emmanuelle 1974

Genre : érotique (interdit aux - 16 ans en France, interdit aux - 18 ans aux Etats-Unis)
Année : 1974
Durée : 1h30

Synopsis : Emmanuelle est une jeune femme qui vit de manière très libérée avec son mari Jean. Lors du voyage qui la conduit à Bangkok pour rejoindre son époux, Emmanuelle rencontre deux hommes dans l'avion et s'octroie quelques plaisirs fugaces. Durant son séjour, elle fait la connaissance de deux jeunes filles, Marie-Ange et Bee, avec qui elle a une aventure. Jean, quant à lui, décide de pousser Emmanuelle dans les bras d'un sexagénaire pervers...          

La critique :

Le site Wikipédia (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Film_érotique) définit le cinéma érotique comme un genre cinématographique qui expose allègrement la sexualité et la nudité comme ses principaux leitmotivs. Conjointement, ce même nudisme convoque toute une pléthore d'émotions et sentiments qui viennent tarabuster un ou plusieurs individus à la recherche d'une satisfaction orgasmique. Si le genre érotique est parfois nommé par les appellations "softporn" ou "porno soft", ce registre cinématographique se distingue néanmoins de l'univers pornographique, déjà par une interdiction aux moins de 16 ans, contrairement aux films pornos qui s'illustrent par une réprobation à destination du public mineur (donc, une interdiction aux moins de 18 ans).
C'est l'une des principales dissonances entre l'érotisme et la pornographie.

Alors que le premier s'ingénie à narrer une vague historiette sur fond de tempête conjugale ou de dichotomie amoureuse, l'autre se montre beaucoup plus factuel (si j'ose dire...) en se focalisant sur l'acte sexuel lui-même. En résumé, le coït n'est pas simulé dans la pornographie. De surcroît, la pornographie se pare d'une métaphore d'un plaisir décuplé qui doit ne plus connaître de limites, de contraintes ni de barrières. Durant les années 1970, le genre pornographique se transmute en immense délire orgiaque convoquant "l'empire des sens", arguerait péremptoirement le réalisateur asiatique, Nagisa Oshima.
Les cinéphiles les plus avisés dateront la genèse de cet érotisme ostensible dès les grands débuts de l'industrie cinématographique avec The Kiss (William Heisse, 1896), un métrage qui montre un baiser énamouré entre un homme et une femme. 

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Un tel acte, considéré comme libidineux, provoque les acrimonies et les anathèmes dans une époque encore imprimée par les dogmes religieux et catholiques. Jusqu'au début des années 1950, l'érotisme et la pornographie resteront assez confidentielles avant de connaître une première rupture rédhibitoire via Baby Doll (Elia Kazan, 1956) et Et Dieu... créa la femme (Roger Vadim, 1956), deux films qui permettent une première libération des esprits, encore claustrés dans leur pudibonderie. Penaud, le cinéma hollywoodien tente de faire bonne figure, mais n'apprécie guère ces digressions érotomaniaques. Que soit. L'érotisme et la pornographie se libéreront des chaînes de la censure en 1968, une époque iconoclaste qui marque aussi la libération des moeurs, ainsi que l'avènement du féminisme dans une société encore patriarcale... Extatiques, certaines femmes revendiquent le droit de s'accaparer le désir masculin.

C'est dans cette dialectique que le producteur, Yves Rousset-Rouard, a l'ingénieuse idée de s'accaparer du roman d'Emmanuelle Arsan, justement intitulé Emmanuelle (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuelle_(film), et de le transposer à l'écran via une adaptation cinématographique éponyme. Malicieux, Yves Rousset-Rouard décide de confier le film Emmanuelle aux mains expertes d'un artiste polymorphique en la personne de Just Jaeckin. Certes, cet érudit de la photographie n'est pas une sommité de la réalisation ni de la mise en scène. A contrario, Just Jaeckin est réputé pour mettre en exergue la vénusté de divers artistes via des photographies sémillantes. En outre, Emmanuelle constitue le tout premier long-métrage de Just Jaeckin.
Pour le metteur en scène encore malhabile, c'est l'occasion d'ériger son sens inné de la photographie. 

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Indubitablement, le succès pharaonique d'Emmanuelle dans les salles obscures va marquer durablement la carrière cinématographique du cinéaste. Mieux, le long-métrage constitue une date historique pour le cinéma français. Pour la première fois dans nos contrées hexagonales, un film érotique déchaîne les passions et ameute les spectateurs dans les salles de cinéma. Corrélativement, Emmanuelle est victime de la censure qui se questionne sur cette frontière ténue qui existe entre l'érotisme de charme et la pornographie qui expose outrageusement des pulsions satyriasiques.
Après de nombreux débats et polémiques interminables, Emmanuelle sera finalement répertoriée parmi les oeuvres de charme se polarisant sur une initiation sexuelle et le désir féminin, soit les nouveaux apanages des genres érotiques et pornographiques entre le milieu des années 1970 et l'orée des années 1980.

