L_Evaporation_de_l_homme

Genre : Drame, documentaire, expérimental

Année : 1967

Durée : 2h10

 

Synopsis :

M. Oshima, un agent commercial de trente ans, a disparu. Sa fiancée lance un avis de recherche et part avec une équipe de tournage pour enquêter sur cette disparition. Au fil des recherches se dessine le portrait d'un homme rustre, timide, peu efficace dans son travail, qui aimait boire et séduire. Celui-ci n'a plus donné signe de vie après avoir empoché une somme d'argent qui devait revenir à son entreprise.

 

La critique :

Après avoir chroniqué toute une série d'oeuvres de la Nouvelle Vague japonaise, je crois qu'il ne vous est plus inconnu le fait que je considère ce mouvement comme l'un des plus grands courants de toute l'histoire du cinéma. La Nouvelle Vague, voilà un terme qui aura rudement marqué le Septième Art. Qu'elle soit française, allemande, italienne ou encore tchécoslovaque, leur but était de briser les règles en vigueur afin d'apporter une touche de modernisme qui redynamiserait, selon eux, le cinéma. Plus que quiconque, la Nouvelle Vague japonaise fut capitale pour assurer la survie du Septième Art dans son pays. Il s'agissait pour les maisons d'édition de détruire cette féroce concurrence que rencontrait le cinéma face à la télévision. Reformuler les codes permettrait de rameuter les foules dans les salles. Ce plan de grande envergure devait en finir avec le classicisme des films de Ozu, Naruse ou Mizoguchi.
Des réalisateurs au sang neuf, audacieux et ambitieux sont arrivés sur le marché, tels Nagisa Oshima, Masahiro Shinoda ou Yoshishige Yoshida. Parallèlement, certains formulèrent une Nouvelle Vague plus borderline, radicale en réalisant du sulfureux. Masumura avec son sublime La Bête Aveugle ou Matsumoto et son célèbre et excellent Les Funérailles des Roses sont à mentionner.

Parmi ces réalisateurs qui ont tous bénéficiés d'une chronique au minimum une fois, il manque un ponte du courant. Je veux bien sûr parler de Shohei Imamura. Un cinéaste mal connu mais qui n'a pas eu son pareil pour avoir une carrière couverte de lauriers. En effet, il fait partie des huit metteurs en scène à avoir réussi à obtenir deux fois la Palme d'Or au très célèbre Festival de Cannes pour La Ballade de Narayama et L'Anguille. Il ira aussi jusqu'à créer sa propre maison de production sobrement appelée Imamura Productions. Découvert en Europe au début des années 60 avec La Femme Insecte, son style, se démarquant des productions nippones majoritaires, interpelle.
Baroque, provocatrice, torturée, elle épouse le point de vue de ces cinéastes ayant grandi dans une époque apocalyptique marquée par le totalitarisme d'avant-guerre, la seconde guerre mondiale et le remaniement complet de tous les pans sociétaux qui s'en suivra. C'est ce que nous pourrons observer avec le premier film chroniqué du cinéaste sur ce blog, qui est nommé L'Evaporation de l'Homme

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ATTENTION SPOILERS : M. Ôshima, un agent com­mer­cial de trente ans, a dis­paru. Sa fian­cée lance un avis de recher­che et part avec une équipe de tour­nage enquê­ter sur cette dis­pa­ri­tion. L'enquête pié­tine et les fron­tiè­res entre fic­tion et réa­lité s'estom­pent.

