jdkzq8rpjz19

Genre : Drame, chanbara (interdit aux - 12 ans)

Année : 1963

Durée : 2h02

 

Synopsis :

Un homme, plongé dans le malheur après la tentative de suicide de sa fiancée, se remémore les atrocités endurées par ses ancêtres depuis le XVIIe siècle, au nom du code d'honneur du Bushidô.

 

La critique :

Le chanbara, un genre catalogué par certains comme un cinéma exigeant, limite élitiste. Témoignage d'un passé révolu dans l'inconscient collectif, son héritage est pour le moins impressionnant. Source d'inspirations pour toute une tripotée de cinéastes, parfois de renommée internationale, tel George Lucas et sa légendaire série Star Wars. Il connaîtra pourtant un véritable retour de flammes dans les années 2000, sans pour autant atteindre le professionnalisme d'autrefois faisant de ce style, une niche de prédilection pour passer un régal cinématographique. Toujours la même antienne, après la Seconde Guerre mondiale, Akira Kurosawa sera celui qui fera renaître le chanbara tout en l'ouvrant à l'international. Il sera vite rejoint par de grands talents, à l'instar de Masaki Kobayashi ou Kihachi Okamoto qui marquèrent durablement le Septième Art nippon. Néanmoins, comme je l'ai scandé un nombre indéfinissable de fois, un panel de réalisateurs n'a pas su s'imposer avec le temps dans le paysage de pointe nippon.
Cela sera le cas de Tadashi Imai, cinéaste japonais plongé actuellement dans l'oubli, alors qu'il figurait autrefois parmi les artistes les plus prestigieux de son pays. Plébiscité dans divers festivals internationaux tel le Festival de Berlin, il remporta l'Ours d'Argent en 1958 et le convoité Ours d'Or en 1963. Son palmarès des prix du meilleur réalisateur et/ou du meilleur film remportés à 5 reprises aux Golden Globes japonais constitue un record. Alors qu'est6ce qui a bien pu se passer ? La situation actuelle a de quoi faire frémir. A l'exception de deux titres seulement disponibles en DVD Zone 1 et rattachés au chanbara, aucun de ses films n'est disponible en DVD en Occident. Absent de nombreux ouvrages cinématographiques, sa confidentialité s'est forgée avec le temps au point de passer fortement par malchance à côté de son oeuvre.

Pourquoi ? Eh bien, il y a plusieurs choses. Tout d'abord, nous connaissons la frilosité des japonais à promouvoir leur patrimoine à l'étranger. Le fait que beaucoup de ses films aient été produits par des compagnies indépendantes, voire même par des souscriptions populaires, a nui à la visibilité de son travail. Secundo, le fait de présenter ces films dans des festivals n'est pas synonyme d'une distribution en dehors du Japon. La filmographie de Imai illustre parfaitement cet état de fait. Tertio, son affiliation au Parti Communiste lui valut le mépris de plusieurs critiques américaines. Rappelons que nous étions dans un contexte de Guerre Froide et qu'une telle information n'avait rien de surprenant sur les conséquences à l'international. Victime de l'égoïsme et du chauvinisme nippon ? Victime de l'imbécilité américaine sans quelconque impartialité ?
Un peu de tout ça et c'est avec plaisir que je vais me permettre de mettre un peu ce réalisateur sur le devant de la scène avec son "célèbre" (un terme à relativiser sérieusement) Contes Cruels du Bushido, détenteur de l'Ours d'Or de 1963. Il fait partie de ces deux long-métrages à avoir eu l'honneur de bénéficier d'une édition en Zone 1. Inédit par chez nous, il est même introuvable en Z1, que ça soit en DVD ou en VHS. Les critiques sur Internet sont proches de l'inexistant. Pour vous dire, à l'époque de T411, il n'était même pas présent sur le site et c'est par le biais de The Pirate Bay que j'ai pu, avec beaucoup de labeur, obtenir une très bonne version, dont il fallut ensuite chercher des sous-titres anglais pour une meilleure compréhension. Heureusement, des sous-titres français ont été récemment disponibles et je ne peux que remercier les passionnés pour avoir fourni ce travail d'exception. 

186747

ATTENTION SPOILERS : Un homme plongé dans le malheur après la tentative de suicide de sa fiancée, se remémore les atrocités endurées par ses ancêtres depuis le XVIIe siècle, au nom du code d'honneur du Bushidô.