Cependant, les Etats-Unis, beaucoup plus ascétiques sur la question, tancent et vitupèrent une pellicule qu'ils jugent acrimonieuse. Emmanuelle écope donc d'une classification "X" (donc, interdit aux moins de 18 ans) au royaume de l'Oncle Sam. Grisé par ce succès inopiné, Just Jaeckin deviendra le nouveau parangon de l'érotisme de charme et signera d'autres productions harangueuses avec Histoire d'O (1975), Madame Claude (1977), Collections Privées (1979), puis L'Amant de Lady Chatterley (1981). Le metteur en scène disparaîtra subrepticement des écrans-radars après le tournage de Gwendoline (1984), une production qui marque la dernière absoute de cet érotisme branché et finalement inoffensif. En l'occurrence, le film Emmanuelle doit sacraliser, diviniser, déifier et adouber le culte du plaisir des sens ; une gageure que le long-métrage remplit aisément puisqu'il restera de nombreux mois à l'affiche, supplantant même des comédies notoires sorties durant la même période (entre autres, Le Retour du Grand Blond, Yves Robert, 1974).  

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Pour interpréter le rôle d'Emmanuelle, Yves Rousset-Rouard préfère se tourner vers une illustre inconnue en la personne de Sylvia Kristel, une actrice et mannequin néerlandaise inconnue du grand public. Evidemment, le film va littéralement propulser sa carrière au sommet du genre érotique. Sylvia Kristel devient la nouvelle égérie du féminisme et d'un désir féminin revendiquant ses appétences et sa libido nymphomaniaque. Hormis la comédienne, la distribution d'Emmanuelle se compose également d'Alain Cuny, Marika Green, Daniel Sarky, Jeanne Colletin et Christine Boisson.
Par la suite, ce premier chapitre se déclinera en une pentalogie lucrative avec Emmanuelle 2 (Francis Giacobetti, 1975), Good-bye, Emmanuelle (François Leterrier, 1978), Emmanuelle 4 (Francis Leroi, 1984) et Emmanuelle 5 (Walerian Borowczyk, 1987).

A ces suites souvent ineptes et stériles, viennent également s'agréger de nombreux succédanés, notamment Emanuelle et les derniers Cannibales (Joe d'Amato, 1977), ou encore Black Emanuelle autour du monde (Joe d'Amato, 1977) ; à tel point que l'on peut évoquer une "Emmanuelle Exploitation". Mais ne nous égarons pas et revenons à l'exégèse du film qui nous concerne ! Attention, SPOILERS ! Emmanuelle est une jeune femme qui vit de manière très libérée avec son mari Jean.
Lors du voyage qui la conduit à Bangkok pour rejoindre son époux, Emmanuelle rencontre deux hommes dans l'avion et s'octroie quelques plaisirs fugaces. Durant son séjour, elle fait la connaissance de deux jeunes filles, Marie-Ange et Bee, avec qui elle a une aventure. Jean, quant à lui, décide de pousser Emmanuelle dans les bras d'un sexagénaire pervers...  

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Certes, aujourd'hui, on peut légitimement s'esclaffer devant le prosaïsme de certaines saynètes sexuelles qui accumulent tous les archétypes habituels, entre triolisme, candaulisme, saphisme et onanisme revendiqué. Plus qu'une libération des moeurs, le film préfigure également cette libération conjugale enfin délestée du carcan de la félonie et de la jalousie. Ici, Emmanuelle et son époux se confient leurs relations sexuelles évanescentes sans barguigner, avec toujours comme velléité d'explorer le plaisir orgasmique. L'adultère n'est donc pas synonyme de duperie ni de cocufication.
Le véritable adultère, c'est lorsque l'un des deux partenaires cherche justement à farder ses fantasmes, ses envies et ses appétences sexuelles à son propre conjoint. En ce sens, Emmanuelle et son mari représentent ce couple débarrassé des moralines religieuses de naguère et qui cherche à atteindre cette félicité sexuelle.

Mais Emmanuelle, c'est aussi et avant tout la quintessence d'une bourgeoisie qui a enfin trouvé son remède thaumaturgique contre l'ennui et la routine conjugale. Pour lutter contre cette fastidiosité quotidienne, Emmanuelle et son époux s'entichent et s'épanouissent à travers les paysages frétillants de Bangkok.
En ce sens, Emmanuelle propose aussi un dépaysement total, ainsi qu'un bouleversement des moeurs. Même cette civilisation orientale, à priori puritaine, cède au consumérisme et à cette scoptophilie ostentatoire. Scruter et épier les ébats sexuels en catimini n'est plus un crime de lèse-majesté mais, à contrario, l'expression de ses fantasmes les plus habilement dissimulés.
Un an avant la sortie d'Emmanuelle, un autre film scandaleux et irrévérencieux prévenait déjà sur les écueils et les corolaires de cet eudémonisme sexuel à travers les goinfreries de Michel Piccoli et de sa bande dans La Grande Bouffe (Marco Ferreri, 1973) ; une oeuvre sulfureuse qui, elle, reste d'une étonnante actualité...

Note : 14/20

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