Tout un programme ! Imamura va donc aborder la thématique originale des disparitions de personnes au Japon. Il en ressort ce constat effrayant que 90 000 personnes disparaissent chaque année pour des motifs troubles dont l'explication n'est jamais garantie. Pour quelles raisons ces personnes s'évaporent du jour au lendemain ? Est-ce dû à des règlements de compte orchestrés par les yakuzas ? En tout cas, ça ne justifie aucunement ce nombre aussi inquiétant. Alors quoi ? Le réalisateur a ce mérite de planter ce postulat de départ afin de susciter notre curiosité mêlée à l'inquiétude. Caractéristique typiquement humaine de vouloir donner un sens rationnel à toute chose.
Expliquer l'inexplicable afin de ne pas désaxer son confort. Mais la vie est loin d'être un long fleuve tranquille et certaines choses ne peuvent pas s'expliquer. Cela sera le cas de M. Ôshima, un homme normal, parfait rouage du marché du travail nippon, alors en plein essor. Un avis de recherche est lancé par sa fiancée ne comprenant pas les raisons de son départ impromptu. En compagnie de détectives et d'une équipe de tournage, ils vont se lancer sur ses traces et cela passera par interroger tous ceux qui le connaissaient, de près ou de loin. A mesure que les témoignages affluent, apparaît le portrait d'un homme beaucoup plus sombre qu'il n'en avait l'air. Séducteur impénitent, adepte de la boisson, il se permettra de voler les recettes de son entreprise. Un véritable collectionneur de femmes, plus attiré par le désir de la chair que par fournir une efficacité dans le cadre de son travail.

Le portrait d'un homme torturé dont les questions resteront en suspens. Est-ce dû à la peur de se retrouver devant son patron, face à ses erreurs, qu'il s'est enfui ? Ou bien a-t-il tout plaqué pour recommencer une nouvelle vie ? Seul ou en compagnie d'une autre femme ? Le mystère est latent et ne sera jamais résolu dans L'Evaporation de l'Homme. La disparition (cependant véridique) d'un médiocre s'articule sur une féroce critique de la société japonaise. Alors que le fameux "miracle japonais" sans cesse scandé se veut précurseur de l'avancée sociétale, la crise sociale est là, palpable, et engloutit ses rouages dans un mode de vie sombre. Le conditionnement mental, si frappant de ce pays, n'a pas disparu. Avec L'Evaporation de l'Homme, Ôshima est cet homme qui va vouloir s'extirper de ce tel mode de vie. Son départ est une libération de ses chaînes qui le retenait dans un Japon désenchanté envers lequel il a perdu sa foi. Une thématique que l'on retrouvera chez presque tous les cinéastes de cette époque. Mais le film va se jouer aussi de la condition féminine et de son aliénation en affichant leurs pulsions instinctives. Une concurrence acerbe mâtinée d'une crise sexuelle.
Un homme et des femmes désireux d'avoir la reconnaissance de l'autre. Des femmes, jouet d'un vil séducteur, et qui semblent ne pas éprouver de rancune à avoir été bernées.

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Ce qui fait que L'Evaporation de l'Homme va se détacher autant du cinéma traditionnel est que Imamura va opter pour la carte du faux documentaire. A l'époque, ce genre était encore totalement méconnu. Une oeuvre précurseur d'un choix de mise en scène difficile. La fiction et la réalité sont sur une même corde mais l'équilibre est, néanmoins, fragile. Le réalisateur s'inspire du concept de cinéma-vérité, alors très en vogue, pour mêler l'authenticité et la fiction. Parvenir à faire rentrer le spectateur dans un documentaire où un fait divers véridique est romancé. Un pari extrêmement risqué à mettre en scène. Nous pouvons dire que ce simili-documentaire fait mouche au vu d'un réalisme si frappant. La mise en scène chirurgicale s'est basée sur ce fameux cinéma-vérité avec ses retournements de situation, ses secrets et ses confrontations entre personnages. Une soeur qui exigera de sa grande soeur une explication quant au fait qu'elle a appris que Ôshima s'est promené avec elle en secret, sans rien lui dire.
Les personnes interrogées mentent car elles ont leurs raisons personnelles. Imamura va aussi, à plusieurs reprises, avertir le spectateur que son film est une fiction avec une voix-off retranscrite. Ce semblant d'avertissement va se voir révéler dans la dernière demi-heure où le cinéaste va casser son dispositif en annonçant que le reportage auquel nous assistons n'en est pas un. Il est une création d'une société filmant l'action présente.

