quand hitler faisait son cinéma

Genre : documentaire, historique 
Année : 2017
Durée : 1h39

Synopsis : Hitler considérait le cinéma comme un instrument de communication privilégié à destination des masses. Confiée à Goebbels, la production cinématographique du pays fait l'objet de toutes les attentions et la censure du régime s'exerce sur les scénarios, les réalisations et les acteurs. Des milliers de personnes sont bannis des studios. Certains, comme Marlene Dietrich ou Fritz Lang, s'exilent. Beaucoup des films produits sous le IIIe Reich sont des comédies musicales ou des fresques historiques, mettant en avant joie de vivre, ordre, discipline, amour de la patrie ou esprit de sacrifice. D'autres films servent à propager l'idéologie nazie et justifient sa politique raciste.      

La critique :

Suite et fin du cycle consacré au cinéma de propagande nazie après avoir chroniqué le film Les Rotschilds (Erich Waschneck, 1940) et le documentaire intitulé Les films interdits. L'héritage caché du cinéma nazi (Felix Moeller, 2015), en sachant que vous trouverez les films Le Triomphe de la Volonté (Source : http://cinemachoc.canalblog.com/archives/2016/05/02/33127035.html), Le Jeune Hitlérien Quex (Source : http://cinemachoc.canalblog.com/archives/2016/04/16/33077240.html) et Le Juif Süss (Source : http://cinemachoc.canalblog.com/archives/2016/04/13/33067286.html) sur ce blog. Dès son intronisation au pouvoir en Allemagne en 1933, Adolf Hitler érige et étatise l'aryanisation de la "race" allemande qui doit s'épurer d'une immigration qu'elle juge massive.
Non seulement le Troisième Reich instauré par Hitler va poursuivre, chasser et gazer les Juifs, mais le régime nazi va aussi assaillir les personnes déficientes, les handicapés et les vieillards décrépits qu'il faut claustrer, voire exterminer dans les camps de la mort.

Le monde artistique est lui aussi concerné par cette épuration radicale. Plusieurs artistes prééminents doivent s'expatrier aux Etats-Unis. Fritz Lang, un cinéaste germanique éminent, décide de prendre la poudre d'escampette et refuse les avances quasi énamourées de Joseph Goebbels, le ministre de la propagande et de l'éducation du peuple, pour lutiner et s'acoquiner avec le cinéma diligenté et orchestré par les nazis. Si le documentaire de Felix Moeller s'interrogeait sur la trace, hélas inexpugnable, qu'avait laissée le cinéma nazi dans ses contrées germaniques, le documentaire de Rudiger Suchsland, intitulé Quand Hitler Faisait Son Cinéma (soit Hitler's Hollywood dans la langue de Shakespeare) et sorti en 2017, relate les nombreuses accointances entre cette propagande cinématographique et le cinéma hollywoodien. Cinéphiles avertis, Goebbels et Hitler prisent et louangent les grands films hollywoodiens, notamment pour leurs aspects à la fois frivoles et grandiloquents, une façon comme une autre d'appâter et de leurrer le grand public dans les salles.

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En fait, il s'agit, à travers ce documentaire, de percevoir le cinéma comme le vecteur historique de notre inconscient culturel. Ainsi, la propagande prodiguée par les soins de Joseph Goebbels se segmente en deux étapes bien distinctes. La première a pour objectif de mettre au pas l'intégralité de la société germanique. Elle vise à la fois la transe, la mobilisation et l'envoûtement de la populace aux doxas fascistes et antisémites. La seconde étape consiste en la synchronisation des masses et à la dissolution de l'individualisation dans la géométrie.
Ainsi, chaque victoire ou chaque discours ânonné par Hitler et applaudi par une foule histrionique s'inscrit dans cette mécanique des masses via l'érection de nombreux rituels ordonnés, organisés et parfois matés par un Etat coercitif et autocratique.

De facto, la propagande (et pas seulement cinématographique par ailleurs) est forcément régressive puisqu'elle s'approprie et détourne la réalité pour servir une idéologie fallacieuse, antisémite et acrimonieuse. A ce sujet, le film Le Jeune Hitlérien Quex (Hans Steinhoff, 1933) est le premier métrage ouvertement propagandiste. Le film psalmodie également un discours politique en pestiférant contre la perniciosité de l'idéologie communiste. A contrario, le film de Hans Steinhoff flagorne les prouesses de l'idéologie nazie. Ainsi, un jeune éphèbe devient la nouvelle figure de proue du drapeau "nazillard" et de la Croix Gammée et se sacrifie pour son pays en érigeant l'esprit de camaraderie.
Quant à Le Triomphe de la Volonté (Leni Riefenstahl, 1935), le long-métrage se pare d'une esthétisation de la politique, désormais perçue comme un spectacle qui doit être régenté comme une cérémonie religieuse, célébrant son chef, voire son gourou nanti de pouvoirs thaumaturgiques. 

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Corrélativement, la quasi-totalité des films de propagande nazie se nimbent d'une consonance érotique et sexuelle. Le visage d'Adolf Hitler devient un emblème qu'il faut déifier, sacraliser, mythifier, adouber et diviniser. Mais les films du Troisième Reich dévoilent aussi ce mécanisme lunaire et utilisent la méthode de l'illusion pour se transmuter en usine à rêve. Le peuple doit avoir à tout prix l'illusion que tout est son contrôle. L'image, l'actualité et le cinéma dévoient la réalité et la recréent à sa manière. Autrement dit, l'ignorance, c'est la force gloserait péremptoirement George Orwell, l'illustre cacographe du roman 1984. Dans le cinéma de propagande nazie, on trouve à la fois des fresques historiques, des dramaturgies, des films sportifs, mais aussi des comédies, ainsi que des films musicaux.
Seuls les genres horrifiques et fantastiques sont proscrits pour des raisons évidentes de fantasmagories dissidentes.

