brazil

Genre : science-fiction, anticipation, expérimental, inclassable
Année : 1985
Durée : 2h12

Synopsis : Sam Lowry, fonctionnaire modèle d'une mégapole étrange, à la fois d'hier, beaucoup d'aujourd'hui et tout à fait de demain, a des problèmes avec sa maman et avec l'Etat, tout puissant. Pour couronner le tout, des songes bizarres l'entraînent chaque nuit sur les ailes d'Icare, à la recherche d'une jeune femme blonde, évanescente, inaccessible. Chaque fois qu'il est sur le point de l'atteindre, leurs trajectoires se séparent et le songe s'interrompt cruellement. Pourtant une nuit, la belle Jill Layton entre dans sa vie... Par le biais d'une erreur dans la machinerie fantastique qui préside à l'organisation de la vie quotidienne des citoyens de cette ville étrange, l'Ordinateur suprême a désigné le brave Buttle à la place de l'escroc Tuttle, activement recherché. Après le décès fâcheux du pauvre Buttle, Saw Lowry, jusque-là employé rampant, est promu au Service des Recherches, très brigué... pour dédommager la veuve du défunt. La belle Jill habite au-dessus de l'infortunée famille... En fait de recherches, Sam va passer son temps à retrouver la femme de ses rêves. Sa maman, elle, a des soucis beaucoup plus terre-à-terre. Elle surveille fébrilement les résultats des multiples interventions de chirurgie plastique réalisées par une sorte de Grand-Maître d'une secte étrange dans cet univers incroyable. Et son cher garçon suit attentivement les évolutions du visage et du corps de sa mère, ainsi que celles, nettement plus catastrophiques, de sa tante, soumise aux mêmes supplices vécus avec délice, comme une règle de vie impérative là-bas : rester jeune. Tout cela dans un univers de tuyaux, de pompes géantes, une sorte de ville-poumon gigantesque d'où Sam sortira amplement vainqueur de toutes les embûches pour retrouver sa belle. Mais à quel prix...             

La critique :

Avant de devenir le réalisateur, le scénariste, le producteur et l'acteur émérite bien connu du grand public, Terry Gilliam a tout d'abord connu un parcours escarpé et émaillé par des études en science politique, puis par la publication régulière d'une revue littéraire pour aboutir, in fine, au métier de dessinateur. C'est presque par le hasard des rencontres que Terry Gilliam revêt les oripeaux d'animateur de télévision. A l'époque, le futur trublion l'ignore encore. Mais c'est sur le plateau de cette émission proverbiale qu'il va lutiner et s'acoquiner avec la future troupe des Monty Python en compagnie d'Eric Idle, John Cleese, Graham Chapman, Terry Jones et Michael Palin.
Tout d'abord comédien, Terry Gilliam opte rapidement pour la réalisation, un domaine dans lequel il excelle et va pouvoir déployer son univers épars et débridé.

Il suffit de prendre la filmographie du cinéaste britannique pour entrevoir un univers ésotérique et ponctué par de nombreuses influences. Ainsi, des films tels que Monty Python : Sacré Graal ! (coréalisé avec Terry Jones en 1975), Jabberwocky (1976), Les Aventures du Baron de Münchhausen (1988), L'Armée des 12 Singes (1996), Las Vegas Parano (1998), L'imaginarium du docteur Panarssus (2009) et récemment L'homme qui tua Don Quichotte (2018) sont autant de clins d'oeil référentiels à Vertigo (Alfred Hitchcock, 1958), Sueurs Froides en français, et à La Jetée (Chris Marker, 1962), deux chefs d'oeuvre cinématographiques adoubés et déifiés par Terry Gilliam lui-même. Le cinéaste affectionne tout particulièrement les ambiances surréalistes nimbés par le chaos, les dynamiques oniriques et fantasmagoriques, l'eschatologie, et un monde condamné à croupir, puis à périr sous le poids de l'autocratisme et du retour de la dictature.

