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Genre : Drame, fantastique

Année : 1963

Durée : 2h18

 

Synopsis :

Guido Anselmi, un cinéaste réputé, suit une cure de repos dans une ville d'eau. Pour son prochain film, qu'il ne sait comment démarrer, il écoute les conseils de ses amis. Le tournage commence mais, subitement, Guido n'est satisfait de rien. Les doutes l'assaillent. Luiza, sa femme, Carla, sa maîtresse, Claudia, l'inaccessible beauté qu'il doit prochainement diriger : les visages féminins se mêlent. Guido s'évade dans des visions. Il revoit des épisodes de son enfance, des souvenirs de jeunesse, il rêve et chevauche allègrement réalité et songe.

 

La critique :

Il y a quelques temps déjà, Cinéma Choc voyait arriver la toute première chronique portant sur l'un des cinéastes les plus réputés, non seulement d'Italie mais aussi de l'histoire du cinéma, en la personne de Federico Fellini. Reconnu à l'international en 1954 avec La Strada (que j'avoue ne pas avoir été plus emballé que ça), c'est le début d'une grande notoriété publique voyant l'entrée d'un géant dans le cinéma transalpin. Suivront en 1955, Il Bidone et en 1957 l'excellent Les Nuits de Cabiria. La consécration ultime, vous vous en doutez, sera en l'an de grâce 1960 avec la Palme d'Or attribuée au légendaire La Dolce Vita. Vu comme une rupture avec le néoréalisme, les critiques commencent à parler du "baroque fellinien", beaucoup trop fourni et complexe pour définir toutes les caractéristiques dans cette chronique. Cet énorme succès lui permettra de réaliser, trois ans plus tard, son film le plus personnel et le plus ambitieux. C'est le film présenté aujourd'hui au nom énigmatique de 8 1/2.
C'est le quatrième détenteur de l'Oscar du meilleur film en langue étrangère pour Fellini, un record partagé avec Vittorio De Sica. Plus encore, il est considéré comme l'un des meilleurs films de tous les temps.

Outre l'Oscar, il remporte de nombreux prix, à sa sortie. On s'attardera à mentionner les 7 Rubans d'Argent dans la catégorie du meilleur réalisateur, meilleur producteur, meilleur sujet, meilleur scénario, meilleure photographie, meilleure musique et meilleure actrice dans un second rôle. Impressionnant n'est-il-pas !! Inutile de continuer dans la mention des différentes distinctions car, les exemples là témoignent amplement du potentiel inconsidérable d'un tel projet. Reste un point que certains se seront sans doute posés : Pourquoi un tel titre ? La réponse est bien plus simple (je n'ose dire bête à manger du foin) qu'elle n'y paraît. Jusqu'à 1963, Fellini a réalisé 7 long-métrages et 3 coréalisations les considérant comme des demi-films. Faites l'addition et vous obtiendrez 8,5 donc 8 1/2. Pourtant, ce titre n'a pas été choisi dès le début, vu que son nom d'origine était La Bella Confusione (Le Beau Désordre).
Evidemment, une telle distinction mâtinée de critiques unanimement dithyrambiques aura marqué au fer rouge l'histoire cinématographique. Ainsi, vous serez étonné de savoir qu'il fera l'objet d'un... remake, je vous rassure, canadien, sous la forme d'une série télévisée nommée MoreTears, en 1998. Dans la foulée, une adaptation, en 1982, suivra à la scène de Broadway sous forme de comédie musicale intitulée Nine. Mouais... Une fois de plus, c'est un défi supplémentaire à rajouter à mon modeste palmarès de chroniqueur. Et au vu de la complexité et de la richesse de cette pellicule, ce n'est pas gagné d'avance !

 

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ATTENTION SPOILERS : Un cinéaste dépressif fuit le monde du cinéma et se réfugie dans un univers peuplé de souvenirs et de fantasmes. Surgissent des images de son passé, son enfance et l'école religieuse de sa jeunesse, la Saraghina qui dansait sur la plage pour les écoliers, ses rêves fous de « harem », ses parents décédés. Dans la station thermale où il s'est isolé, son épouse Luisa, sa maîtresse Carla, ses amis, ses acteurs, ses collaborateurs et son producteur viennent lui tourner autour, pour qu'enfin soit réalisé le film sur lequel il est censé travailler.