Par leur discours dissonant, ce genre de production pourrait exhorter la population à introspecter sur les roueries, les félonies et les doctrines enrégimentées par Hitler et ses fiels subordonnés. Bien que nimbé par les doctrines nationalistes, le cinéma du Troisième Reich cherche à mimer le cinéma hollywoodien et se dote de moyens dispendieux pour parvenir à ses fins. Ainsi, de nombreux acteurs européens et étrangers sont appelés et payés gracieusement pour participer à des productions "nazillardes". Ainsi, les cinéphiles les plus avisés ne manqueront pas de notifier la présence d'Ingrid Bergman dans Quatre filles courageuses (Carl Froelich, 1938).
Certes, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'actrice autrichienne reniera ce long-métrage inique et propagandiste. 

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Mieux, elle affirmera même un antagonisme "sincère" (sic...) dans le film Casablanca (Michael Curtiz, 1947), préférant oublier cette petite escapade "nazillarde"... Mais l'un des plus fervents dévots et serviteurs du régime nazi se nomme Veit Harlan. Son nom est tristement célèbre pour avoir réalisé Le Juif Süss en 1940, soit le film le plus antisémite et le plus séditieux produit grâce à l'affabilité de Goebbels et de ses fidèles prosélytes. Mais d'autres longs-métrages spécieux viennent également s'agréger dans sa filmographie, notamment Crépuscule (1937), Sans laisser de traces (1938), Le Grand Roi (1942), ou encore Kolberg (1945).
Toutes ces oeuvres obséquieuses louent, enjôlent et proclament la personnification du sacrifice au nom de l'idéologie nazie.

En ce sens, le cinéma de propagande du Troisième Reich revêt un caractère nécrophile inconscient. Pour servir une cause, même perdue, il faut se sacrifier pour préserver une figure hitlérienne hiératique. Certains sujets sont carrément entremêlés, voire tarabiscotés. C'est par exemple le cas dans le film Suis-je un assassin ? (Wolfgang Liebeneiner, 1941) qui, sous des travers amoureux, confond le thème de l'euthanasie avec la nécessité de recourir à cette pratique sur les handicapés et les personnes atteintes de troubles psychiques. A l'instar de Le Juif Süss (précédemment mentionné), Le Juif Eternel (Fritz Hippler, 1940) légitime et préconise la barbarie du régime, ainsi que la "Solution Finale" pour régler la question juive. Le Juif Süss met en exergue un antisémitisme extrême et évidemment archétypal.  "Le héros principal" du film (un terme vraiment à guillemeter et à minorer...), un certain Joseph Süss Oppenheimer, est décrit comme un individu à la fois avide, cupide, mondain, intégré dans la société, tout du moins en apparence ; et bien sûr vaniteux. 

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En résumé, cet homme cruel et obscène est prêt à transgresser tous les codes moraux de la société pour parvenir à ses fins. Au détour d'une saynète élusive, le héros viole une jeune femme et torture son époux, provoquant le suicide de cette dernière. Le Juif Süss ameutera plus de vingt millions de personnes dans les salles, rien qu'en Allemagne, et sera même diffusé dans de nombreux pays européens. A partir de 1942, le cinéma de propagande nazie vante et érige les qualités du néoréalisme. Cette fois-ci, on montre des corps raides et complexés qui subissent, sans sourciller, un quotidien anomique et pourtant malmené par une guerre barbare et putride.
C'est par exemple le cas du film Un Grand Amour (Rolf Hansen, 1942) dans lequel les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale ne sont pas vécus comme des traumatismes tétanisants, mais à contrario comme de petites parenthèses que la plèbe pourra aisément phagocyter.

Enfin, dans le film Kolberg (déjà précité) et réalisé en 1945, Veit Harlan réalise l'une des plus grosses productions du régime nazi. Il s'agit à la fois d'un mélodrame et d'un chant guerrier claironné à la gloire de la période "nazillarde" (1933 - 1945). A l'époque, le milieu cinéphilique sait que le régime hitlérien est d'ores et déjà condamné, surtout après la défaite subie à Leningrad deux ans plus tôt. Mais peu importe. Kolberg évoque l'impérieuse nécessité de se battre et derechef de se sacrifier pour une cause, même quand elle est factieuse et scabreuse.
Aujourd'hui, que reste-t-il de toutes ces affabulations propagandistes ?
En l'état, difficile de répondre avec parcimonie. Indubitablement, l'Allemagne continue de souffrir et d'agoniser de ces relents antisémites et hélas indélébiles. En l'occurrence, il serait parfaitement chimérique de relater tous les films produits et réalisés durant cette période. Mais la plupart des réalisateurs et comédiens éminents de cette période sombreront peu ou prou dans l'oubli par la suite, hormis quelques exceptions notables (entre autres, Ingrid Bergman). Par exemple, l'acteur Ferdinand Marian qui tient le rôle principal dans Le Juif Süss, ne parviendra jamais à se remettre de cette expérience antisémite.
Accablé par la culpabilité et les remords après la fin de la guerre, il périra dans un accident de voiture, mais beaucoup de ses proches évoquent davantage un suicide.
Bref, on tient un documentaire passionnant, encore plus exhaustif et foisonnant que Les films interdits. L'héritage caché du cinéma nazi.

 

 

Note : 16/20

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