C'est un chanbara supplémentaire qui peut se rajouter sur Cinéma Choc. Un chanbara, pour le coup, très particulier, en dehors de la matrice, je dirais. L'action démarre dans les années 60 avec un homme face à la tentative de suicide de la femme qu'il allait demander en mariage. La séquence suivante le voit s'exiler à la campagne et tomber sur de très vieux journaux d'époque, en lien avec sa famille. En les feuilletant un peu, Iikura se rend compte de l'horreur d'autrefois qui frappa ses ancêtres. Imai va s'octroyer de nombreuses libertés à partir de cet instant vu que son chanbara fonctionnera par flashbacks, tous reliés au présent. Contes Cruels du Bushido ne possède qu'une maigre intrigue d'un homme dévasté, autour duquel s'imbriquent différentes épopées mettant en scène l'un ou l'autre membre de sa famille. La continuité logique est fragmentée. Le but étant de développer au mieux chaque chapitre. Tous mettant en scène le malheur frappant cette généalogie maudite.
Va s'offrir à nous un tableau d'une noirceur peu commune rencontrée dans le chanbara, loin de toute forme d'héroïsme. On a pu suffisamment démontré par le passé que le chanbara a une facette très sombre mise en scène par des cinéastes n'ayant pas froid aux yeux. Que ça soit Okamoto avec son perturbant Le Sabre du Mal ou Toshio Matsumoto et son ultra-violent Pandemonium, tous ont en commun une refonte complète du chanbara. Imai inscrit Contes Cruels du Bushido dans cette optique. C'est l'occasion pour le réalisateur de poursuivre la critique du très célèbre Harakiri en tançant violemment ce monde samouraï désincarné par le biais de son fameux code d'honneur sacré : le Bushido. Un code strict exigeant loyauté et honneur du samouraï jusqu'à sa mort.

Sept grandes vertus y étaient consacrées : droiture, courage, bienveillance, politesse, sincérité, honneur, loyauté. Avec cela, le bushido ne pouvait qu'amener et élever spirituellement la société vers des jours meilleurs. Malheureusement, c'est loin d'être le cas. L'ineptie du seppuku est revendiquée mais cela va bien au-delà d'une simple critique du Bushido. Cette "bible sacrée" a perdu de sa grandeur entre les mains d'un Shogun dont les objectifs étaient d'instaurer un régime de terreur sur les populations. Le réalisateur va casser les codes du chanbara en mettant en scène des samouraïs éloignés de toute spiritualité, de tout honneur envers l'adversaire, s'ébaudissant d'un sentiment éphémère de puissance. Une déchéance morale traînant dans la boue le Bushido.
Une attaque envers le sacré, ce qui représente la décrépitude d'une société aveuglée par sa propre violence interne. Sombrant dans la folie, elle n'est plus garante des droits inaliénables qu'elle triture au mixer. Les différentes histoires exhibent un chaos sociétal où la violence n'est que virulente. Une attaque massive sur un village en l'incendiant, le plaisir de saigner l'adversaire. Les sept vertus de la pensée confucéenne sont invisibles. La dictature a pris place à l'humilité. Le Shogun emprisonne des suspects et les affiche en place publique, la tête dépassant du sol, prête à être décapitée à la scie. Si le Bushido n'a jamais été garant de la valeur de la vie humaine, on en vient à atteindre d'autres dimensions où même celui-ci est dépassé par les pulsions animales irréfragables de l'homme.

186752

L'exemple du descendant se faisant hara-kiri pour laver l'honneur de son maître après la défaite d'une bataille importante. Un autre accomplissant le même acte pour rejoindre son maître mort de vieillesse. Au risque de me répéter, la posture de Imai est claire. Il voit le Bushido comme un code périmé, loin des valeurs humanistes, trop obnubilé par la soumission à un despote tout puissant. L'individu est confiné dans le prisme d'un semblant d'honneur alors que toute ses valeurs ne sont réduites qu'à être à la solde de son maître. L'emprise totale d'un homme sur un autre.
Parallèlement, le cinéaste affiche aussi un Bushido traîné dans la boue car ses règles de loyauté et d'honneur n'existent plus. Contes Cruels du Bushido évolue vraiment dans un monde chaotique, bien au-delà de la virulence de Harakiri. Il poussera même le vice jusqu'à insérer le tabou ultime : l'homosexualité chez les samouraïs. La perte du héros va s'exécuter quand il tombera amoureux de la concubine du chef au lieu du chef lui-même. Rien d'explicite visuellement mais le tout est suffisamment équivoque pour provoquer un malaise inattendu chez le spectateur. Jusqu'où la dévotion indéfectible à un seigneur tout puissant peut-elle aliéner un homme ? Le samouraï vu comme un gigolo avec son entrée des artistes à la solde d'un vicieux pédéraste, représentant la quintessence de la domination. Contes Cruels du Bushido met sur emblème l'abnégation aveugle, naïve, irresponsable du samouraï, en parallèle avec le sadisme, la perversité sans limites des chefs de clans abusant de leur position pour tout exiger.

