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Genre : Inclassable, expérimental (interdiction non mentionnée)

Année : 2011

Durée : 4h28

 

Synopsis :

ICPCE présente Contre-Oeil, anthologie sur 3 DVD de films expérimentaux et d'art vidéo canadiens et québécois réalisés entre 1960 et 2011. Des réfractions surréalistes jusqu'aux factions punk et dissidentes, l'anthologie regroupe un ensemble singulier d'oeuvres filmiques d'avant-gardes. Court-circuitant les époques, les frontières et les médiums, l'expérience de visionnement valorise une expérience totale des cerveaux désanglés à la lumière des souterrains et des expérimentations à hauts voltages.

 

La critique :

Aux "anciens" qui avaient l'habitude de suivre l'ancien projet Naveton Cinéma, ceux-ci doivent peut-être se rappeler de l'entrée fracassante d'un monument inouï de l'expérimental du nom de A Rebours, chroniqué par notre pape du trash des chroniqueurs du site, j'ai nommé Inthemoodforgore. Cet objet filmique indéfinissable, issu tout droit de l'obscur Institut pour la Coordination et la Propagation des Cinémas exploratoires (ICPCE), avait réussi à bousculer les codes moraux établis en repoussant le cinéma jusqu'à des limites avant-gardistes jamais envisagées jusque-là. Se jouant de la transgression blasphématoire et d'une refonte de la définition même du Septième Art, le court-circuitage du cinéphile chevronné (soit 300 personnes dans le monde à tout casser) ne pouvait être qu'attendu. Une telle chronique déclencha de vifs débats sur un genre borderline, adepte de la théorie du chaos et sa réédition sur Cinéma Choc renforçait davantage la curiosité des amateurs.
S'ensuivirent Incarnation et La Nuit Obscure qui offrirent une gloire à l'ICPCE n'ayant, visiblement, jamais vu leurs œuvres chroniquées.

Bien que ces chroniques soient âgées, je n'ai jamais pu oublier cette curiosité inexplicable me poussant à vouloir m'y lancer. L'envie de visionner cela a fait place à une insidieuse obligation. Il fallait que je visionne de l'ICPCE. Ce n'était plus une envie mais une obligation. Ce 8 juillet, quelques jours après cette bien triste nouvelle de la retraite de notre pape du trash, est à mon sens le moment le plus propice pour gratifier le blog d'une bombe de l'expérimental. La dernière bombe issue de cet institut démonologique, nommé Contre-Oeil. Une chrestomathie infernale étalée sur 3 DVD nous noyant sous 4h28 d'un brutal avant-gardisme. J'ai toujours été adepte des défis à chroniquer dont le mal de tête se fait encore ressentir actuellement. Je pense au cas de Eros + Massacre, La Clepsydre ou Horsehead, les exemples les plus frappants de rédactions déstructurantes des facultés de discernement du cinéphile. Mais ce que je m'apprête à vous envoyer, avec l'aide d'une boîte de Dafalgan et une bouteille d'absinthe, peut s'apparenter au plus grand défi qu'il m'ait été donné de chroniquer à ce jour.

La-femme-image Bad-Blood-for-the-VampyrLa-nuit-obscure

Par le biais d'un synopsis qui a le mérite de calmer les ardeurs, l'ICPCE nous convie à visionner 14 histoires hallucinatoires sorties d'un néant inexploré. Si inthemood a chroniqué par le passé La Nuit Obscure, je me permettrais d'apporter mon point de vue sur la chose au vu du choc que je me suis pris dans la gueule. Nous voici embarqué dans 14 contes brumeux où l'hébéphrénie est maîtresse des lieux.

La Femme Image (Guy Borremans, 1960, 35 min)

Un jeune homme est isolé dans une maison abandonnée, seul dans sa chambre et cherche parmi les photos et des revues le visage de La Femme. Sur son visage se lit le désir grandissant de l'amour fou. Son désir n'est pas nouveau. Il est le désir de l'homme de toujours, le seul moteur de vie. Il est le grand érotisme voilé. Successivement apparaîtront Pascale, qui n'est encore qu'une image imparfaite et qui disparaît au moindre souffle. Marthe, qui est une femme de chair, scandaleusement belle et érotique, et enfin Suzanne sur qui son désir se réalisera pleinement, malgré les obstacles de la raison, tandis que les joueurs, inconscients du drame qui a existé sous leurs yeux, aveugles à l'amour, continueront leur route vers d'autres parties d'échecs.

