La_Passion_de_Jeanne_d_Arc

Genre : Drame, biopic, historique

Année : 1928

Durée : 1h50

 

Synopsis :

En 1431 débute le procès de Jeanne dans le château de Rouen, devant un tribunal ecclésiastique au service de l'occupant anglais. Enchaînée, avec une simplicité désarmante, elle explique ses gestes devant une foule qui a décidé de la condamner avant même le début de son jugement.

 

La critique :

Après quelques jours de vacances passés à Budapest, il est maintenant temps de se retrouver pour de nouvelles chroniques. Quoi de mieux qu'un bon film muet, témoignage des premiers balbutiements du Septième Art et de la fondation des premiers codes cinématographiques. Une période dorée qui vit la création de pellicules ayant pour objectif d'apporter cette touche de grandiloquence dans un but d'élever une réputation encore très approximative chez certains ne voyant en cela qu'un art bâtard et sans importance. Il est vrai que l'expressionnisme allemand est souvent la première chose qui nous vient à l'esprit quand on parle de cinéma muet. Ceci étant dit, rien de cela mais ça sera un petit tour du côté du cinéma français muet. Une parcelle d'un cinéma encore mal connu pour les profanes. On pensera à l'Avant Garde et ses réalisateurs fétiches tels René Clair, Jean Epstein ou Germaine Dulac. Rien de tout cela non plus puisqu'il s'agira d'aborder le cas de Carl Theodor Dreyer.
Un réalisateur danois qui a pu se forger une solide réputation, allant jusqu'à faire partie de ces cinéastes cultes peu souvent cités. Il m'a été donné, dans le passé, de chroniquer son étrange, son singulier mais, néanmoins, très bon Vampyr. Cette fois, ça sera, ce que l'on considère, comme l'apogée de sa carrière. Le point culminant d'une longue carrière ponctuée d'oeuvres rares en la personne de La Passion de Jeanne d'Arc. Et pour cause, le bonhomme ne fera que 14 films en 50 ans de carrière. Qu'est-ce qui peut expliquer cela ? La première est que nous pouvions constater la frilosité de producteurs tueurs d'art et d'innovation. 

La seconde fut le soin méticuleux qu'il apportait à la préparation de chacun de ses films, mûris de longues années avant le tournage. C'est grâce au franc succès public de l'une de ses comédies, Le Maître du Logis, que Dreyer fut invité à venir travailler en France. A partir d'un manuscrit composé par l'écrivain Joseph Delteil, il le remania pour en faire le scénario de La Passion de Jeanne d'Arc. Dreyer s'intéressait à la vie de Jeanne d'Arc, surnommé la pucelle d'Orléans, depuis la canonisation de celle-ci en 1924. Son ambition n'était pas de tourner un simple film d'époque, bien qu’il ait étudié de manière approfondie les documents relatifs au procès de réhabilitation.
Il voulait interpréter un hymne au triomphe de l’âme sur la vie. Tout un programme ! Pourtant, la restauration de la version d'origine tient presque du miracle, puisque le premier négatif avait subi des coupures exigées par la censure, puis avait été perdu dans un incendie. Dreyer avait alors réussi à en reconstituer une seconde version à partir de chutes restantes, lesquelles devaient pourtant elles aussi disparaître dans un autre incendie. Il ne restait plus alors que des copies douteuses, et ce n'est qu'en 1981 que l'on retrouva dans un asile psychiatrique d'Oslo un double oublié du premier négatif, non censuré. Un peu comme si une force suprême a voulu donner foi au concept de miracle aux cinéphiles. Tout ce que l'on peut dire est que la pellicule est vite rentrée dans les grands classiques du cinéma et que Chris Marker le considérait comme le plus beau film du monde. Rien que ça !

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ATTENTION SPOILERS : Le palais de justice de Rouen, en 1431, vit un événement historique. Un tribunal ecclésiastique présidé par l'évêque Cauchon et tout acquis aux Anglais juge Jeanne d'Arc, l'audacieuse petite Lorraine qui écouta les injonctions du Seigneur, convainquit le sire de Baudricourt de la mener jusqu'à Chinon, sut démêler d'entre les courtisans le dauphin de France, méfiant et cauteleux, prit la tête de ses armées et parvint à rendre au Valois le royaume que les Anglais lui avaient ravi. Faite prisonnière par les Bourguignons, vendue à ses ennemis, abandonnée par ses amis, elle affronte des clercs hypocrites et verbeux, armée de sa seule mais lumineuse simplicité.

