Fleur_Pale

Genre : Drame, thriller

Année : 1964

Durée : 1h36

 

Synopsis :

De retour sur le territoire de son gang après trois ans de prison pour le meurtre d’un homme d’un clan adverse, Muraki fait la connaissance dans un cercle de jeu tenu pas son clan de Saeko, jeune femme à la recherche de sensations fortes. Très vite, le yakuza va ressentir une sorte de fascination pour cette jeune femme hors normes. Toutefois les temps et les moeurs de la clientèle ont changé.

 

La critique :

Il y a quelques temps, je me penchais dans un genre dont je n'avais jamais appris l'existence jusqu'alors. Par le biais d'un top SensCritique, je découvrais deux oeuvres au synopsis pour le moins passionnant : Les Funérailles des Roses et La Bête Aveugle. Avec le premier film, mon entrée dans la Nouvelle Vague japonaise se fit avec grand succès. Le second renforçant davantage la chose en se hissant parmi mes films préférés. Troisième coup de théâtre avec Pandemonium qui concurrence, encore maintenant, Orange Mécanique pour jouir du statut de numéro 1 de mes films préférés. La suite des pellicules du genre renforça ma conviction que ce pan très confidentiel du cinéma japonais, de part chez nous, recelait d'un professionnalisme incomparable dans l'ensemble du Septième Art. Un professionnalisme qui confirmait définitivement le vieux cinéma japonais comme ma période préférée. Avec ma nouvelle liste, j'ai tenu à mettre davantage ce genre en valeur, du moins plus qu'avant.
Fleur Pâle, adapté du roman de Shintaro Ishihara et réalisé par Masahiro Shinoda, sera la première de la liste à se voir gratifier d'une chronique. Sa date de sortie correspond exactement à une période très difficile du cinéma japonais. La démocratisation de la télévision engendrait un impact dévastateur sur le Septième Art et la Shokiku voyait son influence diminuer. Une panne d'inspiration était observée et la seule solution ne pouvait être que d'injecter une bouffée d'air frais via de nouveaux cinéastes dont la fraîcheur et la liberté de ton étaient susceptibles d'attirer le public dans les salles. Tout comme Nagisa Oshima, Yoshishige Yoshida, ceux-ci vont bénéficier de la confiance accordée et formeront avec Shohei Imamura, la Nouvelle Vague japonaise. Ils seront vite rejoints par des cinéastes plus borderline à l'instar de Yasuzo Masumura, Shuji Terayama et Toshio Matsumoto.

Tous ces réalisateurs eurent la particularité d'avoir été adolescent dans l'immédiat après-guerre. Ils avaient pu être témoins des profonds bouleversements d'une société japonaise en pleine mutation, passant d'un Empereur déifié à des notions inconnues jusqu'alors : le capitalisme et la démocratie. Ces grands changements seront souvent repris chez les cinéastes du mouvement traduisant alors la métamorphose sociétale japonaise. On soulignera, par exemple, l'avant-gardisme surprenant de Les Funérailles des Roses en traitant de la libération des moeurs en suivant des travestis.
Le film d'aujourd'hui s'inscrit exactement dans ce contexte. Oeuvre ayant remporté un grand succès au moment de sa sortie, il n'en demeure pas moins que Fleur Pâle connut de sérieux démêlés avec la censure du fait de ces nombreuses scènes de jeux. Il faut savoir que les jeux d'argent étaient toujours interdits au Japon. En faire l'apologie et une description aussi détaillée était considéré comme un summum d'immoralité. L'intervention de Shintaro Ishihara en personne et de Shuji Terayama sera déterminante pour la sortie du métrage, déjà repoussé auparavant de 9 mois. L'air de rien, sous ses airs de petits films au synopsis classique, se cache une oeuvre polémique d'époque.

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ATTENTION SPOILERS : Muraki, redoutable tueur, retourne dans son clan après trois ans de prison. Mais les temps ont changé : le code de l’honneur a fait place au sens des affaires. Résigné, il se réfugie dans le jeu et fait la rencontre de Saeko, une beauté étrange fascinée par le monde interlope. Un couple de flambeurs est né, dont les audaces vont fasciner le Tôkyô nocturne. Jusqu’au jour où Muraki est sommé par son parrain de reprendre du service.

