18399394

Genre : Drame, thriller (interdit aux - 12 ans)

Année : 1966

Durée : 1h26

 

Synopsis :

Parce qu'on l'empêche de vivre sa passion pour un apprenti, la jeune Otsuya fuit la maison parentale et se réfugie chez Gonji. Après avoir tenté d'abuser d'elle, ce dernier la vend au tenancier d'une maison de geishas. Un jour, un artiste fasciné par la beauté d'Otsuya lui tatoue une araignée sur le dos. C'est une révélation pour la jeune femme qui décide, dès lors, de se venger de la gente masculine.

 

 

La critique :

Bis repetita, dans les années 60 au Japon, l'arrivée de la télévision dans les foyers a commencé à déstabiliser le cinéma nippon, vu comme vieillot, trop classique pour susciter encore l'adhésion. Pour se faire, les studios de production devaient absolument trouver un moyen pour remettre sur pied un cinéma bien mal en point. Alors que certains se sont aventurés sur le terreau controversé du pinku-eiga dont Koji Wakamatsu et Masaru Konuma en sont les emblèmes majeurs, d'autres ont voulu reformater les règles même du cinéma. En gros, balayer d'un revers de main le travail des cinéastes d'avant pour en façonner un plus neuf tant dans son style que dans ses idées. Ainsi naquit la Nouvelle Vague Japonaise, un mouvement honteusement peu connu de part chez nous.
La principale raison étant, comme je l'ai déjà dit plus d'une fois, des soucis de distribution absolument scandaleux. Bon nombre de classiques sont, dès lors, inaccessibles au continent européen. Qu'ils soient inédits dans nos contrées ou simplement introuvables, il est très difficile d'y avoir accès et passer par le téléchargement risquera d'être une étape presque indispensable pour avoir accès aux plus de films proposés. Et encore... Ne comptez pas trop sur les sites français pour le choix disponible. Privilégier les sites anglais spécialisés sera la seule malheureuse opportunité. 

Depuis ma découverte de ce courant (l'un des plus grands de toute l'histoire du cinéma à mes yeux), j'ai eu l'honneur de chroniquer un petit panel de films de ce genre. Qu'ils soient de Shinoda, Yoshida, Imamura ou Matsumoto, tous ont fait amplement leurs preuves en atteignant très fréquemment des sommets de qualité. La note la plus basse étant... 15,5/20 attribué à Fleur Pâle et, en parallèle, un ?/20 à l'OFNI L'Evaporation de l'Homme qui est, jusqu'à maintenant, celui devant lequel je suis le plus sceptique, bien que je lui reconnaisse d'indéniables qualités. Cependant, un autre cinéaste a aussi su s'attirer mes faveurs : Yasuzo Masumura. Homme au style singulier et insaisissable, il est celui qui a réalisé le chef d'oeuvre choc La Bête Aveugle, oeuvre borderline à la gloire de l'art sensoriel.
Les cinéphiles s'accordent à dire que L'Ange Rouge (inédit par chez nous et dont j'attends désespérément la finalisation du téléchargement) est son film le plus célèbre mais cela serait omettre bien d'autres de ses métrages. Avec la bagatelle de 57 films au compteur, la grosse majorité étant inédite en Europe, on rajoutera, outre les deux cités juste au-dessus, La Femme de Seisaku ou Le Soldat Yakuza. Vient également Tatouage, sorti en 1966, propulsé parmi les oeuvres emblématiques et incontournables de Masumura. Aucune récompense ou quelconque information ou encore détail croustillant notables à mentionner, sans étonnement.

porquemasumura4

ATTENTION SPOILERS : Fuyant son père et sa famille entière parce que ces derniers n'ont pas voulu accepter la relation amoureuse improbable qu'elle entretient avec un simple commis, Otsuya trouve refuge chez un ami, le dénommé Gonji. La jeune femme et son amant vont alors connaître les pires mésaventures qui soient : Gonji tentera en effet d'abuser d'Otsuya et de faire assassiner le naïf apprenti. Dans le même temps le prétendu ami de la famille empochera l'argent donné par les parents pour rechercher Otsuya et pour finir vendra Otsuya à une maison de geishas pour une belle somme d'argent. Otsuya humiliée, restera toujours rebelle et revendicative.
Mais surtout, à partir du jour où un mystérieux tatoueur lui gravera une araignée dévoreuse à même le dos, Otsuya se révélera être une véritable prêtresse vengeresse et le plus bel ange exterminateur qui soit.