Tout d'abord, petite notion d'histoire. Qui est, en fin de compte, cette femme qui défraya l'histoire française ? Tout se passe, au début du XVème siècle, où une jeune fille de 17 ans d'origine paysanne affirme avoir reçu de la part des saints Michel, Marguerite d'Antioche et Catherine d'Alexandrie la mission de délivrer la France de l'occupation anglaise. C'est elle qui permettra de conduire victorieusement les troupes françaises contre les armées anglaises, à lever le siège d'Orléans et à conduire le roi au sacre de Reims, contribuant ainsi à inverser le cours de la célèbre Guerre de Cent Ans.
Malheureusement, elle fut capturée et vendue aux français. Elle fut condamnée, dans un simulacre de procès la condamnant pour hérésie, à être brûlée vive en 1431. Entaché de nombreuses irrégularités, un second procès l'innocenta et la réhabilita entièrement en 1456. Béatisée en 1909, canonisée en 1920, sa fête nationale est instituée le deuxième dimanche de mai. Une autre page sombre de l'histoire française. Après cette longue parenthèse, nous est donné d'analyser un film plus complexe qu'il n'en a l'air au premier abord. Dreyer avait dit que son but n'était pas de reconstituer un biopic authentique mais de prendre des libertés en abordant ce procès sous une forme plus personnelle. Sans aller jusqu'au réquisitoire féroce, le cinéaste nous expose une Eglise loin des préceptes qu'elle suit, basée sur un régime dictatorial de terreur où le but était d'instaurer un conditionnement mental généralisé de toute la population pour la faire rentrer dans les rangs de la religion chrétienne. Cette sombre période du Moyen-Âge vit l'inquisition procéder à des exterminations de masse pour "la foi". Le concept de charité et de pardon, deux piliers essentiels de la chrétienté, n'est pas de mise vu qu'il s'agit d'éliminer chaque élément perturbateur qui entacherait l'hégémonie d'une puissance religieuse.

Les curés, ecclésiastes et autres évêques, à la solde des anglais, la voient comme une folle schizophrénique et s'amusent à la bombarder de remarques acerbes, acrimonies et grotesques quolibets. L'héroïne qui permit une solide victoire à la France est tournée en ridicule. Dans ce contexte, difficile que d'avoir un quelconque respect des institutions religieuses évoluant en vase clos sans notion de tolérance et de compréhension. Je parle bien de vase clos parce qu'une étonnante dichotomie est observable. L'une entre les éminences religieuses et l'autre autour de Jeanne d'Arc. Pourtant axées au sein d'une même religion, les pratiques de la foi se montrent diamétralement opposées. Cette fracture d'un suivi religieux peut être vu comme l'unique exemple démontré dans le monde cinématographique avec une telle aisance. Si l'une se pavane dans la richesse et l'hypocrisie, l'autre apparaît comme humble et d'une surprenante simplicité. Une même idéologie sans quelconque union entre meneurs et partisans.
Une chrétienté voyant sa dimension oecuménique balayée par l'immoralité insidieusement répandue envers ses dirigeants. De fait, La Passion de Jeanne d'Arc ne se centrera exclusivement que sur ce procès sans jamais aboutir à quelconque séquences hors champ du jugement de la cour. Au pathétisme des curés s'ajoutera un cadre très resserré étouffant le spectateur, lui donnant cette impression d'être au plus près de Jeanne d'Arc.

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La Passion de Jeanne d'Arc fait bien sûr écho à la Passion du Christ (pas le film de Mel Gibson) où, comme le Christ, elle subit les outrages, la haine et l'incompréhension d'un monde chrétien déconnecté des réalités et de la religion qu'il suit. Le fait de montrer une femme souffrante et humiliée renvoie immanquablement à la figure de la Vierge et aux premiers martyrs de l'Eglise. Tout comme eux, elle est en état de grâce et désire y rester, peu importe ce qu'il en coûtera. Il ne s'agit pas de remettre en question, de se dédouaner de ses convictions et de sa confiance totale envers le Seigneur. Effectuer un revirement complet de sa foi en allant dans le sens voulu de la mauvaise foi des institutions équivaudrait à se détourner du chemin divin et à la condamner. Le fait de soumettre une telle figure à l'humiliation et à la mort nous apparaît comme foncièrement abominable moralement.
Comme une fatalité qui aurait conduit certains à huer sur la religion en laquelle ils ont cru, Jeanne y croit avec une volonté d'acier et est persuadée d'être accueillie au royaume des cieux. Sa mise à mort sur le bûcher n'y changera rien et elle mourra avec un honneur sans faille. Morte pour une patrie qu'il l'a humiliée. Indubitablement, La Passion de Jeanne d'Arc est l'une de ces oeuvres qui interpelle autant qu'elle nous interroge sur notre vision de la Foi chrétienne. Les athées s'y risqueraient à critiquer le conditionnement psychologique d'une population convaincue, sans preuve, d'un autre monde. D'autre y verront un éloge destiné à un prolongement d'une morale humaniste glorifiant notre détermination à scander et à croire en nos opinions et nos croyances. Ce qui est d'autant plus frappant dans une société actuelle marginalisant de plus en plus ceux n'étant pas en accord avec le conformisme ambiant.