Il est évident que le synopsis, de prime abord, ne suscite guère d'enthousiasme. C'est d'ailleurs bien parce qu'il était estampillé "produit de la Nouvelle Vague japonaise" que je l'ai téléchargé sans hésitation. Pourtant, Fleur Pâle est ce genre de drame dont le premier point de vue classique cache une grande profondeur. Shinoda s'est permis de retranscrire tous les bouleversements qu'il a connu durant son adolescence. En s'identifiant directement à Muraki, il témoigne d'un homme passant de la prison, pouvant être vu comme le régime dictatorial d'avant, au monde libre apparenté à la démocratie. Libre de se déplacer comme bon lui semble, désireux de retrouver son clan pour reprendre les affaires, le choc est rude. Les us et coutumes du clan, ainsi que le code d'honneur ont été balayés pour le sens des affaires, le capitalisme. Résigné tant bien que mal, Muraki est ce genre de japonais qui n'a pas le choix que d'accepter le changement sociétal qui lui est imposé. Les valeurs d'honneur, de courage ont fait place au culte du pécule et du profit. L'enrichissement est devenu le nouveau leitmotiv de ce clan.
Alors en guerre, à l'époque, contre un clan opposé, il se rend compte que ceux-ci se sont alliés pour contrer l'hégémonie d'un puissant clan d'Osaka. Une hégémonie que l'on soupçonne d'être une féroce concurrence à la puissance financière de ces deux clans. A l'heure actuelle, il n'est pas surprenant d'apprendre les moult activités financières des yakuzas. Ce qui n'était pas le cas auparavant.

Muraki ne se reconnaît pas mais il essaiera de s'adapter à ce nouveau mode de vie en se réfugiant dans le jeu. Devenu adhérent d'une métaphore capitaliste, sa rencontre avec Saeko, une mystérieuse joueuse adepte du risque, va lui apporter un réconfort dans cette nouvelle vie. Il se retrouve en elle, en sa personnalité n'ayant pas peur du danger. Elle mise gros, prend des risques et n'est pas démotivée lorsqu'elle perd. Elle n'est pas cette héroïne soumise et humiliée. Elle est forte, libérée, transgressive et se jouit des sensations fortes. Une puissance d'esprit qui le fait tomber sous le charme. Egalement, le fait qu'une fille participante à de tels jeux était totalement impensable.
Elle suscite le désarroi d'hommes ne la comprenant pas. A l'époque, l'épouse était vue comme une mère au foyer sérieuse s'occupant du repas et des enfants. Une telle émancipation en se mesurant aux hommes dans le jeu n'est pas dénuée d'une dimension féministe revendiquée. Désormais, la femme n'a plus peur de se mesurer aux hommes, de les défier. Le capitalisme a irrémédiablement contribué à cela. Chaque personne se doit d'être intégrée dans la société de consommation. L'égalité homme-femme est un avantage indéniable pour la pérennité de cette idéologie. Entre Muraki et Saeko se formera une relation tendancieuse. Relation d'intérêt pour le jeu mais les sentiments réciproques commenceront à pointer le bout de leur nez. Saeko est un havre de paix pour échapper à la futilité de son existence dans un monde qu'il ne comprend pas. Saeko représente cette chaleur qui permettra à Muraki de résister. Pourtant, rien ne retardera l'inéluctable.

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Muraki est sommé par son clan de reprendre du service en assassinant un ponte important menaçant son clan. Il ira commettre l'irréparable sans hésiter. Sa relation avec Saeko ne cicatrisera pas les douleurs morales qu'il ressent quand il est éloigné d'elle. Plongé dans un marasme existentiel, une solitude oppressante, seule sa relation avec les jeux d'argent et Saeko maintiendra un semblant de lueur dans cette obscurité. Ca ne sera, malgré tout, pas suffisant. Par le biais de son retour en prison, on peut voir une fuite du héros de ce chaos sociétal qu'il ne reconnaît pas et dont il ne veut pas épouser les valeurs. Il ne se sent plus vivre. Il ne se sent plus reconnu.
Sa popularité est devenue insignifiante. Cette noirceur psychologique est insupportable et la prison s'offrira à lui comme un milieu dont il connaît les codes. Sans aller jusqu'à la case prison, Muraki incarne nombre d'individus de notre vie de tous les jours qui n'aiment pas la tournure du monde, qui n'aiment pas la politique économique menée. Si Fleur Pâle condense avec une maestria surprenante autant de problèmes sociétaux dans 96 minutes, il n'en demeure pas moins que ce n'est pas tout à fait une oeuvre d'époque. Certes, elle est ancrée dans le passé en téléportant les mutations sociétales dans le microcosme du monde des jeux. Néanmoins, la pensée de Muraki est intemporelle et est plus que jamais d'actualité dans un monde où le capitalisme a pris une mauvaise tournure, décevant, inquiétant une société en plein marasme. Une société, dont certaines classes, qui, comme Muraki, sont résignées mais, à sa différence, n'ont pas cette envie d'aller jusqu'au crime pour s'échapper de cette spirale infernale.

