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Genre : Drame, chanbara

Année : 1962

Durée : 2h15

 

Synopsis :

Au XVIIe siècle, le Japon n'est plus en guerre et le pays est dirigé avec fermeté. Hanshirô Tsugumo, un rônin sans travail parmi tant d'autres, décide de frapper à la porte du puissant clan des Ii. Reçu par Kageyu Saitô, l'intendant du clan, il lui demande la permission d'accomplir le suicide par harakiri dans la résidence. Tentant de l'en dissuader, Saitô commence alors à lui raconter l'histoire de Motome Chijiwa, un ancien rônin qui souhaitait accomplir, lui aussi, le même rituel.

 

La critique :

A tort, certains ont souvent tendance à réduire le chanbara (bataille de sabre) aux oeuvres majeures de Akira Kurosawa. Il est vrai que Les Sept Samouraïs, Rashomon ou Yojimbo ont marqué au fer rouge ce genre que certains qualifieraient d'élitiste mais il n'y a, bien évidemment, pas qu'eux. Kihachi Okamoto ou Hideo Gosha sont aussi de la partie mais également Masaki Kobayashi. Je ne ferai bien évidemment pas mention des pseudo-chanbara récents de qualité très approximative. Sans le moindre doute, Kobayashi est l'un des cinéastes les plus respectés du cinéma japonais, en dépit d'une carrière en dent-de-scie. Son statut contestataire fait peur, amenant la Shochiku à se séparer de lui. La concurrence acharnée de l'industrie cinématographique nippone contre la démocratisation de la télévision n'arrange pas les choses et sa panne d'inspiration dans les années 70 aura raison de lui.
Bref, Kobayashi obtiendra la célébrité avec sa fameuse trilogie La Condition de l'Homme s'étalant sur plus de 9h et dénonçant les horreurs de la guerre. S'ensuit sa seule période dorée où ses trois long-métrages suivants obtiendront un superbe enthousiasme des critiques au moment de leur sortie. Ainsi, Kwaïdan est sélectionné comme entrée japonaise pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère à la 38ème Cérémonie des Oscars. Les deux autres oeuvres seront des chanbara : Rébellion et le film d'aujourd'hui nommé Harakiri.

Un nom bien mystérieux pour ce long-métrage. Ceci se réfère à cette pratique éponyme, aussi connue sous le nom de seppuku, que certains doivent certainement connaître. Il s'agit d'une forme rituelle de suicide masculin par éventration, apparue au Japon vers le 16ème siècle dans la classe des samouraïs. Petite notion de philosophie : en Asie, le ventre est le siège de la volonté, du courage et des émotions. Ce suicide par extraction des intestins déchire l'abdomen, siège, pour eux, de la pensée et de la conscience de soi. D'ailleurs, l'expression "vous avez un gros ventre", choquante de part chez nous, est un compliment voulant dire "vous avez un grand coeur". Que soit, après cette petite parenthèse culturelle, rentrons dans le vif du sujet. Au moment de sa sortie, il se retrouve sous le feu des projecteurs au Festival de Cannes où il remporte haut la main le Prix du Jury tout en étant nommé pour la Palme d'Or, que remportera finalement Le Guépard de Luchino Visconti.
Cela n'empêchera pas les éloges telles qu'elles élevèrent Harakiri parmi les grands classiques du cinéma japonais. Les critiques sont telles que le film est devenu, à l'heure actuelle, culte et souvent mentionné parmi les plus grands films du Septième Art. Une fois de plus, un défi de taille m'attend pour faire honneur à un tel monument.

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ATTENTION SPOILERS : Au XVIIe siècle, le Japon n'est plus en guerre et le pays est dirigé avec fermeté. Hanshirô Tsugumo, un rônin sans travail parmi tant d'autres, décide de frapper à la porte du puissant clan des Ii. Reçu par Kageyu Saitô, l'intendant du clan, il lui demande la permission d'accomplir le suicide par harakiri dans la résidence. Tentant de l'en dissuader, Saitô commence alors à lui raconter l'histoire de Motome Chijiwa, un ancien rônin qui souhaitait accomplir, lui aussi, le même rituel.