Outre un scénario uniquement basé sur le procès, Dreyer expose sa "foi" envers l'innovation cinématographique. Il cherche à poser une singulière empreinte sur une tragédie humaine en multipliant les gros plans sur la martyre. Ce choix plus que judicieux pose notre regard sur les émotions d'un visage décomposé par les larmes. Un sanglot déchirant sans aucune volonté de dramatisation outrancière, digne des pires drames sur le marché. Ce procédé n'a pas pour but de mettre en valeur des décors tout ce qu'il y a de plus rudimentaire mais bien de procéder à un véritable film social qui nous accompagne avec Jeanne d'Arc et ses ressentis vers sa mort inéluctable.
Autant dire que l'on ne peut que se poser devant un tel résultat nous laissant un goût fort amer en bouche à la fin du visionnage. Reste que La Passion de Jeanne d'Arc, par sa puissance sans faux bond, fait partie d'un cinéma vu comme désuet des profanes. Un cinéma très difficile d'accès car son absence de paroles, couplé à l'audace de mise en scène, ne plaira pas à tout le monde. Il n'est pas étonnant que certains se feront royalement chier devant et que, comme pour tout film muet, il faut savoir accepter le style de jadis et aussi parvenir à rentrer dedans. Un dernier point qui est le plus difficile à effectuer. Pourtant, l'on ne peut réfuter le talent épatant d'un Dreyer qui a su taper dans le mille en osant. 

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Reste aussi que la multiplication des gros plans se focalisant sur le visage de Jeanne balayeront les espoirs des amoureux d'esthétique voyant dans le cinéma muet, le moyen de se rincer l'oeil. Comme j'ai dit, les décors sont simplistes et il n'y a pas de volonté d'esthétisation mais bien de rendre compte du déchirement mental d'une vraie martyre. Un point qui partagera. La bande son offre une dimension tragique supplémentaires, en accord avec ces bouleversants sanglots. A ce niveau, Renée Falconetti offre une prestation transcendantale en faisant corps avec cette femme déboussolée. Ses larmes, véritables, vraies, déconcertent à un niveau surprenant tel que nous pouvons nous aventurer à dire que nous nous retrouvons devant l'une des plus grandes prestations féminines de tous les temps.
Pour les autres acteurs, ça ne vous étonnera pas s'ils sont complètement éclipsés par cette actrice hors norme. Néanmoins, leurs visages déformés par les grimaces sont du plus bel effet. On citera Eugène Silvain, André Berley, Maurice Schutz, Jean d'Yd ou encore Louis Rivet.

Vous comprendrez bien que La Passion de Jeanne d'Arc n'a en aucun cas usurpé sa réputation de film culte. Dreyer s'affranchit de véritables diatribes sur une assemblée refusant la remise en cause de son autorité institutionnelle pour nous conter l'histoire purement objective d'une meneuse, sauveur de la France, trahie par les siens, à la solde des anglais. Par la mise à mort d'une telle personnalité, l'Eglise montre toute son étroitesse d'esprit en crachant sur les préceptes de la religion chrétienne et, d'une manière paradoxale, ne croient pas dans le concept de miracle. Un véritable troupeau d'idiots à l'origine d'une des plus grandes erreurs judiciaires de l'histoire française.
Le tout porté par une volonté de s'affranchir des codes cinématographiques et d'une Falconetti à un sommet perturbant, semblant porter sur soi tout le poids du monde. Bien que Dreyer confirme son érudition, il convient de dire que ce film avant-gardiste aura du mal à plaire au plus grand nombre par son austérité, son trait muet bien que le réalisateur voulût en faire un film parlant (ce qui ne fut pas possible). Quelle ironie pour les bourreaux de se rendre compte, s'ils étaient réincarnés à notre époque, que Jeanne d'Arc devint l'une des plus célèbres personnalités de l'époque Moyenâgeuse, qu'elle fut béatisée, canonisée et à l'origine d'une fête nationale !

 

Note : 17/20

 

 

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