Premier court-métrage à ouvrir le bal, annihilant par la même occasion une vive appréhension. Le délire filmique serait-il un calvaire à visionner ? Loin de là ! Du moins pour l'instant... Avec ce premier récit, nous sommes invités à suivre les pérégrinations d'un jeune homme, obsédé par le désir ardent de l'amour. Un éclatant hommage à Eros de part l'envie d'un érotisme vibratoire. Ayant tous ses sens en éveil, il incarne l'individu dont l'unique objectif de sa vie est de trouver la femme qui pourra le satisfaire, lui donner la joie et la foi en l'amour.
Ses déambulations se déroulent dans une campagne semblant être en dehors du temps et de l'espace pour s'achever dans une ville que nous soupçonnons être Montréal. La seule voix qui nous sera offerte se fera par le biais d'un narrateur en état de transe, exprimant sous forme de vers d'une poésie raffinée et d'une complexité désarçonnant notre cerveau pris dans les tourbillons d'une voix hallucinatoire, les pensées profondes de cet homme obnubilé par le désir de chair. Un tel choix n'est pas sans rappeler une certaine influence de la Nouvelle Vague française et
du fameux Traité de bave et d'éternité. Contre toute attente, il n'y a pas de dimension austère, La Femme Image s'illustrant comme une ode à l'amour véritable, à l'amour vrai faisant chavirer les coeurs et relaxant nos sens titillés par une profonde innocence du désir charnel.

Bad Blood For The Vampyr (Lysanne Thibodeau, 1984, 22 min)

 L'histoire raconte le malheureux destin d'un vampire immortel, esseulé à Berlin-Ouest. Son désir le plus ardent ? Celui de mourir. Ses tentatives de suicide seront vaines puisqu'il est rendu immunisé aux crucifix, à l'ail et à la lumière du soleil. Par un bel après-midi, son ange de l'Espérance lui apparaît et ils vivront heureux ensemble jusqu'à la fin des temps, comme le narrateur nous l'annonce à la fin. Une satire cocasse du night life de la scène underground berlinoise à l'époque du Mur de Berlin.

Changement de ton ici ! Si la légèreté du premier métrage vous a séduit, attendez-vous à un revirement complet de la structure scénaristique. Loin d'une forme d'innocence, c'est une plongée dans les bas-fonds berlinois où l'ambiance punk est donnée reine des lieux. La réalisatrice revisite de manière quelque peu grotesque le mythe du vampire terrifiant les troupes. Ici, il apparaît comme tristement pathétique. Il est dépressif, atteint d'une profonde mélancolie face à un monde dans lequel il ne veut pas évoluer. La parabole peut directement être liée à la délicate situation de l'Allemagne, alors en plein troubles sociaux, sur la question du Mur de Berlin.
Une Allemagne désenchantée, éloigné de tout épanouissement psychologique. Même les vampires tout puissants en sont atteints dans leur émancipation. Pourtant, un ange lui apparaît, incarné dans le corps d'une innocente fillette vierge qu'il mordra pour qu'elle le rejoigne dans son monde. Quelque part, ce court-métrage peut être apparenté à un prolongement du premier épisode où nous retrouvons cette revendication à l'amour véritable, stabilisateur du bien-être mental de l'individu. La fillette représente cette lumière qui lui redonnera goût à la vie. Sous ses travers d'une beauté macabre à la mise en scène borderline et férocement saccadée, la finalité nous touche sous une étrange note d'optimisme.

 La Nuit Obscure (Pierre-Luc Vaillancourt, 2011, 29min)

 A la lumière aveuglante d'un soleil noir, la fiction expérimentale se situe où l'érotisme et la mort sont liés par l'intime de la transgression. Le cinéaste interprète le récit La Mort écrit par Georges Bataille, brèche d'entrée au coeur des préoccupations sur l'écrivain français. A l'interstice de l'abstraction et de la figuration, nous est révélé performances érotiques à vif, matérialité brute de la pellicule film et une dense composition sonore bruitiste, jusqu'à ce que l'oeil de la fiction s'estompe et que l'expérience cinétique s'ancre dans l'extrême des sensations.

