Va_va_vierge_pour_la_deuxieme_fois

Genre : Pinku eiga, drame (interdit aux - 16 ans)

Année : 1969

Durée : 1h05

 

Synopsis :

Un étudiant assiste au viol collectif d'une jeune fille sur le toit d’un immeuble. Il décide lentement de s'improviser justicier, ayant lui aussi des comptes à rendre.

 

 

La critique :

Toujours et encore et toujours et encore (etc, etc...) la même rengaine. Nous sommes au beau milieu des années 60 et le Japon est dans une période plus que trouble. L'autoritarisme de l'ancien régime a fait place à l'apparition d'un nouveau régime plus démocratique. L'individu pouvait enfin s'exprimer et défier le régime, affirmer sa pensée et ses idéaux. L'américanisation commençait à poindre le bout de son nez et avec elle le spectre capitaliste. A cela va se rajouter un déclin inquiétant du Septième Art dû à l'émergence progressive de la TV au sein des foyers. Pour se faire, les sociétés de production, notamment la Nikkatsu mais pas que, vont repenser le concept du cinéma et chercheront à le moderniser pour apporter du sang neuf à un public se désintéressant du classicisme et des chanbaras.
C'est l'émergence de la Nouvelle Vague et avec elle, un genre borderline dont le but était de rameuter les foules dans les salles. Le projet ? Des films plus racoleurs au centre duquel le sexe tiendrait une part prépondérante. C'est l'émergence d'un cinéma décomplexé, libre, dans la veine des révoltes sociales en provenance de l'Europe qui ont su avoir une influence au niveau quasi mondial. Le pinku eiga cumulait d'énormes avantages comme cinéma d'exploitation : il mettait en relief les pulsions sexuelles innées chez l'homme, le tout avec un petit budget. Ceci permettait la production à bas coût d'un nombre considérable d'oeuvres qui finissait par tenir tête à la féroce concurrence télévisuelle.

Dans ce genre, plusieurs réalisateurs se sont imposés tels Masao Adachi, Hisayasu Sato, Tetsuji Takechi, ainsi que Koji Wakamatsu étant sans doute le plus célèbre du genre. Son statut de "réalisateur le plus important ayant émergé du pinku eiga" et de "l'un des plus grands réalisateurs japonais des années 60" apportent de la véracité à mon propos. Réalisateur extrêmement controversé, certains de ses films sont des brûlots anarchistes encore aujourd'hui censurés dans de nombreux pays tels les USA, la Russie ou la Chine. Il est radical, intéressé par le mouvement d'extrême gauche japonais. Il en résultera logiquement plusieurs scandales à son actif. Le plus emblématique étant le méconnu Les Secrets derrière le mur qui ira jusqu'à créer un incident diplomatique entre l'Allemagne et le Japon.
Malgré cela, ses films jouissent d'une popularité certaine dans les milieux cinéphiles dont on peut dégager des grands classiques du cinéma japonais. Je veux bien sûr faire référence au mythique Quand l'Embryon part braconner, emblème du pinku eiga et passage systématique de tout cinéphile découvrant l'univers si singulier de ce fou mort tragiquement renversé par un taxi dans le quartier de Shinjuku à Tokyo. Quelle perte pour le cinéma nippon que de voir l'un de ses emblèmes morts d'une manière aussi lamentable que celle-là... (avec tout mon respect bien sûr). Que soit, après m'être attelé à la chronique de 3 de ses films allant de l'excellent (Quand l'Embryon part braconner), au bon (Les Secrets derrière le mur) et finalement au décevant (Piscine sans Eau), je reviens sur le devant de la scène avec le titre brutal Va va vierge pour la deuxième fois. Où pourra-t-il se situer ? Relèvera-t-il le niveau pas fameux pour un sou du dernier ?

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ATTENTION SPOILERS : Une jeune fille est violée sur le toit d’un immeuble par une bande de voyous, sous les yeux d’un jeune homme resté à l’écart, qui semble impuissant... Le lendemain matin, elle se retrouve seule avec le jeune homme, resté à ses côtés, et découvre qu’il a lui aussi été victime de brimades. Tous deux se lient d’amitié et se rejoignent dans leur envie d’en finir avec une vie qui n’est que désespoir et humiliations.

