ange ivre

Genre : Drame, policier

Année : 1948

Durée : 1h38

 

Synopsis :

Appelé en pleine nuit à soigner un jeune gangster pour une blessure à la main, un médecin alcoolique décèle une infection plus grave, la tuberculose. Il tente de soigner le jeune homme qui ne veut rien entendre, et malgré les disputes et les menaces, il se prend d'amitié pour lui.

 

La critique :

Toujours la même rengaine : Est-il encore nécessaire de présenter sur ce blog le génie Akira Kurosawa ? Celui qui permit au monde occidental de découvrir le riche cinéma du Soleil Levant via son cultissime Rashomon. Celui qui popularisa le chanbara. Celui qui suscite les dithyrambes unanimes des cinéphiles. Celui entré au panthéon des plus grands réalisateurs de tous les temps. Les qualificatifs manquent pour, à juste raison, idolâtrer ce talent. Néanmoins, comme je l'ai déjà répété encore et encore, il est quelque peu regrettable que Kurosawa ne soit souvent résumé par certains que via ses chanbara, d'excellente qualité nonobstant. L'air de rien, un certain nombre n'ont pas été plus en profondeur de sa filmographie et c'est une grande erreur. Je rappellerai Entre le Ciel et l'Enfer et surtout Les Salauds Dorment en Paix révélant une virtuosité exemplaire loin du film de sabre.
Si ces deux long-métrages d'exception étaient axés sur une dénonciation sociétale, cela ne serait pas vraiment le cas pour le film d'aujourd'hui. Un film qui tient une place prépondérante dans la filmographie du bonhomme. J'ai nommé L'Ange Ivre.

En 1947 sortit La Montagne d'Argent, un film de Senkichi Tanighuchi et écrit par Kurosawa. Ce film marqua les débuts du jeune acteur Toshiro Mifune qui, sous l'insistance de Kurosawa, convainc les studios Toho de l'engager. Le fait que L'Ange Ivre soit une oeuvre si importante tiendra du fait que, en cette année 1948, la première collaboration entre le réalisateur et Mifune se fit et se poursuivra durant les 16 films suivants (hormis Ikiru) où l'acteur jouait les premiers rôles. Cependant, à l'époque, le scénario devra être réécrit en raison de la censure de l'occupation.
Pourtant, Kurosawa a le sentiment de pouvoir enfin s'exprimer librement. Il le considère comme son premier film attribué comme oeuvre personnelle. Il tiendra les propos suivants : "L’Ange Ivre est le premier film que j’ai dirigé qui soit libéré de toute contrainte extérieure. Dans cette œuvre j’ai investi tout mon être. Dès la phase de préparation, j’ai senti que j’étais en train de me mouvoir sur le terrain qui me convenait.". Un métrage précieux aux yeux de son auteur qui ne pouvait ne pas être chroniqué à un moment ou à un autre.

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ATTENTION SPOILERS : Appelé en pleine nuit à soigner un jeune gangster pour une blessure à la main, un médecin alcoolique décèle une affection plus grave, la tuberculose. Il tente de soigner le jeune homme qui ne veut rien entendre, et malgré les disputes et les menaces, il se prend d'amitié pour lui. Le chassé-croisé des deux hommes que tout oppose trouvera une issue tragique dans les milieux violents de la pègre japonaise.

A la lecture du synopsis, on peut percevoir déjà les thématiques d'intérêt que Kurosawa reprendra pour la suite de ses oeuvres plus engagées. Il y est question d'une plongée dans la population japonaise défavorisée dans ce que l'on devine être Tokyo. Le récit démarre, de fait, directement dans ce quartier précaire voyant le docteur Sanada vu comme une sorte de doyen local prenant sous sa coupe la populace environnante. Personnage bourru et entêté, il est aussi ce médecin soucieux de l'état de ses patients qu'il suit avec assiduité. Premier constat frappant : la qualité de vie du médecin loin de ce que l'on est en droit de s'imaginer. Une petite bâtisse insalubre face à un marais pestilentiel où l'on se choperait, en même temps, la lèpre, le choléra, la blennorragie et la gale si on y trempait son petit orteil. La raison qui expliquerait cela tiendrait plus dans le fait que Sanada n'a pas été optimal durant ses études, pensant trop à la gente féminine et, avec des résultats que l'on imagine moyens.
La méfiance aurait été de mise et l'absence de clients aurait eu raison de sa santé financière. Pourtant, il effectue ce métier avec passion. Sa personnalité est, par contre, fort complexe vu qu'il ne peut balayer l'idée que le malade est une rente financière pour la pérennité de ses activités et un apport d'argent lui permettant de subvenir à ses besoins. Parallèlement, son allégeance au serment d'Hippocrate lui fera s'occuper d'un jeune caïd s'étant présenté chez lui pour une blessure par balle à la main.