Au-delà de ce synopsis un tantinet prétentieux nous est contée la débauche humaine désenchantée. L'expérimental se renforce davantage par le biais d'une pellicule vieillie sans quelconque voix d'acteurs si ce n'est des musiques aux inspirations punk. A travers ce court-métrage, c'est un prolongement sensoriel qui nous est offert sur la thématique de l'amour. La construction de ce premier DVD de Contre-Oeil n'est pas le fait du hasard. Démarrant sur un ton inoffensif avec deux court-métrages plus soft, La Nuit Obscure a tôt fait de calmer les ardeurs et de révéler ce que l'ICPCE a dans le ventre. Erotisme trash décomplexé à coup de masturbations homosexuelles ou encore d'urophilie. Le contraste est total en termes de violence. Si Bad Blood For The Vampyr noircissait le véritable amour rendu macabre et excessivement glauque, le pessimisme s'accomplit ici. L'amour véritable fait place à l'amour de la chair et de la sexualité déviante décomplexée où les individus sales s'ébaudissent dans une odeur pestilentielle. Le cheminement de la thématique dévie dans le morbide pour atteindre une explosion de furie, le tout s'achevant dans une apothéose assourdissante de bruitages sonores et de plans rapides propres à vous pétrifier littéralement. Une fin apocalyptique à vous décrocher la mâchoire. Ceci clôturant avec brio un premier DVD de grande qualité.

AaeonUrban_FireGARDEN-OF-EARTHLY-DELIGHTS

Aaeon (Al Razutis, 1969-1971, 26min)

Le film est basé sur des expériences de souvenirs de rêves, en d'autres termes, il s'agit d'un "travail du rêve" directement inspiré de mes rêves et de la ressouvenance d'images vives et du temps fracturé remémoré à chaque soir grâce à un réveil (toutes les heures) et par l'enregistrement audio de mes souvenirs des événements. Ce projet a nécessité la construction d'une « machine » à film, la tireuse optique, que j'ai construite de 1969 à 1971 à Vancouver. A l'époque, il n'y avait pas de tel dispositif à Vancouver et afin de poursuivre ce projet, elle devait être construite à partir de toutes sortes de pièces (banc de tour, caméra avec intervallomètre et ainsi de suite). Le film dispose également d'un usage extensif de tireuse contact, de temps en laboratoire et de techniques de développement que j'ai acquise par mon expérience en tant que technicien de laboratoire à Trans Canada Films (Vancouver).

Voilà en gros, le message qui vous est adressé en ouvrant le petit manuel du DVD. Pendant la durée de 26 min, le réalisateur vous entraîne pour un véritable voyage subliminal aux confins de son esprit malade. Une succession continue d'images vieillies aux couleurs criardes s'évaporant de suite pour laisser la place à d'autres couleurs s'entrechoquant dans un maelstrom propre à vous rendre shooté façon Enter The Void. Une succession de formes biscornues se mêlent à des sonorités industrielles stridentes avec passage de brèves images réelles. Un oiseau, un semblant de ruisseau, une forêt, des yeux et surtout de fréquents passages d'un bûcheron usant de sa hache au grand soleil.
Rêves et cauchemars s'assemblent et se désassemblent, tels des bribes perdues générées par notre inconscient. Une thématique mortifère permanente témoignant des angoisses indicibles du réalisateur ? Difficile à cerner pour un voyage dans un Armageddon psychédélique, ouvrant le bal de ce deuxième DVD proposant les métrages les plus déstabilisants de l'anthologie (et du cinéma expérimental).

Urban Fire (Carl Brown, 1982, 15min)

Un enfant naît du sein de sa mère morte. La première chose que l'enfant perçoit est l'extinction de la ville. La dernière naissance... la brûlure intérieure... consumée par la flamme résultant de l'incendie et de la destruction. Sensation pure...esprit en mouvement. Pour ce métrage, je suis parti d'une image « réaliste » ou figurative, soit que j'ai filmée moi-même ou que j'ai récupéré sur du matériel d'archive. Je m'inspire de la forme de l'image originale, de son mouvement ou de sa qualité émotionnelle, puis je commence à dissocier, à déconstruire le réalisme inhérent à l'image.
Je me retrouve avec une transformation abstraite de la forme et du mouvement, je conserve donc la qualité émotionnelle des constructions de texture dans l'image intacte.