Personnel : voilà le mot qui sera le fil conducteur pour une meilleure compréhension d'un des long-métrages, et je n'ai pas peur de le dire, les plus ambitieux de l'histoire du cinéma italien. En mettant en scène Guido Anselmi, un réalisateur, Fellini se permet de grandes ambitions en voulant retranscrire la vie personnelle d'un cinéaste en manque d'inspiration, ne sachant pas trop où aller. 8 1/2 témoigne de la panne d'idées, soit la hantise de tout cinéaste un tant soit peu sérieux (on évitera de parler des semblants de cinéastes à la botte du Hollywood actuel). Anselmi a une idée de film, en l'occurrence un film axé sur la science-fiction avec présence d'extraterrestres. Un projet osé, ambitieux mais qu'il n'arrive pas à cerner pour créer le film qui lui plaira. Son producteur lui dira clairement qu'un film doit avant tout plaire au public. Dans l'absolu, ce n'est pas faux mais le problème est de devoir juguler entre la qualité formelle et l'accessibilité du récit au peuple. C'est une balance fragile qui est très complexe à mettre en place et peu en sont arrivés. A travers cette perdition mentale, un prolongement introspectif va s'effectuer dans sa tête. Sa perdition dans son métier va se répercuter sur sa propre vie et ses actes passés.
C'est donc une perdition existentielle qui va s'opérer. Désincarné d'un projet dans lequel il ne se reconnaît plus, il s'évade, ressassant un passé résolu envers lequel il cherche à s'accrocher. Un passé torturé dont l'enfance est imbriquée dans une éducation fortement ancrée dans l'éducation catholique. Une éducation rigide, impassible envers une certaine forme d'émancipation morale. Guido, dès son plus jeune âge, ne se reconnaît pas là-dedans. En compagnie de ses amis, il va retrouver une liberté en parcourant les dunes pour tomber sur une femme plantureuse aux moeurs légères exécutant la rumba en échange d'un petit pécule. 

Il est difficile de savoir si Fellini opère ou non une subtile critique du pouvoir religieux emprisonnant ses nouveaux éléments. Toujours est-il que Guido va s'abandonner hors du catholicisme, attiré, dès son plus jeune âge, par les femmes. Le cliché de l'italien romantique dans toute sa splendeur. Il a une femme mais ça ne l'empêche pas d'avoir des maîtresses, de regarder abondamment certaines femmes qu'il n'a jamais mis dans son lit. Il n'est pas l'homme exemplaire et aime se fourvoyer dans les infidélités. Le fait de mettre en scène un état de fait pareil ne tient pas du hasard. Comme je l'ai dit, Anselmi vit dans une optique d'émancipation de la religion. Comme nous savons que l'Eglise est très rigide sur la thématique de la relation amoureuse avec le mariage, la virginité devant être gardée jusqu'au mariage, les enfants et tout le tralala, il fuit cela. Il en est son antithèse.
Il voit, drague des femmes, multiplie les conquêtes et n'a pas d'enfants. Paradoxalement, il compte mettre en relief son passé catholique dans son film, ou du moins une certaine influence. Son passé ne le quitte pas. En fin de compte, ce Guido est un peu ce Monsieur tout le monde se raccrochant à sa jeunesse, retrouvant cette sérénité à visualiser tout ce qu'il a accompli depuis. Néanmoins, à force d'être trop dans le passé, la chute mentale n'en est que plus douloureuse. Entre scènes réelles se succéderont, par le biais de transitions assez brutales, toutes sortes de visions. La vision de ses deux parents décédés, de ses amis d'enfance et le point culminant n'étant autre que cette séquence mémorable du harem où toutes ses conquêtes se retrouveront au même moment dans une unique pièce.

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On pourrait s'avancer à formuler quelques hypothèses : 8 1/2 serait-il un film autobiographique ? Ou tout du moins une autobiographie en devenir ? Il est vrai que le film retranscrit indéniablement les angoisses de Fellini de voir son inspiration être annihilée par le tourbillon de ses tourments internes. Reste que, en notre for intérieur, Anselmi s'affiche comme un jeune réalisateur, au final, assez quelconque, n'ayant pas marqué de son empreinte le cinéma. C'est un peu l'exact opposé de Fellini dont la consécration s'est déjà opérée avant ce film. OUI MAIS le truc est que l'on ne saura, d'ailleurs, rien sur les oeuvres passées de Guido. Une caractéristique assez surprenante mais pas dénuée d'un coup de génie.
On serait tenté de dire que ce cinéaste est, comme je l'ai dit avant, assez quelconque mais qui ne dit pas qu'il n'a pas accouché de moult chefs d'oeuvre ? Vous commencez à comprendre la subtilité de la chose ? Dans ce scénario, Guido ne croit pas en son projet et n'a aucune idée de comment lui donner vie mais quid de sa carrière avant cette panne d'inspiration ? Est-il du même niveau qu'un Federico Fellini ? En attendant, l'une des dernières séquences le mettant face à une foule de journalistes semble montrer qu'il est célèbre et que son film suscite l'intérêt des médias.