Pourtant, on ne peut pas dire que l'envie y est. L'assommant de remarques déplaisantes, il enfouit tant bien que mal son attrait du pécule en le soignant avec brutalité. Un diagnostic de tuberculose se montre positif. Une dispute éclate. Matsunaga plaque violemment le docteur et s'en va. Rien qui ne peut nous faire penser que ces deux personnages se recroiseront plus d'une fois. Malgré le fait qu'il soit le chef yakuza du quartier, Sanada ne peut refouler son humanisme et s'inquiète du sort de cet individu aussi entêté que lui. Là encore, dans le cas de Matsunaga, une personnalité d'une grande profondeur nous est dévoilée. Peu loquace, on peut observer qu'il cache en lui une grande solitude.
N'ayant pas eu la chance d'avoir des parents, l'impact émotionnel est là. Sous son caractère de grosse brute, se cache un homme d'une grande sensibilité, réfrénant à tout prix sa tristesse intérieure en adoptant une attitude froide et agressive. Comme bon nombre d'individus de ce genre, refouler sa tristesse en se soumettant à la rage, la violence. Une dichotomie est clairement établie entre Sanada et Matsugata. L'un donne la vie, l'autre l'enlève mais tout deux partagent une certaine mélancolie. Une curieuse amitié va commencer à naître entre eux où disputes et intimidations coexistent avec une écoute de l'autre et une défense mutuelle. On l'observera avec Matsugata se mettant devant le docteur qui se trouvait face à d'intimidants yakuzas ou encore du docteur qui recueillera le truand ivre mort chez lui.

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On retrouve bel et bien là tout l'humanisme du réalisateur à croire en l'entente de personnalités opposées provenant toutes du même milieu. Un milieu social prosaïque évoluant en vase clos, plus apparenté à un bidonville qu'à une réelle civilisation épanouie. Un bidonville déconnecté du monde environnant dont nous n'en sortirons jamais. Le mal-être social du prolétariat semblant avoir été abandonné des instances politiques est palpable. Dénonciation évidente des inégalités frappantes dans une société japonaise en plein bouleversements sociaux après cette 2ème guerre mondiale.
Au gré de leurs pérégrinations, de leurs prises de tête et d'une écoute partagée, la tuberculose progresse, faisant vaciller lentement mais sûrement la santé du yakuza. A côté, Kurosawa ne fait pas de son docteur, un saint vu que celui-ci a l'alcool facile, allant jusqu'à se désaltérer avec l'alcool pur de son cabinet pour la stérilisation des plaies. Pourtant, malgré toute la détermination de Sanada pour ramener Matsugata dans le droit chemin, l'inéluctable ne pourra être freiné, finissant L'Ange Ivre sous un amer parfum d'injustice couplée à la souffrance complète. 

L'Ange Ivre incarne le drame social qui vous prend par les tripes et vous invite dans les entrailles d'un bidonville tentaculaire où âmes égarées survivent sous le spectre des yakuzas. Si le style pourrait paraître encore un peu hésitant dans son déroulement scénaristique, le professionnalisme est bien accompli et reflète le monstre nippon en devenir qui fera monter le cinéma japonais au sommet avec l'aide de divers réalisateurs émérites tels Ozu et Mizoguchi. La durée quelque peu succincte permet un développement adéquat de cette relation tumultueuse de deux personnages opposés qui développeront, au fur et à mesure, un profond respect de l'autre. 
Le contexte social est traité avec grande intelligence sans faire étalage d'une tristesse vomitive, exagérée où le but est de tirer des torrents de larmes à la ménagère de 40 balais. Un contexte oppressant tenant compte de ces ruelles longilignes, étroites et désenchantées, à l'image de la tristesse émanant. Si certains passages sont propices à sourire, la pellicule est globalement élégiaque.

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Le professionnalisme naissant pourra aussi s'observer sur une mise en scène soignée à la très belle image fourmillant de détails. Une mise en scène qui fait de son bidonville un acteur à part entière. Certes, les quartiers sales ne sont pas attrayants visuellement mais la manière de filmer est telle que ceux-ci en deviennent beaux. Pas une beauté artificielle mais une beauté naturelle. D'ailleurs, pour la petite info, le lieu d'action a été tourné sur le plus grand plateau à ciel ouvert de la Toho. On peut d'ailleurs y voir une première ébauche de Dodeskaden qu'il me tarde de visionner dans un futur proche. Niveau bande son, on appréciera la tonalité désespérée nous annonçant la couleur finale du récit. Pour l'interprétation des acteurs, au grand dam de l'acteur principal, Toshiro Mifune parvient à lui voler la vedette dans le rôle de ce yakuza psychologiquement dévasté.
Encore débutant à l'époque, son charisme n'avait pas la même ampleur mais on percevait déjà la naissance d'un grand. Takashi Shimura, donc l'acteur principal, incarne à merveille ce docteur ronchon dont le palmarès en termes d'objets lancés sur un personnage force le respect. Tous deux transcendent leur personnage respectif. Pour les autres personnages, ils ne présentent à vrai dire guère d'intérêt.

Une fois n'est pas coutume, Kurosawa nous offre une autre perle cinématographique étant un régal à savourer. La grande force du film se résumant dans une superbe dualité de deux individus que tout oppose mais qui finiront par s'apprécier et se respecter. Difficile que de ne pas être touché par une telle explosion d'humanisme d'un cinéaste ayant toujours eu en lui cette envie de réconcilier les différentes castes sociales. Une triste utopie mais dont la manière à laquelle elle est amenée offre un bouleversant traitement susceptible de modifier temporairement notre vision de la vie.
Alors oui, on perçoit très bien que L'Ange Ivre se classe dans les premiers métrages du maître, que l'hésitation se fait parfois ressentir mais la grâce, l'innocente mélancolie offre un poignant résultat en toute simplicité. Aucun artifice, aucune volonté de fausse dramatisation. C'est un conte moderne aux relents tragicomiques marquant les prémisses d'un cinéaste qui deviendra, incontestablement, l'un des plus grands réalisateurs de tous les temps.

 

Note : 17/20

 

 

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