Ce que vous avez pu lire là est un synopsis face auquel on pourrait s'attendre à quelque chose de profond, d'une métaphysique parallèlement outrancière. Que du contraire ! Vous rêviez de voir, la bave au coin de la bouche, du vide visuel ? Alors, Urban Fire sera tout choisi pour que vous passiez un moment de solitude devant une succession épileptique de formes abstraites de couleur noire sur un fond blanc. Et... c'est tout ! Voilà, où est passé l'enfant, la ville éteinte ? Appelez-moi si vous les trouvez. Ce trop long court-métrage est exactement le genre d'expérimental que je répudie. On cache quelque chose de vaseux, de futile derrière un apparat faussé pseudo-philosophique.
L'inscription typique d'un ancrage dans un ersatz d'art contemporain où les malades mentaux officient, se réclamant artistes aux yeux du monde entier pour excuser leur médiocrité et leur absence complète de talent. Observer un stroboscope en soirée est, au final, plus intéressant parce qu'il y a au moins l'ambiance, la musique et l'alcool pour égayer. C'est tout ? Oui c'est tout !

The Garden of Earthly Delights (Izabella Pruska-Oldenhof, 2008, 8min)

Il s'agit d'un duo visuel constitué d'un film en 16mm et d'un collage autoportrait en photogramme 16mm, inspiré des plaisirs et des merveilles terrestres tels qu'ils sont révélés dans le cinéma vibrant de Stan Brakhage ainsi que sur le panneau central du triptyque homonyme de Hieronymus Bosch peint en 1504.

Là encore, nous retrouvons le concept de fenêtre graphique hystérique avec plusieurs changements notoires. Tout d'abord, il n'y a pas du tout de son. Un point particulièrement fâcheux. Cependant, cela est contrebalancé par une esthétique plus raffinée via couleurs chatoyantes un peu laiteuses, ainsi qu'une atmosphère type Stan Brakhage. On perçoit parfois une silhouette féminine dénudée, un poisson, un semblant de ruisseau coulant. Difficile à décrire et toujours dans une optique de mauvais art contemporain. Le niveau est, par contre, un peu plus relevé que son précédent.

 

Ville-MarieMouvement-de-lumiere-Karl-LemieuxTrees_of_Syntax_Leaves_of_Axis

Ville Marie – A (Alexandre Larose, 2006-2009, 12min)

Le rêve d'une chute, traitée avec tireuse optique, à la fois somptueuse et menaçante. Le corps en plein ciel. Un canyon composé de tours.

Cette tendance à se lustrer l'asperge chez l'ICPCE à grand renfort de synopsis se reposant sur une fausse maïeutique et des métaphores psychédéliques, m'a bien fait rire plus d'une fois. A vrai dire, ma patience sur ce deuxième DVD commençait à atteindre ses limites et je dois bien dire que ce court-métrage calma mes ardeurs. Juste devant Aaeron, on tient là le petit film d'intérêt. Dès le début, le réalisateur nous entraîne dans les méandres hypnotiques d'un vide quasi spatial où les couleurs un peu rétro défilent doucement. La caméra, par moment, nous donne l'impression d'être dans un vaisseau et de parcourir cette antichambre étrange mais d'une singulière beauté.
L'apparition progressive d'une superbe mélodie mélancolique parvient à amplifier la puissance. Pris dans un tourbillon de sens où le visage du réalisateur se confond dans le décor, modifié par milles et un contrastes et couleurs diverses, parlant d'une lancinante voix, la tristesse s'imprègne et nous explose dans un raz-de-marée psychédélique. Comme un parfum de regrets du temps passé, Ville Marie – A relève de plusieurs échelles le niveau catastrophique de Urban Fire et la décevante incompréhension de The Garden.

Mouvements de lumière (Karl Lemieux, 2004, 8min)

Le métrage, construit de lignes peintes à la main sur pellicule et de musiques bruitistes, tente d'échapper par l'abstraction à un certain ordre du visible et de l'audible, pour proposer un travail sur la sensation interne. Une proposition radicale sur les puissances propres du cinéma.

Malheureusement, on se retrouve de nouveau dans l'optique d'un cheminement artistique abscons où une succession de formes épileptiques noires et brunes se succèdent sans discontinuer. On appréciera le ton tonitruant du métrage qui s'emballe, à un moment, dans une apocalypse auditive avant de retomber. Ceci dit, rien qui ne vaille la peine de s'extasier sur 8 minutes de pure expérimentation graphique.

