle réforme d'exception. Cela allant, comme ils le disent, à l'encontre des valeurs du pays. Deux camps s'opposent. Le président de la section spéciale, ancien combattant du Chemin des Dames et de Verdun, est dévoué plus que tout à la politique française menée, même si elle va à l'encontre de celle menée durant la Première Guerre mondiale. Un bel exemple de mouton conditionné par le système dont les opinions ne peuvent fluctuer que dans le sens choisi par les hommes politiques. 
Les magistrats sont bien plus frileux mais tous sont hantés par ce cas de conscience : Vaut-il mieux se séparer de 6 militants communistes ou de plusieurs dizaines d'otages français ? Là est toute la subtilité d'un chantage aussi affreux. Dans les deux cas, l'attentat à la vie humaine est là. L'attentat à la liberté d'expression aussi vu que l'individu est condamné en fonction de ses opinions politiques. En fin de compte, la France n'est réduite qu'à un régime nazi allégé. Dans cette affaire fâcheuse, trouver des magistrats ne sera pas chose simple. Et pour cause, il s'agit de mettre de côté toutes les valeurs inculquées dans l'apprentissage de leur métier. Un jugement doit être impartial et proportionnel à la gravité des faits.

Impartialité ? Bien sûr que non vu que 6 exécutions à mort ont été programmées avant même le début des procès. Proportionnalité de l'acte ? Encore moins vu qu'il s'agit de condamner le prévenu à des peines impensables pour l'acte commis. Dix ans de travaux forcés pour la détention de tracts subversifs. Pire encore, l'un des prévenus verra sa condamnation à mort prononcée, également, sur base des délits perpétrés durant sa jeunesse. Ceci permettant de faciliter le verdict de peine de mort au vu des récidives passées. Un véritable scandale judiciaire. Dès le départ, ce procès verse dans des proportions grotesques prenant une tournure absolument abjecte dans la même veine que Les Sentiers de la Gloire. Certes, les communistes ont droit à un avocat mais celui-ci n'est guère d'utilité tant les magistrats n'ont comme objectif que de tuer six individus. L'un des avocats, révoltés par de telles ignominies, tente de prendre l'affaire en main afin d'en informer le haut commandement.
Dans les faits, il s'agit de discuter avec Pierre Pucheu et sa position est d'emblée irrévocable. C'est un procédé industriel de condamnation à mort. Devant un tel tableau, difficile que de ne pas être scandalisé par de tels faits historiques avérés. Le scandale est d'autant plus important qu'aucun des magistrats n'a été condamné pour avoir pris part aux sections spéciales. Il est vrai que l'affaire des sections spéciales sera pour beaucoup dans la condamnation à mort de Pierre Pucheu, à Alger en mars 1944 mais c'est peu de choses au regard des massacres judiciaires commis.

A travers cela, Costa-Gavras nous plonge en vase clos après l'affaire du meurtre. On ne quittera quasiment plus l'air libre. Tout le récit se déroulera dans un ensemble de locaux gouvernementaux, la prison, le tribunal et la pièce réservée aux condamnés en attente de leur jugement. Un sentiment d'oppression couplé à une injustice notable fait de Section Spéciale, un drame prenant en tout point sans que l'idée de regarder sa montre ne se présente. Tout le professionnalisme du cinéaste est là pour que jamais des passages à vide n'aient lieu. La mise en scène pourra paraître surprenante dans le fait qu'elle n'affiche pas le visage du prévenu lors du jugement rendu. Le verdict est prononcé et la séquence suivante démarre directement avec l'individu suivant à la barre.
Une dimension voyeuriste est, en quelque sorte, balayée par ce procédé de voir le condamné, sans doute, dévasté par la nouvelle. De même, le finish se finit brusquement sur le ton d'une voix-off nous contant ce qui s'est réellement passé lors des sections spéciales et les faits postérieurs à cela. Comme j'ai dit, ne vous attendez pas à une justice rendue.

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L'esthétique de Section Spéciale n'est pas dénuée d'un certain raffinement. Si l'austérité des décors est présente, le tout est luxueux. Logique vu que les bâtiments gouvernementaux sont loin d'être insalubres. La caméra de Costa-Gavras est posée, enchaînant plans fixes sur plans fixes. La bande sonore relativement absente est un très bon point. Sa présence aurait pu dénaturer les faits, soit par une dramatisation outrancière ou une tension grotesque lors du jugement. L'absence de sonorités a, l'air de rien, un impact sur la neutralité du récit. Pour l'interprétation des acteurs, c'est toujours un choix de grande qualité. Il est d'ailleurs assez amusant de constater que les rôles les plus importants ne sont pas dévolus aux acteurs les mieux connus : des célébrités comme Michel Galabru, Pierre Dex, Bruno Cremer et Jacques Terrin n'y tiennent que des seconds rôles.
Michael Lonsdale, par sa froideur de ministre de l'Intérieur, est génial. Claude Piéplu, en président de la section spéciale, est emblématique et tient sans doute le plus grand rôle de sa carrière. Le réalisme de Section Spéciale est tel que toutes les personnalités du régime de Vichy défilent à l'écran. Même l'ambassadeur des Etats-Unis apparaît dans le film.

Il n'est guère étonnant de voir que Section Spéciale est un autre grand chef d'oeuvre d'un Costa-Gavras que nous pouvons comparer à un génie majeur du cinéma. Pas souvent cité parmi les grands cinéastes, cela n'entache rien un potentiel qui le ferait se hisser sans problème parmi ce cercle VIP. L'oeuvre d'aujourd'hui ne fait que renforcer son professionnalisme, déjà longtemps démontré auparavant. En traitant d'un sujet proprement révoltant, Costa-Gavras interpelle, avec un réalisme inégalé, la déshumanisation complète d'un régime crachant sur toute l'histoire morale de son pays. Il est assez déprimant de savoir que les sections spéciales ne sont pas un fait connu de Vichy.
C'est aussi un autre exemple prouvant toute la laideur de la collaboration française. Ceci n'empêchera pas le réalisateur d'opter pour un ton documentaire sans, à aucun moment, prendre le parti de l'un ou l'autre. La stricte neutralité va de pair avec le réalisme époustouflant. Un débat d'idées remplace la dénonciation. C'est au spectateur de se faire sa propre opinion d'un régime devant choisir entre la peste et le choléra. Laisser faire le totalitarisme nazi perpétrer un carnage en gardant son honneur ou se séparer de son honneur et fermer les yeux sur les valeurs françaises en envoyant à l'abattoir des prisonniers déjà condamnés auparavant par le biais d'une loi rétroactive. L'air de rien, on comprend que le choix n'est ni facile pour les dirigeants, ni pour nous. Le fascisme a remplacé la liberté, la sélection anthropologique a remplacé l'égalité, la désunion a remplacé la fraternité.

 

Note : 18/20

 

 

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