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C'est ainsi que naît la dialectique de Brazil, réalisé en 1985. Lors du tournage de Monty Python : le sens de la vie (Terry Jones, 1983), Terry Gilliam signe une séquence d'ouverture qui nargue et admoneste une dystopie bureaucratique fourmillant de fonctionnaires avisés et se hâtant dans tous les sens. Cette introduction sera la genèse de Brazil deux ans plus tard (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Brazil_(film,_1985), ainsi que le socle scénaristique de L'Armée des 12 Singes, le remake américain de La Jetée. En outre, le titre du film (donc Brazil, au cas où vous n'auriez toujours pas compris...) ne partage aucune accointance avec le pays de l'Amérique du Sud.
Selon l'aveu même de Terry Gilliam, le Brésil correspondrait avant tout au pays de provenance d'un insecte qui va malencontreusement s'immiscer dans une machine aux rouages infernaux.

Tel est le préambule péremptoire de Brazil... En vérité, le décor déstructuré du film s'inspire davantage des paysages tuméfiés d'une petite ville industrielle du Pays de Galles, puis par l'arrivée impromptue d'un ouvrier harassé écoutant la chanson "Brazil", composée et chantée par Ary Barrosso, sur un transistor. Un an avant la sortie de Brazil, le réalisateur Michael Radford s'était attaqué à l'adaptation cinématographique de 1984. Certes, le long-métrage se veut fidèle aux grandes lignes narratives griffonnées par George Orwell en son temps (en 1948 pour être précis), mais 1984 le film ne parvient pas réellement à réitérer ce climax anxiogène, absolutiste et comminatoire d'une société dystopique régie par Big Brother, le novlangue et la police de la pensée.
En l'occurrence, Terry Gilliam aspire à réaliser une adaptation libre du célèbre opuscule de George Orwell avec ses fantaisies et ses truculences habituelles.

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Reste à savoir si Terry Gilliam est en mesure de relever une telle gageure, ce qui paraît plutôt compliqué tant le pittoresque et l'univers de 1984 semblent diamétralement opposés. Toutefois, Brazil possède d'autres arguties dans sa besace, et pas des moindres, puisque Terry Gilliam cite le surréalisme de Salvador Dali, le Vertigo d'Alfred Hitchcock, La Jetée de Chris Marker, Les Sentiers de la Gloire de Stanley Kubrick, Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein, le Metropolis de Fritz Lang, ainsi que cet éveil de l'inconscience face à l'impérium de la machine consumériste et bureaucratique.
Toutes ces thématiques complexes et amphigouriques se retrouvent donc imbriquées et enchevêtrées au coeur même du scénario de Brazil. Il n'est donc pas étonnant que cette pellicule anticipationnelle se soit arrogée le statut de film culte, voire de classique cinématographique au fil des années.

Peu enclins à ce genre de production acerbe et iconoclaste, les producteurs irascibles exhorteront Terry Gilliam à minorer ses ardeurs et même à supprimer certaines saynètes jugées beaucoup trop grandiloquentes. Mais le réalisateur impudent fait fi des admonestations de ses subordonnés pour signer un film d'une durée académique de deux heures et douze minutes de bobine. Brazil s'octroie également plusieurs illustres récompenses en obtenant trois LAFCA awards en 1985 : meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario original.
Rien que ça... Reste à savoir si Brazil mérite de telles flagorneries. Réponse à venir dans les lignes de cette chronique... La distribution du film se compose de Jonathan Pryce, Kim Greist, Katherine Helmond, Robert de Niro, Ian Holm, Ian Richardson, Bob Hoskins, Michael Palin, Peter Vaughan et Jim Broadbent.

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Attention, SPOILERS ! Sam Lowry, fonctionnaire modèle d'une mégapole étrange, à la fois d'hier, beaucoup d'aujourd'hui et tout à fait de demain, a des problèmes avec sa maman et avec l'Etat, tout puissant. Pour couronner le tout, des songes bizarres l'entraînent chaque nuit sur les ailes d'Icare, à la recherche d'une jeune femme blonde, évanescente, inaccessible. Chaque fois qu'il est sur le point de l'atteindre, leurs trajectoires se séparent et le songe s'interrompt cruellement. Pourtant une nuit, la belle Jill Layton entre dans sa vie... Par le biais d'une erreur dans la machinerie fantastique qui préside à l'organisation de la vie quotidienne des citoyens de cette ville étrange, l'Ordinateur suprême a désigné le brave Buttle à la place de l'escroc Tuttle, activement recherché.
Après le décès fâcheux du pauvre Buttle, Saw Lowry, jusque-là employé rampant, est promu au Service des Recherches, très brigué... pour dédommager la veuve du défunt.