Trees of Syntax, Leaves of Axis (Daïchi Saito, 2009, 10min)

Le film explore des paysages familiers de l'imagerie du quartier au pied du Parc Mont-Royal à Montréal. Utilisant l'image des érables du parc comme principal motif visuel, le cinéaste crée un film où les formations d'arbre et leurs subtiles corrélations avec l'espace environnant agissent comme un agent pour transformer la perception sensorielle que le spectateur a de l'espace représenté. Entièrement traité à la main, on a un poème d'images et de sons cherchant certains aperçus perceptuels et révélations à travers une structure syntaxique basée sur les motifs, les variations et les répétitions.

Après le petit coup de mou rencontré juste avant, ce deuxième DVD a le mérite de finir sur une belle touche expérimentale. Comme dit dans ce synopsis présomptueux, une succession rapide de tronc d'arbres pris dans divers champs se mêlent aux couleurs flashy et pailletées, offrant un résultat tout à fait plaisant. La sublime petite touche de violon signée, Malcolm Goldstein, le pote compositeur/violoniste de Monsieur Saïto, génère un grand résultat, certes, ardu à regarder (comme le reste des expérimentations de ce DVD) mais ayant ce mérite de nous transporter avec lui et sa symphonie d'une nature focale. Bref, un deuxième DVD en dent-de-scie, déviant tantôt dans le grand exercice de style et, tantôt, dans l'inutilité filmique.

 

Jaffa-GateRiviere-ZeroKantor

Jaffa-Gate (Rick Raxlen, 1982, 6min)

Jérusalem dans les années 20. Un homme descend un escalier. Un autre homme le suit, se cachant la figure par peut d'être saisi par la caméra, par peur d'y perdre son âme. Au marché, un des hommes fait des achats. Un cheval passe. Au loin, nous voyons la tour près de la porte qui mène à Jaffa. L'auteur nous offre une série d'images, ralenties et montées en boucles, évoquant un passé plus paisible et suscitant une douce nostalgie.

C'est ici que débute le troisième et dernier DVD de Contre-Oeil. Evidemment, ne vous attendez pas à une baisse du rythme sur-dimensionnel de cette anthologie. Le réalisateur nous convie dans une sorte de court-métrage documentaire à suivre un court temps la vie de ces quidams évoluant dans une Jérusalem, apparemment, paisible. L'image aux couleurs sépia est ponctuée de ralentis sur image, d'arrêts sur image, le tout sous une délicieuse mélodie d'une célèbre musique classique. Difficile de s'imaginer un tel long-métrage datant seulement de 1982, tant ce qui nous est offert semble être un témoignage d'un passé profondément mélancolique. Les hommes passent, silencieux, regardant parfois avec méfiance une caméra visiblement voyeuriste. Un homme se cache le visage comme pour sembler refuser l'exposition de sa vie à la face du monde. Une expérience très perturbante semblant s'apparenter à un étonnant mix de journalisme free-lance et d'expérimental.

Rivière 0 (Jean-Claude Bustros, 2002, 18min)

Le film est une sorte d'accident technologique perpétré sur quelques passages choisis du western One Eye Jacks, seul film réalisé par Marlon Brando, qui en est aussi l'acteur principal. Lors d'une diffusion du film sur une chaîne locale, le cinéaste intervient aléatoirement sur le décodage de la source numérique du film. Il en résulte un genre de fracas des pixels affichant l'image, nous engouffrant dans une expérience hors norme, visuellement indescriptible.

Rivière 0 ou l'étrange mélange du western et de l'expérimental façon ICPCE. Un drôle de combo nous triturant la rétine durant 18 minutes à se demander si le DVD n'a pas eu un souci d'encodage pour ce métrage. Indescriptible, voilà le mot qui convient à merveille ! 18 minutes de séquences choisies de manière aléatoire avec une distorsion sonore telle qu'il est impossible de comprendre la quasi-totalité des mots prononcés par les personnages. La pixellisation est poussée à son paroxysme, à un point que les mauvais films en avi encodés grâce à un logiciel somalien obscur sembleraient être du 4K. Les visages sont déformés de manière grotesque. Le son est d'outre-tombe.
Aucun objectif recherché si ce n'est de placer le spectateur dans une position d'inconfort, où l'inquiétude et le glauque se tiennent la main. Déstabilisant mais pas inintéressant !