Autant dire que Shinoda a frappé un grand coup en traitant autant de thématiques d'une grande complexité dans un métrage d'une durée très démocratique. Le second niveau de lecture, par le biais d'une analyse rigoureuse, est passionnant sans être dénué d'une dimension désespérée, pessimiste. Aucun bonheur ne sera offert par la vie au héros principal. Ne vous attendez pas à rire devant Fleur Pâle puisqu'il illustre plus les craintes du cinéaste qu'il ne divertit. En illustrant sa méfiance, Shinoda prend un gros risque en optant pour un rythme très posé, voire contemplatif.
Il n'y a pas de réel scénario, pas de fil conducteur univoque. Le peu d'histoire s'attarde sur les états d'âme de ces personnages à l'errance fantomatique. Elle s'attardera aussi sur une rigoureuse description du jeu avec ces plans très détaillés des cartes, des mains, des visages. On peut aisément concevoir que Fleur Pâle ne sera pas le film le plus facile d'accès. Certains spectateurs risqueraient de se faire royalement chier devant. L'accroche tient plus d'une expérience sensorielle que d'une adhérence au suspens véhiculé par un scénario efficace. Mais pas que, bien sûr, au vu d'un point essentiel de la superbe de la Nouvelle Vague japonaise.

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Je veux bien évidemment parler de l'esthétique. Comme d'accoutumée, ce courant illustre toute sa splendeur graphique. Fleur Pâle a une image travaillée, raffinée et filmée avec un grand souci du détail. Les plans mettent bien en valeur les décors en les magnifiant. On pense à cette poursuite sur l'autoroute où les beaux plans nocturnes de Tokyo se suivent sans discontinuer. Le noir et blanc contribue bien sûr à cette fascination visuelle. Les moments de grâce et de modernité sont de la partie, que cela soit par une introduction au monologue mélancolique ou le meurtre final stylisé. A côté, Shinoda étire les plans dans l'appartement pour mieux témoigner du vide existentiel et du malaise de Muraki. Ces qualités font que Fleur Pâle doit son accroche plus aux stimuli visuels qu'à son histoire. Comme je disais, une expérience sensorielle. Une sorte de fenêtre graphique ouverte sur un monde hostile.
La bande sonore n'est pas des plus fréquentes. D'ailleurs, le film n'est pas auditivement stimulant. Il comporte peu de dialogues et tout passe par un contact intime, presque silencieux avec ces personnages. Malgré ce point, les acteurs ont de la gueule. La détresse de Muraki sera illustrée par la bonne prestation de Ryo Ikebe. Saeko doit sa superbe beauté mélancolique à Mariko Kaga. Nous avons là un couple dont l'innocence, je n'ose dire la survie, touche. Nul besoin de parler des autres acteurs assez sommaires par ailleurs.

Fleur Pâle peut donc représenter un autre grand succès d'un courant qu'il est nécessaire de faire davantage connaître. Mais comme je disais dans les autres chroniques, la distribution très perfectible peut honteusement limiter notre lancée dans ce monde. Faisant honneur aux classiques du genre, il incarne les valeurs revendiquées par une analyse critique des conventions sociales. Conventions qu'il égratigne fortement par son sujet, désuet aujourd'hui, mais inouï d'avant-gardisme au Japon de l'époque. La superbe des héros d'autrefois n'a plus sa place. Muraki apparaît comme un personnage peu loquace, torturé, sans réel objectif de vie que même le jeu et Saeko ne seront en mesure de combler pleinement. Le pessimisme atteindra son paroxysme lors du meurtre final témoignant d'une jouissance personnelle du héros se sentant à nouveau revivre en versant dans la violence qui le faisait autrefois vibrer. Le tout sous les yeux de Saeko en spectatrice fascinée, ayant laissée l'homme, qu'elle chérissait, retrouver un bien-être psychologique. Une séquence d'une charge émotionnelle déstabilisante.
Cependant, il est évident que l'absence de réelle histoire, de suspens ne plaira pas à tout le monde. Une audace en dent-de-scie qui fera que l'on adorera ou que l'on détestera. Magnifié par une esthétique aux petits oignons, Fleur Pâle incarne les bouleversements sociétaux de jadis, les craintes d'un nouveau mode de vie au futur incertain. Une oeuvre à la dimension historique d'époque, pouvant être extrapolée en ces temps bien sombres de crise financière.

 

Note : 15,5/20

 

 

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