Le_Voyage_dans_la_Lune

Genre : science-fiction
Année : 1902
Durée : 16 minutes

Synopsis : Le professeur Barbenfouillis et six autres savants s'organisent pour une expédition sur la lune...             

La critique :

Tout d'abord illusionniste, Georges Méliès devient, suite à un leg, l'heureux propriétaire du théâtre Robert-Houdin (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Méliès) et poursuit corrélativement ses activités de prestidigitateur, son violon d'Ingres (si j'ose dire...). En 1895, il lutine et s'acoquine avec les frères Lumière (Emile et Louis). Lors de cette rencontre lapidaire, Méliès est subjugué par la représentation publique à Paris du Cinématographe, justement inventé par les Frères Lumière. Georges Méliès requiert l'affabilité et la prodigalité des deux frangins pour emprunter leur concept, mais l'artiste émérite essuie un camouflet, ainsi que quelques railleries goguenardes.
Que soit. Georges Méliès s'ingénie et réclame la clémence d'un ami britannique, Robert W. Paul. C'est dans ce contexte que Méliès réalise son tout premier film, intitulé Une Partie de Cartes en 1896.

Le noble Septième Art est né et Méliès va devenir l'un de ses plus illustres démiurges. Le cinéaste orfèvre crée un monde illusoire à la fois influencé par l'onirisme, la féérie, les détails en trompe-l'oeil et les diverses fantasmagories. Sa filmographie est composée d'une bonne cinquantaine de courts-métrages. Les thuriféraires du metteur en scène ne manqueront pas de notifier Faust et Marguerite (1897), Un homme de têtes (1898), La Damnation de Faust (1898), Cendrillon (1899), L'Affaire Dreyfus (1899), Le Déshabillage Impossible (1900), Le Puits Fantastique (1903), Vingt Mille Lieues sous les Mers (1907), Les Aventures du Baron de Müncchausen (1911), ou encore A la conquête du Pôle (1912) parmi les pellicules les plus proverbiales.
Pourtant, c'est avec Le Voyage dans la Lune, réalisé en 1902, que Georges Méliès va s'arroger ses lettres de noblesse et de notoriété.

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D'une durée de 16 minutes, ce périple science-fictionnel et sélénite s'expatrie même aux Etats-Unis. Le succès du court-métrage s'érige même sur la scène internationale. Le film marque également une innovation technique majeure dans le cinéma via toute une pléthore de prouesses techniques et particulièrement novatrices. Georges Méliès parvient à rendre vivant le théâtre et le voyage lunaire sur grand écran, ainsi qu'à marier des personnages ubuesques dans un décor à la fois nimbé par les ténèbres et des tonalités cosmologiques. Sur la forme, Le Voyage dans la Lune est une adaptation libre du roman De la Terre à la Lune de Jules Verne.
Mais sur le fond, le court-métrage s'inspire également de Les Premiers Hommes dans la Lune, un opuscule griffonné par les soins de H.G. Wells en 1901.

A l'époque, Le Voyage dans la Lune ne manque pas d'attirer les suspicions, ainsi que l'irascibilité des frères Lumière.
En effet, le court-métrage de Georges Méliès s'oppose farouchement au réalisme exalté par les deux frérots experts en photographie. Le Septième Art connaît ainsi ses toutes premières belligérances. Le cinéma voit donc s'opposer le réalisme contre le surréalisme, le spectacle dégingandé contre un art beaucoup plus éthéré et contemporain, la forme contre le fond... Ce débat immémorial reste, encore aujourd'hui, d'une étonnante actualité.
Au moment de sa sortie, Le Voyage dans la Lune est promptement dévoyé par certaines sociétés de cinéma peu scrupuleuses. A l'époque, les films n'étaient pas encore sous le joug juridique de la propriété artistique.

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Ainsi, plusieurs copies falsifiées et tronquées de Le Voyage dans la Lune sont diffusées et distribuées dans le monde entier. Le court-métrage de Georges Méliès n'échappe pas au courroux de la censure. Cette dernière se charge d'exploiter le film à des fins mercantiles et dans des versions atrophiées de quelques précieuses minutes. Presque un siècle plus tard, la fondation Technicolor proposera une version restaurée et colorisée en hommage à Georges Méliès. Pour mémoire, Le célèbre thaumaturge avait jadis colorié une version à la main...
A l'époque, ce dernier avait sans doute subodoré que le cinéma se teinterait de couleurs bigarrées bien des décennies plus tard. Dès lors, on peut aisément conjecturer sur la proéminence d'une telle oeuvre artistique et de son influence sur le cinéma en général et sur le cinéma muet en particulier.