The Blood of Many Filmmakers (Istvan Kantor, 2006, 27min)

Dédié à l'esprit vivant de cinéastes morts, cette commémoration poétique est faite en utilisant des images appropriées de films de Jean Cocteau, Gillo Pontecorvo, Luis Buñuel et autres, complétées par son propre récit et une chanson. Construit en 3 parties, il raconte l'histoire de la Révolution des cinéastes morts luttant contre les forces oppressives du Diffuseur impérialiste afin de conserver le film vivant. Une déclaration révolutionnaire avec la performance vidéo musicale propre du réalisateur.

Voilà, sans nul doute, l'un des court-métrages les plus ambitieux et audacieux de toute l'anthologie. Kantor, à travers un style singulier, nous convie à un véritable hommage envers le cinéma d'antan, qui n'était pas encore, ou peu, soumis à l'ultra-capitalisation cinématographique outrancière bridant les libertés et l'audace. Il s'amuse à chier sur le cinéma de consommation, pop-corn où le but n'est plus de faire rêver le spectateur mais de le noyer dans un divertissement sans fond. Le cinéaste s'amuse à répéter rapidement certaines séquences, en même temps que d'agressives distorsions se profilent. A cela, l'apparition de la tête d'illuminé de Kantor rythmée aux exercices de style visuels offre un caché pour le moins plaisant. Une mention à un grand nombre d'artistes du temps passé dont Kubrick ou Pasolini pour ne citer qu'eux. Des mélodies entrent en opposition avec la virulence d'un cinéaste passionné de vrai cinéma, qui semble pourtant ne pas faire preuve d'optimisme sur le cinéma de demain.
Le leitmotiv « The film is dead » est scandé à de nombreuses reprises, alors que le Kantor commence à chanter un chant révolutionnaire pour la gloire de l'audace, de la performance, de l'originalité cinématographique. Une expérience renversante se vivant pleinement.

Pinochets-WomenDu-moteur-a-explosion

Las Mujeres de Pinochet (Eduardo Menz, 2005, 12min)

Le spectateur est invité à un jeu de rôle à travers l'emploi répété et l'altération du texte, du son et de l'image jusqu'à ce que ses attentes soient pleinement réalisées. La vidéo examine la structure de classe, le sens de la beauté et l'histoire oubliée à travers deux femmes très différentes mais emblématiques sous le brutal régime de Pinochet de la fin des années 80.

Dans cet avant dernier court-métrage, on se retrouvera face à seulement deux séquences mais qui seront répétées en boucle. L'image apparaît petite, alors que le texte est trop grand pour être lu, puis, progressivement, l'image s'agrandira en même temps que les phrases parviennent à être lisibles pour nous faire découvrir l'horreur d'un régime. Un régime qui n'a pas hésité à enlever des personnes opposées à celui-ci, à les arroser d'essence pour les immoler et, enfin, à les abandonner. Douze minutes de déstabilisation d'une femme dénonçant des crimes oubliés.
Ensuite, il y a transition sur une autre séquence, un peu plus chaleureuse, diminuant au fur et à mesure, tandis que le texte grossit jusqu'à en devenir illisible. C'est là que nous pouvons observer tout le talent de Menz qui, en l'espace de 12 minutes, en arrive à nous troubler, à nous choquer, même. Une expérience de grande qualité se vivant à coeur vif.

 Du Moteur à Explosion (Dominic Gagnon, 2000, 40min)

Sur fond musical bio-country-punk, cette fiction terroriste anime l'architecture des grands aéroports mondiaux, détourne et réduit en flammes quatre Boeing 747 et pénètre les crises paranoïaques de voyageurs alors coincés en zone internationale. Aérodynamisme, suspension et non-linéarité sont autant de phénomènes que les protagonistes et spectateurs de ce film questionneront dans une terreur évidente de l'inconnu et du mystérieux.