Au sein de son éloquente filmographie, Va va vierge pour la deuxième fois ressort souvent comme l'une de ses oeuvres les plus probantes dans sa finalité. Sorti deux ans plus tard chez nous, le film s'inscrit dans d'importants troubles sociaux. L'époque n'est pas propice à l'épanouissement moral ni au bien-être collectif. Le capitalisme n'a pas permis à tout le monde d'élever son niveau de vie et s'il y a eu boom économique, tous n'ont pas pu en profiter. Dans ce marasme psychologique, une nouvelle génération perdue, déboussolée dans une société qu'elle ne reconnaît pas. Une société qui se remettait tant bien que mal dans un pays exsangue qui vit les désastres de Hiroshima et de Nagasaki. Déshumanisation en devenir, le monde s'ouvrant sur ce film est en dehors de la bulle de ce toit d'immeuble où l'essentiel de l'histoire s'y déroulera. La vie semble profondément aseptisée et assujettie à une cadence millimétrée. Pas de réelle activité citoyenne, tout semble voué dans les géhennes de la solitude.
Evoluant en vase clos, l'histoire débute directement sur les hurlements et supplications d'une adolescente violée sur le toit d'un immeuble. Aucune aide ne lui sera apportée et au loin, un adolescent quelconque impuissant. Le viol est long, sans espoir et la fille sera laissée là telle quelle. Le jour se lève et cette fille meurtrie par la brutalité de la chair et ce jeune homme impassible vont commencer à nouer des contacts, dissertant sur la condition de vie avec un style de dialogue n'étant pas sans rappeler la Nouvelle Vague japonaise. Désaxés d'une société semblant les avoir abandonnés (l'adolescente n'aura jamais aucune nouvelle de ses parents sur son absence), ils perdent peu à peu leur foi dans cet univers désenchanté. 

Wakamatsu reprend une thématique moult fois abordée par les cinéastes : la perte de repère de la nouvelle génération. Leur monde ne leur accorde pas d'importance. Hanté par un passé méphistophélique les troublant, un présent sans quelconque accrochage offrant les prémisses d'un avenir incertain, c'est la déshérence la plus totale pour eux. Ce sentiment de solitude est pesant, oppressant. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Ce n'est donc pas un hasard si l'on ne verra pas un seul adulte pendant toute la séance. A force de tisser des liens, l'adolescent va emmener la fille chez lui, toujours dans le même immeuble, alors que les voyous squattent toujours le toit. En rentrant, l'horreur s'installe. Plusieurs corps sauvagement poignardés gisent sur le sol dans leur sang.
Pétrifiée par cette vision effroyable, l'homme lui explique le pourquoi du comment. Tous deux sont maintenant liés par un mal commun : les humiliations et surtout cette solitude acerbe à l'origine de leur profond désespoir. Alors que l'adolescente est partagée entre ce désir de mourir, une haine tenace germe dans le coeur de l'adolescent. Répudié par ses pairs, voué à l'opprobre, il tient à se venger de ceux qui lui ont fait du mal. Son courroux s'abattra sur ce groupe de jeunes dépravés qu'il massacrera sans vergogne avec son couteau diabolique, femmes comprises. Il ne fait aucune concession de sexe et, en même temps, qu'il venge son amie tourmentée, il se libère de sa rancoeur trop longtemps accumulée. Après ce carnage généralisé, ils ne retrouveront pourtant aucun sentiment de soulagement et leur vie se finira d'un suicide du haut du toit pour se retrouver sur la route, toujours dans la plus complète indifférence.

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Difficile que de ressortir indemne du visionnage tant Wakamatsu va jusqu'au bout de son propos en tançant violemment la société japonaise. Nous pouvons facilement reconnaître son propos anarchiste tout au long du moyen-métrage. La société est en perdition. Elle est amenée à devenir de plus en plus merdique et à fustiger ceux qui prendront la relève. Que faut-il faire ? Laisser faire pour obtenir un piètre résultat ? Formater la pensée actuelle pour assurer un monde meilleur pour nos descendants ? La frontière entre fiction et réalité est mince. Va va vierge pour la deuxième fois ratisse de nombreuses thématiques philosophiques, que ça soit la maïeutique ou l'ontologie.
Vaut-il mieux que j'en finisse avec la vie pour fuir cette vie future en perdition ? Les idées noires traitées sont en corrélation même avec un Japon, alors secoué par de nombreux mouvements étudiants particulièrement radicaux. En cela, le film a cette connotation d'oeuvre destinée à un public juvénile. C'est un pinku eiga qui amène le spectateur à réfléchir sur le monde qui l'entoure.