Vous aurez compris que Imai brosse un portrait peu reluisant de cette gargantuesque caste déshumanisée. Pire encore, rien n'a changé en 1960. Le cinéaste extrapole son propos déterministe à l'époque contemporaine où la matière a muté. Le Shogun d'hier est devenu la multinationale actuelle. Les seigneurs de guerre impitoyables sont devenus les chefs d'entreprises véreux. Les structures sociales sont toujours aussi importantes, le tout en corrélation avec une hiérarchie malsaine soumise toujours à un code d'honneur et de loyauté. Le Iikagura actuel se retrouvera face à son chef faisant pression pour annuler ses fiançailles avec sa compagne, employée d'une boîte concurrente.
Cette triste nouvelle aboutira à la tentative de suicide de sa nymphe. L'essence de la cruauté s'est transfigurée en une forme plus insidieuse, ancrée dans un régime louche dans son optique de démocratie. Le pessimisme de Contes Cruels du Bushido atteint des sommets et ne se relâche jamais au cours des deux heures de bobine dont l'attention doit être nécessaire pour bien suivre les événements. Un point qui pourra d'office en freiner plus d'un. D'ailleurs, le métrage n'est pas exempt de tout défaut. Si Imai a le mérite d'oser dans son choix de mise en scène, on pourra pester sur l'une ou l'autre maladresse. Je parlerai du changement de ton trop rapide entre la séquence du suicide et son exil à la campagne. Le fait de recourir à différentes époques dit aussi mettre en scène d'autres personnages, donc il y a une sérieuse éventualité de ne pas savoir suffisamment s'attacher aux personnages.

Capture du 2018-07-23 09:28:46

Pour ce qui est de l'esthétique, Imai s'inscrit aussi dans la liste des professionnels avec une image propre, léchée et où les décors sont bien mis en évidence. On fera mention d'une tonalité bien plus sombre où la part d'obscurité est inhabituellement plus importante. Certains personnages semblant en faire partie intégrante. La bande sonore est tout à fait satisfaisante, à défaut d'être transcendante. Au niveau des acteurs, on saluera Kinnosuke Nakamura qui a su jouer avec brio les différents rôles de chaque personnage de sa famille au cours des décennies passant.
En revanche, on aura peu d'entrain devant les autres acteurs qui, s'ils sont loin d'être mauvais, ne parviendront pas à susciter une forme d'attachement à leur égard. On retrouve les méconnus Eijiro Tono, Kyoko Kishida, Masayuki Mori ou Shinjiro Ehara que je doute que vous connaissiez.

Quoi qu'il en soit, si Contes Cruels du Bushido n'est pas à inscrire dans la liste des chanbara mythiques, il a suffisamment d'arguments dans sa besace pour faire de son visionnage un beau moment de cinéma pour le cinéphile. Sa grande force tiendra de son austérité par le biais d'une ambiance désespérée d'un monde perdu, partagé entre un Bushido déshumanisant et les rapports de force sadiques des chefs. Second coup de génie, le métrage peut se voir comme une oeuvre intemporelle où le déterminisme a bien montré ses preuves. Les hiérarchies sociales n'ont jamais perdu de leur visibilité. Les hautes castes se plaisent à leur mettre la pression de la réussite et à user du chantage professionnel.
Imai poussera même le vice, non sans une pointe d'ironie, à ridiculiser l'esprit du samouraï par le biais d'une courte séquence surréaliste où l'officier demande aux pilotes s'ils ont bien pu effectuer leurs dernières tâches avant d'aller à la mort. Si la violence est loin des emblématiques Le Sabre du Mal et Pandemonium, elle a de quoi désarçonner le cinéphile par sa noirceur palpable. Comme il est dommage de percevoir certaines maladresses de mise en scène (transitions trop brusques entre flashbacks), sans quoi l'authentique chef d'oeuvre du chanbara pourrait s'appliquer à ce titre injustement inédit dans nos contrées qu'il est nécessaire de faire connaître pour la gloire du cinéma nippon n'ayant plus rien à prouver de sa superbe.

 

Note : 15/20

 

 

orange-mecanique   Taratata