Au risque de me répéter, le problème majeur, en composant une anthologie cinématographique, est de savoir fournir une qualité constante tout au long du visionnage afin de ne pas induire de pertes de vitesse ou d'attention. Autant dire que ceux qui y sont arrivés peuvent difficilement se compter sur les doigts d'une main. Il est regrettable de voir que ce très sympathique Contre-Oeil se termine sur une note aussi décevante qu'est ce dernier métrage. En soi, l'idée est géniale de pouvoir traduire à l'écran les indicibles angoisses des voyageurs confrontés aux retards aériens. Retranscrire la peur de l'inconnu, la peur de prendre l'avion. Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi cet avion est-il en retard ? Autant de questionnements malfaisants submergeant les pensées des navetteurs.
La-terreur de l'accident d'avion n'épargnant personne est bel et bien là. On la sent dans les yeux des personnages. Néanmoins, ce qui aurait pu s'inscrire comme l'une des meilleures pellicules, s'essouffle très rapidement. La faute sera à imputer à une durée exagérément longue qui aurait pu être raccourcie de moitié. Le fait de recourir à certaines séquences inintéressantes minera aussi le visionnage. Après 20 minutes, tout l'intérêt s'évapore au son d'un réacteur d'un Boeing 747.

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A travers ce recueil surréaliste, les différents réalisateurs nous cadenassent pour un long cheminement à travers la représentation que nous nous faisons de la définition même du Septième Art. Les expérimentations diverses sont poussées vers des frontières encore inimaginables avant que l'ICPCE ne les condense en un recueil. A quel moment peut-on situer le cinéma dans ce cas de figure ? Le doute est franchement permis quand l'on voit surtout ce second DVD où le cinéma s'apparente plus à un exercice de style visuel et sensoriel, qu'à une plongée scénaristique. La production d'images mentales a remplacé la vision nette de ce qui nous est proposé sur écran.
Contre-Oeil pourrait être apparenté à une refonte complète des codes cinématographiques qui ont été instaurés depuis de très longues décennies. Alors que L'Homme à la Caméra de Dziga Vertov a décontenancé les foules tout en ayant transmuer le cinéma, l'ICPCE balaye tout d'un revers de main pour afficher l'essence de l'abstrait, le schéma narratif de pensée, l'expérimental dans une pureté proche, parfois, de la folie. Le spectateur assiste béat à une expérience qu'il n'avait, auparavant, jamais ressentie, ni connue, ni même n'a pu envisager de se la représenter. Le moindre repère chronologique ou temporel est éliminé, alors que les visions numériques sont triturées.

Voir Contre-Oeil est découvrir, non pas une autre facette du cinéma, mais un cinéma à part entière, en dehors de l'espace-temps qui s'offre à nous. Médusé par 4h30 de sévices audiovisuels que l'on ne sait trop si l'on a aimé ou non, on reste pantois, las, mais conquis par un style entièrement assumé où l'eschatologie cinématographique est rendue maîtresse des lieux. Dans une austérité palpable, on ne s'extirpe que difficilement de l'écran. Certes, la qualité n'est pas constante et on décèlera quelques rares pellicules à foutre dans la fosse septique. Certes, ne vous attendez pas à visionner tout en une fois, sous peine de vous retrouver dans l'heure à l'asile psychiatrique le plus proche. Pour autant, désarçonné, décontenancé, épuisé, on est là. Seul. Confiné dans l'univers indéfinissable de l'ICPCE.
A se demander si ce que l'on a vu là est bien réel, ou bien le fruit d'un sérieux désordre cérébral personnel. Les séances se succédant avec, toujours cette même atmosphère sans nom, on rempile les DVD dans ce boîtier démoniaque dont l'aspect n'est pas éloigné d'un Nécronomicon visuel. Un carnage sur pellicule où émettre un avis définitif, une quelconque note sur 20 tiendrait d'un effort herculéen. A qui pourrais-je recommander ça, sachant qu'il n'y aurait, au bas mot, que 100 personnes dans le monde potentiellement intéressées ? Nous arrivons à la fin de cette chronique et je sens mon cerveau liquéfié sortir par mes deux canaux auditifs. Quel effort que d'arriver au bout du bout ! Quelle expérience hors norme ! A travers cette chronique inédite sur la Toile de cette ténébreuse anthologie, c'est un hommage à inthemoodforgore que je tiens à faire pour m'avoir fait découvrir l'ICPCE. Celui qui a, plus que quiconque, bousculé l'ordre établi sur ce blog et dont je tiens à lui faire honneur avec cette (première ?) chronique.

 

Note : Dois je vraiment fournir une note ???

 

 

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