D'ailleurs, parlons de la dimension du pinku. Je dois admettre avoir cette certitude en moi comme quoi cette pellicule a dû déclencher l'indignation générale au moment de sa sortie tant son caractère sexuel est frontal et ne nous épargne rien. La sexualité y est représentée comme sale, débauchée et sans commune mesure avec le plaisir charnel. Le viol du début n'en est pas le seul exemple puisque le viol que subira le jeune homme viendra s'y imbriquer, non sans que le masochisme et la scène d'ondinisme surréaliste pour l'époque ne viennent égayer un tableau fort avant-gardiste. Wakamatsu filme sans retenue les attouchements, allant jusqu'aux filles malaxant avec plaisir les seins de la pauvre victime. Les meurtres conjuguent le stylistique et la brutalité.
La froideur des assassinats perpétrés en dérangera plus d'un alors que la caméra se focalise à de nombreuses reprises sur le visage imprégné de sang de cet adolescent timoré dont le visage insouciant s'est mué en visage psychopathique. En chaque individu sommeillerait un meurtrier et en cela, ce qui peut se rajouter aussi à la dialectique est que cette société toxique ne laisse pas seulement les nouveaux venus sur le bas-côté. Elle les corrompt et leur insuffle l'envie de domination et de violence. C'est un des points que j'ai tout bonnement adoré dans ce film : être capable de fournir une telle complexité sur une petite durée de 65 minutes sans que la tension ne soit relâchée un seul instant.

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Comme beaucoup de ses pinku eiga, on retrouvera à nouveau un beau noir et blanc assombrissant le propos avec succès. On observe aussi le minimalisme et la simplicité si caractéristiques du réalisateur ne s'embarrassant pas d'une surdose d'esthétisme. Tout est froid, terne, à l'image du coeur des protagonistes. La caméra filme de manière relativement simple également. La bande son se montre variée dans le style choisi, qu'il soit folk ou jazzy. Ceci donne un résultat surprenant mais tout à fait acceptable. Enfin, le jeu d'acteur n'est pas en reste avec ce Michio Akiyama splendide, totalement dans la peau de son personnage, véritable bombe à retardement semant la mort et le chaos dans la dernière partie façon ange de la mort. Mimi Kozakura apportera beaucoup de sensualité et d'empathie à cette fille dépassée par les événements, traumatisée, victime de sa faiblesse physique.

Donc, après un apathique Piscine sans Eau, c'est avec une grande joie que je retrouve le Wakamatsu qui m'a fait vibrer dans Quand l'Embryon part braconner, et dans une moindre mesure dans Les Secrets derrière le Mur. Une vibration plus apparentée au coup de poing dans la gueule qu'à un bête ressenti d'adrénaline. Il n'y a pas de demi-mesure dans Va va vierge pour la deuxième fois. N'espérez pas sourire un seul instant car tout ce que vous trouverez ne sera que nihilisme, désespoir et lâcheté. Pas la lâcheté de nos deux tourtereaux mais la lâcheté d'un pays s'étant prostitué au capitalisme. Hostile en tout point, ce métrage fascine autant qu'il interpelle et peut arborer ce caché désiré sur le blog de "film choc". Avec un titre donnant immédiatement le ton, Wakamatsu expose une facette d'un cinéma qui me plaît particulièrement. Il montre à qui veut bien voir que l'on peut faire du grand cinéma avec aucun budget, un décor limité et quelques acteurs brillamment investis dans leur rôle.
Et ce point de vue est le signe indiquant un talent certain. Après, il faut bien admettre que l'ambition de faire un film qui a de la gueule visuellement, stylistiquement et avec des moyens derrière n'est pas là car toute l'ambition s'est construite sur un propos faisant froid dans le dos. Une véritable allégorie surréaliste, de prime abord dans son script, mais tout à fait réaliste dans le propos qu'elle dénonce. Ainsi, Va va vierge pour la deuxième fois peut, non seulement être inscrit dans la case des meilleures réalisations de son auteur, mais aussi dans celle des meilleurs pinku eiga. Perturbant, austère, virulent mais d'une macabre beauté incitant plus le spectateur à réfléchir qu'à observer la physique du film.

 

Note : 16/20

 

 

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