Le thème de la vengeance féminine a mérité plus d'une fois l'intérêt des cinéastes, y voyant une approche résolument moderne du thriller. L'Ange de la Vengeance, La Mariée était en noir, I Spit On Your Grave, Lady Snowblood ou, plus récemment, Kill Bill se sont axés sur la femme redoutable, prise d'une folie furieuse à partir d'un événement traumatisant. Il est pour ainsi dire impossible de dresser le portrait du premier film exploitant cette thématique. Déjà à l'époque des vamps (femme fatale), la femme pouvait être mise en scène avec une cruauté similaire à l'homme, sans bien sûr aller dans les travers peu ragoûtants d'aujourd'hui. L'air de rien, Tatouage affichait un certain avant-gardisme à sa sortie par son traitement brut de décoffrage. Pourtant, le film démarre de façon rudimentaire avec cette tragédie d'un couple fuyant l'autoritarisme des parents de la femme opposés au mariage.
Dans un premier temps, l'hospitalité offerte par Gonji est tout ce qu'il y a de plus sincère mais c'est en réalité dans un guet-apens qu'ils viennent de tomber. Shinsuke fera l'objet d'une tentative d'assassinat, tandis qu'Otsuya sera vendue en échange d'une forte somme d'argent. Tatouage démarre son récit en avance où nous voyons déjà Otsuya séquestrée, soumise à l'emprise de Seikichi qui lui tatouera une gigantesque araignée à tête de yokai dans le dos. Symbole d'appartenance totale à son nouveau maître Tokubei. La suite suivra un ordre chronologique. Par cet acte de tatouage, tous les personnages dans l'entourage mortifère de Otsuya sombreront. Un démon sanguinaire semble s'être réveillé en contrôlant la psyché d'Otsuya.

Préalablement objet de convoitise pour les hommes pour des raisons diverses (argent, beauté, réputation), elle se mue. Marquée à vie, elle bouillonne son envie de vengeance. Là où Masumura a été très professionnel dans la qualité de son récit, c'est dans le traitement comportemental déroutant d'Otsuya. Alors que l'intrigue la fait passer pour victime soumise au bon vouloir de ses bourreaux, il n'en est rien. Son humanité semble s'être annihilée pour laisser la place à un mal inné rongeant lentement le mental d'Otsuya, devenue calculatrice, manipulatrice au regard d'or. Elle va exiger de Shinsuke qu'il l'assiste dans sa méticuleuse vengeance, se jouant de ceux qui lui ont enlevé sa dignité. Dès l'instant du dernier coup d'aiguille, l'araignée a tissé sa toile pour emprisonner ses hommes.
Pris dans sa toile, il leur sera impossible de s'en extirper. Otsuya s'est métamorphosée en passant de proie à prédateur, de la dominée à la dominante. A aucun moment, son emprise ne cessera. D'une attirance inhabituelle, son physique de mante religieuse tourmente les hommes. Sa nudité subtilement exposée, son tatouage exerçant une hypnose sur les hommes et sa peau d'une blancheur cadavérique, son style expose le sexe masculin pris dans un tourbillon de folie des sens. De manière assez amusante, elle ne sera que le relais à leur mort certaine vu que Shinsuke sera le coup de poignard fatal qui les entraînera dans l'au-delà. Partant d'une insidieuse envie de vengeance que tout être comprendrait, elle va aller jusqu'à faire plonger l'homme qu'elle aimait dans son propre mal, à se jouer de lui en pleurant ou en exhibant son corps.

tatouage-1

 

Malicieux, Masumura va jouer avec son spectateur ne sachant pas trop s'il doit excuser ou non les violences morales d'Otsuya. Il est vrai que notre sympathie et pitié à son égard sera de l'histoire ancienne quand elle commanditera le meurtre de l'épouse de Gonji en lui promettant de l'épouser s'il la tue. Opportuniste, elle se servira de personnes extérieures pour arriver à sa finalité. En se mettant à sa place, on parvient à comprendre sa rage interne mais on finit par se montrer hostile lorsqu'elle va se désaxer de ses ressentis initiaux. La frontière devient floue entre se venger et les malmener par sa sensualité, non sans oublier ses charmes d'un mysticisme terrifiant. L'obligation morale a fait place au plaisir de faire couler le sang, tout en se jouant de la richesse de Serizawa, un samouraï aisé dont elle finira par tomber amoureux. En annonçant cette nouvelle à Shinsuke, un drame d'ampleur se prépare et aucun n'en ressortira indemne. Tatouage se clôturant dans le nihilisme le plus total, sans la moindre bribe d'espoir. Mais au-delà de cette psychanalyse glaciale, c'est aussi l'occasion pour Masumura, comme pour bon nombre de réalisateurs s'étant attardé sur ce genre de récit, de donner une force au sexe féminin.
La femme n'est plus l'être inférieur soumise aux desiderata tous plus humiliants les uns que les autres des misogynes. Elle se relève, défie l'autorité patriarcale et n'a plus aucun scrupule à les punir du mal qu'ils lui ont fait. 