Harakiri fait partie de ces chanbara n'optant pas pour une approche traditionnaliste au niveau narratif. On pense, et on peut même effectuer quelques parallèles, à Rashômon. Dans les deux cas, il est question de faits passés racontés avec minutie. Là où l'oeuvre de Kurosawa se montrait plus labyrinthique, Harakiri va exposer l'histoire par la seule voix de son personnage principal. Le XVIIe siècle est une période bien sombre pour les samouraïs. Le Japon est en paix et les services de samouraïs ne sont plus sollicités. Beaucoup finissent par devenir rônin : un samouraï errant. Un rang n'inspirant que le déshonneur et la honte. Dans ces conditions, certains en arrivent à être désespérés au point de se donner la mort par le fameux harakiri dont je parlais dans l'introduction.
De manière surprenante, cet acte ne se fait pas comme cela dans son coin mais ça nécessite toute une préparation minutieuse pour être parfaitement bien accomplie. Tsugumo est l'un de ces hommes qui n'aspire plus à la vie. Il va frapper à la porte d'un puissant clan pour demander la permission de l'acte mais l'intendant désire lui raconter l'histoire d'un rônin qui a lui aussi voulu procéder à l'harakiri. Malgré le récit, Tsugumo ne changera pas d'avis. Il est donc temps de passer au rituel. Dès l'acceptation par l'intendant, plus question de revenir en arrière. Un samouraï n'a qu'une seule parole. Il exigera que le samouraï lui donnant le coup de sabre final soit l'un des trois qu'il aura désigné. Manque de pot car les trois sont malades. Le spectateur commence à se rendre compte que quelque chose cloche dans ce rituel. Et ce n'est que le début !

En attente du retour du messager sollicitant parmi les trois choisis par Tsugumo, celui-ci va en profiter pour narrer son histoire passée. Avec son Harakiri, Kobayashi va casser les codes propres du chanbara. Il ne s'agit plus de mettre en scène des samouraïs vertueux. Il ne s'agit plus de se centrer sur la gloire et l'honneur. Là nous est conté une déchéance morale. Une déchéance incarnée par un rônin. Rônin étant vu comme un samouraï sans honneur aux yeux de l'intendant. Mais pas que vu que le réalisateur, pacifiste de nature, en profitera pour vilipender les codes du bushido qu'il considère comme un code d'honneur périmé. Un code d'honneur faisant fi de la valeur de la vie, de l'humanisme, pour laisser place à des règles condamnant l'individu, quand bien même les circonstances seront indépendantes de sa volonté. La hiérarchie militaire va en prendre pour son grade.
Vue comme intransigeante, suivant à la lettre des principes déshumanisés, elle n'épargne personne sitôt le rônin ayant donné son accord. Tel un tribunal judiciaire, la sentence devient irrévocable. La tournure du rituel prend une tournure punitive, à un point tel qu'on en vient à se demander si on ne se retrouve pas devant une condamnation à mort. L'intendant, devenu bourreau, en compagnie de ses vassaux, incarne la déshumanisation dans toute son essence. Tsugumo est résolument condamné et rien ne pourra déstabiliser le pessimisme ambiant. Harakiri est un pamphlet sur la grossièreté d'une justice perdue et dépassée. Derrière tout guerrier, il y a un homme. Un samouraï n'est pas une machine conditionnée à s'autodétruire mais un homme avec des sentiments, une histoire, des souvenirs, parfois une famille.

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La justice punitive n'est pas une solution. On ne peut décemment juger un homme uniquement sur ses actes sans s'interroger sur les raisons qui l'ont poussé à faire cela. A côté, on ne peut se cacher derrière des règles inébranlables pour faire preuve d'actes inexcusables. Harakiri a une vraie dimension morale, loin d'une quelconque forme d'encensement du bushido. C'est l'antithèse du chanbara. Partagé entre l'incompréhension, au début, de la décision de Tsugumo, celui-ci finira par nous faire part de son histoire. Un bien cruel récit ayant fait sombrer le samouraï dans les géhennes tourmentées. Propos renforçant l'aspect humaniste d'un samouraï. Difficile que de choisir pour la bonne solution. On en vient à accepter sa souffrance qui prendrait fin lors du seppuku mais notre empathie fait que nous nous accrochons aussi à lui. Nous n'avons qu'une vie après tout mais est-elle nécessaire si tout n'est que souffrance sans lendemain de bonheur ? On peut être partagé sur ce point de vue.
Néanmoins, le récit ne s'arrêtera pas à cela. Kobayashi nous piège, dès le début, car l'histoire contée de Motome Chijiwa ne s'étalera que sur peu de temps. Le restant du récit se fera sur une confrontation entre Tsugumo et les instances du clan. A côté, des rebondissements nombreux sont à prévoir. Comme j'ai dit, quelque chose ne tourne pas rond dans l'application du jugement. Tsugumo semble savoir aussi certaines choses et n'est pas venu toquer à cette porte par hasard. La véritable histoire de Chijiwa cache aussi de sombres mystères.