Vous comprenez donc que 8 1/2 est l'un de ces films triturant autant la pensée du spectateur qu'il ne le fascine. Il est l'un de ces long-métrages qui fait participer son spectateur en sollicitant son interprétation des faits, bien plus que dans La Dolce Vita auquel on peut l'apparenter à plusieurs reprises. A l'image de Marcello Rubini, Guido Anselmi fait partie de ce milieu mondain. Autre point d'importance témoignant de toute l'érudition de son réalisateur est cette capacité à faire du cinéma dans le cinéma. En dehors de ses fantasmagories, les décors du film sont créés. On pensera à ce gigantesque vaisseau de 60m de haut construit dans un terrain vague. Séquence pour le moins impressionnante. On voit des caméras, des auditions se former. On peut s'avancer à dire que nous serions dans, ce que j'appelle, une variante de cinéma-vérité. Pas LA vérité au sens propre mais une construction imagée de la réalité, en l'occurrence le processus de création d'un film et les difficultés que le réalisateur peut rencontrer. Les exemples dans la vie réelle ne manquent pas.
On pense à Francis Ford Coppola et ses déboires rocambolesques et difficultés psychologiques pour accoucher de son chef d'oeuvre Apocalypse Now. Dans cet univers singulier, Fellini hypnotise son spectateur et l'embarque dans les songes de Guido. Mieux, il le désarçonne autant que le héros lui-même. On peut observer une réelle implication du cinéphile à vouloir interpréter les faits observés. Forcément, les 138 minutes de bobine ne seront pas de trop pour développer au mieux le récit.

 

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En parallèle, je suppose que toute personne ayant visionné, à un moment ou à un autre, du néoréalisme italien a dû être frappé par le raffinement esthétique dont il se pare et qui a contribué à sa renommée internationale mais aussi temporelle. Fellini expose toute son érudition avec une mise en scène aux petits oignons avec son lot de plans à tomber par terre devant la grâce, la beauté des décors. Tantôt luxueux, tantôt minimaliste, il varie le style de décors, toujours en suscitant l'intérêt d'observer et de se laisser charmer par les décors. L'image juste au-dessus peut en témoigner. Le décor peut sembler rudimentaire dans son absence de détails et pourtant la séquence fait mouche par sa beauté, ses cadrages et son noir et blanc de qualité certaine.
La bande son suit cette optique afin de bercer les oreilles. Pour les acteurs, on retrouvera le grand Marcello Mastroianni en réalisateur dépressif. Sa prestation est, sans surprise, de grande qualité, bien qu'il pourra parfois se montrer un poil agaçant. Les coquins que vous êtes savent aussi que le cinéma italien accorde une grande importance à la femme dans son essence, en la sublimant (on est rital ou on ne l'est pas). Je me permettrais de mentionner Anouk Aimée, Sandra Milo, Claudia Cardinale, Rossella Falk ou Barbara Steele. Leur grâce si puissante, leur charme si marquant, leurs yeux que l'on dévore. Excusez-moi, je m'égare !

Donc, en poursuivant cette liste initiée fin mai, c'est avec un grand plaisir de me rendre compte que les chefs d'oeuvre s'accumulent à un rythme impressionnant. Bien sûr, 8 1/2 en fait partie et comment ! Fellini nous livre un film personnel stratosphérique de qualité décrivant tous les supplices et contrariétés que n'importe quel réalisateur a en lui : le fait d'avoir tout dit, de ne plus avoir de choses à raconter, de ne plus savoir quoi faire, ni écrire. Guido est de ceux-là et sa psychologie vacillante ne saura pas y faire face et le fera s'évader dans les fantasmes de son enfance torride, marquée par de nombreux événements ayant forgé sa personnalité si charismatique.
Dès lors, 8 1/2 est un chef d'oeuvre additionnel à rajouter au palmarès d'un réalisateur culte qui aura marqué, pas seulement le cinéma de son pays, mais l'ensemble du Septième Art. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si un Oscar d'Honneur lui a été attribué pour l'ensemble de sa carrière par la prestigieuse Académie des Arts et des Sciences du Cinéma de Los Angeles. Un classique qui n'aura en aucun cas usurpé sa réputation, bien que son côté difficile d'accès soit là en raison d'un trait expérimental bien présent sous fond de tonalité fantastique. Tout simplement indispensable, pas seulement pour les cinéphiles mais pour n'importe quel réalisateur car tous sont ciblés. J'exigerais même que certains "tâcherons" du cinéma le visionne sous peu. Ca pourrait les remettre en question et leur ferait prendre conscience de leur médiocre travail. Je ne donnerai pas de nom mais ceux qui suivent mes chroniques sauront à qui je fais référence (sans rancune ;-) )

 

Note : 18/20

 

 

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