Tatouage a donc une vraie dimension féministe et sociale dans laquelle Masumura n'épargnera personne. Seulement, à force de toujours verser dans la violence sans ne jamais être capable de réfréner ses pulsions haineuses, la chute n'en sera que plus douloureuse. Une métaphore Eros et Thanatos pourrait être évoquée. Autant dire que nous ne ressortons pas de là l'âme légère. Le réalisateur quadrille son récit de manière millimétrée et ne laisse rien au hasard. Il s'émancipe de tout bon sentiment pour ne laisser que la noirceur de l'âme humaine. En ce sens, Tatouage se montre plus austère que La Bête Aveugle qui était déjà hissé à de hauts niveaux. La raison étant liée à une autodestruction morale rencontrée ici. Si la beauté désespérée de La Bête Aveugle parvenait à nous toucher en même temps qu'elle nous choquait, Tatouage est ancré dans la laideur de l'âme à chaque instant. Vous pourrez faire l'impasse sur toute considération philanthropique. Durant la démocratique durée de 86 minutes, le temps passe assez bien sans que l'on ne s'ennuie, pour peu que l'on accepte le style radical de Masumura.
Ainsi, les scènes de meurtre pourront se montrer parfois d'une violence inhabituellement brutale pour l'époque. Le plus emblématique sera Shinsuke tuant son meurtrier présumé en lui transperçant le crâne avec un couteau droit dans le front, le tout sous les hurlements glacials. Précisons que cette séquence n'est pas totalement suggérée donc pour les âmes sensibles, prière de se masquer les yeux durant quelques secondes. Avec cette première scène de tuerie, les points sur les i sont posés, la violence sera viscérale.

22419269

Si l'on doit maintenant aborder le cas de l'esthétisme, je dois un peu avouer mon scepticisme sur ce fait. Le film, à mon sens, aurait eu un plus grand impact s'il avait été tourné en noir et blanc. Le concept de froideur et de malsain aurait été accentué dans le bon sens. Néanmoins, il est inutile de bouder son déplaisir car l'image est belle, filmant toujours bien la scène. L'atmosphère glauque renforce davantage l'impact. Les décors sont empreints d'une obscurité persistante. La scène du pont ou du meurtre dans la forêt reflètent bien cela. Pour la bande son, c'est assez dispensable.
Rien qui ne saute aux yeux. Pour les acteurs, la palme reviendra à la charmante Ayako Wakao incarnant cette Otsuya dépravée et sanguinaire. Les autres tireront aussi bien leur épingle du jeu, bien que leur performance soit plus éclipsée par Miss Wakao. On mentionnera Akio Hasegawa, Gaku Yamamoto, le grand Kei Sato dont la filmographie suscite le respect (Harakiri, Le Sabre du Mal, Kwaïdan, etc..) ou Reiko Fujiwara.

On peut donc affirmer que Tatouage est un long-métrage de grande qualité confirmant tout le talent d'un réalisateur avant-gardiste n'ayant pas froid aux yeux. Sous couvert d'une vendetta envers ses bourreaux, Masumura brouille les pistes sur les envies de'Otsuya, surprenant le spectateur par son caractère étonnamment calme pour mieux le retourner comme une crêpe quand il verra ce dont elle est capable. Tatouage peut s'illustrer comme un aller-simple pour la mort pour tous les hommes de son entourage, le tout se finissant en apothéose avec cette scène de fin mémorable.
Spectacle immoral de décadence mentale où le désir maladif, les irréfragables pulsions de mort, le charme trompeur et la sensualité morbide s'harmonisent. La pellicule impose le respect devant sa complexité. Elle l'impose aussi via la séquence d'ouverture culte du tatouage dont Konuma s'en inspirera pour La Vie Secrète de Mme Yoshino. On pourra émettre quelques critiques sur un noir et blanc plus judicieux pour retranscrire toute la haine féminine et aussi sur un couple bien moins mémorable que celui de La Bête Aveugle. En résulte une très bonne expérience cinématographique froide, glauque et profondément perverse. Un énième exemple d'un autre rouage d'une Nouvelle Vague Japonaise qui n'a plus rien à prouver en termes de sommets cinématographiques.

 

Note : 15/20

 

 

lavagem-cerebral-final   Taratata