En faisant ce choix, l'impasse du cinéma-vérité est pleinement révélée. Même si le réalisme semble y être, il n'y a jamais qu'un ensemble de caméras derrière pour montrer ce que le spectateur veut voir. Une réalité dénaturée à la guise du créateur dont l'objectif est de montrer la vérité mais cette fameuse vérité scandée découle du choix du cinéaste à filmer ce qu'il a voulu filmer. Critique acerbe de l'objectivité d'un tel cinéma ? Le doute est là et, à mesure, que les barrières s'effondrent, les personnages continuent de faire comme si de rien n'était. L'Evaporation de l'Homme affiche ses micros, ses caméras sans retenue, brisant le réalisme scandé. Cette optique de faire du cinéma dans le cinéma est tout à fait sympathique. Cependant, malgré l'audace, l'essai cinématographique déboussole le spectateur qui ne sait trop par quel bout prendre cette expérience. C'est, peut-être, justement la faiblesse de ce choix.
A force de trop être dans son trip, il peut finir par perdre le cinéphile, lassé et heurté par son austérité ambiante. On en arrive au générique de fin sans trop savoir si l'on a aimé ou non. Aucun doute n'est permis, L'Evaporation de l'Homme s'inscrit dans le concept du cinéma alternatif.

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Au niveau esthétique, Imamura se plaira de filmer de manière rapprochée ses personnages pour être au plus près d'eux et surveiller leurs expressions faciales. Ne pas les faire davantage évoluer dans les décors, ne pas user de plans longs, éloignés qui casseraient automatiquement son choix de mise en scène. Une mise en scène à la caméra stable faisant du film, quelque chose d'agréable à regarder. Cela pourra pâtir sur le raffinement si propre de la Nouvelle Vague japonaise mais le réalisateur n'a pas ces revendications de l'esthétique. Le cinéma-vérité ne s'inscrit pas dans le cadre de l'esthétique mais dans le cadre de l'homme filmé. Il se centre sur l'homme en oubliant les décors.
A côté, la bande son n'est que peu présente et l'interprétation des acteurs sonne juste. Leurs réactions sont d'une qualité excellente avec, au casting, Shigeru Tsuyuguchi, Yoshie Hayakawa ou Sayo Hayakawa

Bref, il est très compliqué d'aborder un film comme L'Evaporation de l'Homme (et aussi de le chroniquer). Se jouant du spectateur, Imamura affirme son style haut et fort en exhibant la vacuité du cinéma-vérité quand on songe à le décortiquer. Il affiche une réalité distordue qui n'est pas une retranscription de ce qui se passe réellement. Il est difficile de réfuter à 100% la pensée du cinéaste, qui est loin d'être idiote. Ce choix illustre bien l'envie de balayer la retenue et le classicisme pour l'inventivité cinématographique. L'analyse sociétale d'individus perdus dans une société qui leur mine le moral et les pousse à l'abandonner est bien là. Pourtant, il est évident que le procédé risque fortement d'essouffler et de ne pas garder l'attention permanente. Même si on ne peut réfuter son intelligence très poussée, les 130 minutes sont difficiles à encaisser. Quand bien même, L'Evaporation de l'Homme reste une curiosité de choix dans la filmographie du réalisateur. Loin d'être scandé parmi les chefs d'oeuvre de son cinéaste, l'expérience n'en est pas déplaisante pour autant, à condition de savoir faire fi des codes dans lesquels nous sommes cloisonnés. Perturbant, austère, pas évident à dire si on a aimé ou détesté.
Je ne vous cacherai pas mon scepticisme en espérant voir des titres de sa filmographie qui me parleront plus, surtout que c'est quand même un sacré lascar à s'être imposé à la glorieuse Cannes, non pas une fois mais deux fois. 

 

Note : ???

 

 

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