La distribution de ce court-métrage se compose de Georges Méliès lui-même (dans le rôle du professeur Barbenfouillis), Edouard Brunnet, Gabriel Farjaux, Fernand Kelm, Victor André et Henri Delannoy. Attention, SPOILERS ! (1) Lors d'un colloque d'astronomie, le professeur Barbenfouillis surprend l'auditoire en faisant part de son projet de voyage dans la Lune. Il organise ensuite pour ses confrères la visite de l'atelier où l'obus spatial est en chantier. Il sera propulsé en direction de la Lune au moyen d'un canon géant de 300 mètres de long.
Le lancement réussi, les six astronomes découvrent l'environnement lunaire et assistent à un lever de Terre. Épuisés par leur voyage, ils se couchent à même le sol et s'endorment. Apparaissent sept étoiles représentant la Grande Ourse, puis une étoile double, Phoebé et Saturne.

 

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Survient une tempête de neige provoquée par Phœbé, qui les réveille ; ils s'engouffrent dans une ouverture au sol où ils découvrent des champignons géants et des Sélénites, population autochtone de la Lune, qui les emprisonnent et les présentent à leur roi. L'un des prisonniers se précipite sur le souverain, le jette au sol et ils parviennent tous à s'échapper, poursuivis par les Sélénites. L'un des poursuivants reste accroché au fuselage de l'obus qui prend la direction de la Terre. De retour, après être tombés dans la mer, les savants sont accueillis en héros et exposent triomphalement leur capture. Ensuite, une statue représentant Barbenfouillis est érigée sur la place de la ville (1).
En vérité, Le Voyage dans la Lune est un film dual et pictural qui tergiverse entre les fantaisies du roman de Jules Verne et les fariboles extraterrestres de l'opuscule d'H.G. Wells.

A l'époque, le monde scientifique aspire à se rendre sur l'astre sélénite. Mais en l'état, de telles élucubrations restent hélas chimériques. A l'instar du Septième Art, la science de l'astronomie n'en est encore qu'à ses premiers balbutiements. Albert Einstein n'a pas encore percé les arcanes insondables de la gravité, ainsi que cette équation transformant la masse en une énergie inexpugnable et modulable en fonction de la matière (E=MC2). En outre, Georges Méliès n'a pas d'aspérités scientifiques. Le Voyage dans la Lune se pare donc d'innovations techniques majeures pour l'époque.
Le court-métrage se nimbe également de tonalités artistiques et funambulesques pour satisfaire les désidératas du grand public, encore peu habitué au format cinématographique. Sur la forme, Le Voyage dans la Lune s'apparente à une peinture vivante et se réclame de la surimpression.

"Ce procédé, courant en photographie, consiste à filmer une première fois avec un cache noir posé sur une partie du décor puis de répéter l’opération en retirant le cache. On positionne ensuite les éléments que l’on souhaite voir apparaître à l’image dans la partie du décor non exposé " (Source : http://www.dvdclassik.com/critique/le-voyage-dans-la-lune-melies). Ainsi, chaque décor, chaque costume, chaque maquillage, chaque apparition et chaque saynète sont minutieusement pensés, conçus, dessinés et ratiocinés à l'avance pour un tournage qui va s'échelonner sur plus de trois mois de dur labeur. A l'époque, une telle durée est astronomique (c'est le cas de le dire...) et exhorte Georges Méliès à puiser dans ses réserves pécuniaires.
Le point culminant de Le Voyage dans la Lune intervient lorsque l'astre sélénite se pare d'un visage anthropomorphique, celui de Georges Méliès en l'occurrence.
Evidemment, les contempteurs atrabilaires ne manqueront pas d'ergoter sur la grandiloquence et la présomption de cette oeuvre totalement novatrice. On comprend mieux pourquoi Le Voyage dans la Lune a autant estourbi et imprimé les persistances rétiniennes en son temps, influençant plusieurs générations de cinéastes aguerris, notamment Steven Spielberg, James Cameron, Stanley Kubrick ou encore Orson Welles. Vous l'avez donc compris. Pour une oeuvre aussi majestueuse et pharaonique, c'est la note maximale qui s'impose...

 

Note : 20/20

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(1) Synopsis du court-métrage sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Voyage_dans_la_Lune