Dans ce semblant de huis clos, les événements vont piéger le spectateur, incapable de décrocher son regard de l'écran. La tension est à son paroxysme durant la quasi-totalité de la séance. L'inconnu dans ce qui se trame est grand responsable de l'attraction. Les révélations surprenantes tombent une par une pour s'achever en apothéose brisant le symbole sacré du bushido. Le symbole étant une armure de samouraï. Symbole qui se voit mis en valeur dès la première séquence du film pour finir brisée durant l'une des dernières séquences. Le point culminant de la dénonciation de Kobayashi. Comment songer à regarder l'heure durant le visionnage tant le métrage est passionnant de bout en bout durant 135 minutes ? La structure scénaristique est millimétrée. Les événements s'enchaînent avec toute la maestria des réalisateurs de génie pour aboutir à un remarquable finish.
Aucune séquence de trop. Le moindre plan est utile. Rien n'est à rajouter, rien n'est à enlever. C'est un professionnalisme divin qui nous est offert tout en s'amusant de quelques manipulations visant à berner avec justesse le spectateur, pris dans une situation inconfortable de voyeurisme.

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L'aspect visuel est l'un des points majeurs de tout chanbara qui se respecte. On ne peut que trop penser aux séquences à nous faire baver de Les Sept Samouraïs. Kurosawa qui est l'un des plus grands metteurs en scène de tous les temps, voit Kobayashi lui faire honneur. Certes, l'ambition esthétique n'est pas prioritaire vu que la plupart des décors sont succincts. Pourtant, lors de l'histoire contée, de splendides images nous sont offertes. Je pense que vous en avez eu la preuve avec les deux dernières images. Ceci sera couplé à une caméra tout à fait posée. Aucun artifice n'est là et tout est dans le naturel. Naturel jusqu'au point de ne pas utiliser d'armes factices lors des combats.
Oui, vous avez bien lu ! Ce sont de véritables sabres de samouraïs qui ont été employées, ce qui aura causé quelques frayeurs à l'acteur principal. D'ailleurs, cette pratique est désormais interdite au Japon. Alors, pour la bande sonore, c'est du très bon. Elle est tantôt calme et tantôt à nous mettre dans un état de tension. Pour le casting, certes, il n'y a pas notre Toshiro Mifune chéri mais les acteurs se débrouillent avec les honneurs. On citera Tatsuya Nakadai, l'acteur principal, Akira Ishihama, Shima Iwashita, Tetsuro Tamba ou Masao Mishima.

Il n'est guère étonnant, après toutes ses dithyrambes, de voir qu'Harakiri est une merveille cinématographique du Septième Art dans toute son entièreté. Véritable manifeste envers la tolérance, il offre une brillante critique des jugements parfois trop partiaux généralisant l'attitude de rônins sans honneur. Un homme est un être fait de chair et de sang qui a aussi des sentiments que rien ni personne ne pourra lui enlever. Kobayashi condamne toute l'absurdité de ces règles de conditionnement, éloignés de toute la réelle bravoure fondée sur le respect et l'humanisme.
Il fustige ceux qui se basent sur les a priori et les apparences pouvant parfois être trompeuses. Harakiri est un cri de rage envers la vie, étant le bien le plus précieux qu'un homme peut avoir. Un propos pour une justice véritable, compréhensive sur la personne. Qu'a-t-elle vécu ? Quelles sont les circonstances qui l'ont amené à être dans cette position ? Un manifeste de très grande qualité pour la promotion des droits de l'homme face à la justice. Un seppuku transformé en véritable mascarade, à la fois grotesque et honteuse dans sa finalité. Un puissant réquisitoire sur un clan ayant fait une erreur d'interprétation capitale dans son jugement, que même le Bushido n'excuse : "Il était peut-être un samouraï mais il était également un homme de chair et de sang". 

 

Note : 19/20

 

 

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