La belle Jill habite au-dessus de l'infortunée famille... En fait de recherches, Sam va passer son temps à retrouver la femme de ses rêves. a maman, elle, a des soucis beaucoup plus terre-à-terre. Elle surveille fébrilement les résultats des multiples interventions de chirurgie plastique réalisées par une sorte de Grand-Maître d'une secte étrange dans cet univers incroyable. Et son cher garçon suit attentivement les évolutions du visage et du corps de sa mère, ainsi que celles, nettement plus catastrophiques, de sa tante, soumise aux mêmes supplices vécus avec délice, comme une règle de vie impérative là-bas : rester jeune. Tout cela dans un univers de tuyaux, de pompes géantes, une sorte de ville-poumon gigantesque d'où Sam sortira amplement vainqueur de toutes les embûches pour retrouver sa belle.
Mais à quel prix... 
 

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A juste titre, Brazil est souvent considéré comme le summum de la filmographie exhaustive de Terry Gilliam, en tout cas comme son oeuvre la plus aboutie, un bréviaire dans lequel pourrait aisément s'immiscer L'Armée des 12 Singes, toutefois avec une consonance un peu plus dissonante et hollywoodienne. Indubitablement, Brazil apparaît comme le digne héritier de 1984, un roman auquel il emprunte les trois slogans rédhibitoires : La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force. En outre, Terry Gilliam se permet d'apposer un nouvel oxymoron : La logique, c'est l'absurde. Terry Gilliam donne volontairement peu d'informations sur sa dystopie bureaucratique, si ce n'est que l'action se déroule quelque part au vingtième siècle. 
Le spectateur hébété est alors sommé de suivre les pérégrinations de Sam Lowry, un fonctionnaire subalterne régulièrement tarabusté par sa matriarche.

Cette dernière rêve de voir son fiston embrasser une grande carrière alors que Sam se téléporte dans des fantasmagories récurrentes, dans lesquelles le héros ailé toise un ciel embrumé dans le but d'atteindre sa belle dulcinée. Hélas, le trentenaire bien tassé est régulièrement stoppé par de gigantesques samouraïs. La métaphore est limpide, incoercible et même infrangible. Face à un capitalisme mondialisé, l'homme doit sans cesse se colleter face à une mécanique infrangible. Telle est la ritournelle habituelle disséminée par un Terry Gilliam sarcastique et peu amène à l'égard d'un système qu'il gourmande et morigène. Le réalisateur lyrique et pittoresque reprendra cette thématique de l'onirisme et des réminiscences d'un passé réel ou virtuel dans L'Armée des 12 Singes.
A l'instar de James Cole (le héros du film 12 Monkeys...), Sam Lowry n'est qu'un pion habilement manoeuvré sur un vaste échiquier. 

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Dans le monde de Brazil, il n'y a pas de place pour l'amour, le rêve ni l'espoir. Dès lors, Terry Gilliam nous plonge dans un univers cauchemardesque entre délires funambulesques, ésotérisme et expérimental, même si Brazil reste avant tout une oeuvre d'anticipation. Le cinéaste nous décrit aussi une société parfaitement ordonnée et régie à la fois par l'information, la profusion administrative, un florilège de bouches d'aération, une bureaucratie régentée par de vils oligarques et par la diffusion d'ordonnances ou de décrets à satiété... Contre toute attente, les plombiers trouvent dans cet univers galvaudé une place non négligeable. Mieux, l'un d'entre eux, un certain Tuttle (à ne pas confondre avec Buttle...) mène des actions bellicistes contre un système impérial, despotique et policier.
Corrélativement, Terry Gilliam en profite pour semoncer nos comportements consuméristes, à l'instar de la marâtre de Sam Lowry obnubilée par les séances de bistouri et de chirurgie esthétique. Terry Gilliam pointe et vitupère notre indifférence, ainsi que notre propre responsabilité face à ces gouvernements potentats qui se façonnent et s'érigent grâce (ou à cause, vous choisirez...) de notre pusillanimité. Vous l'avez donc compris. A travers Brazil, Terry Gilliam brasse de nombreuses thématiques philosophiques et spinescentes. Sur la forme, son personnage principal n'est qu'un vulgaire épigone de Winston Smith, le héros de 1984, lui aussi lobotomisé et condamné à se nimber des doxas et des vulgates du Parti (Angsoc en novlangue...).

Note : 18/20

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