el topo

Genre : western, inclassable, expérimental (interdit aux - 16 ans)
Année : 1970
Durée : 2h05

Synopsis : Hors-la-loi, El Topo défit pour l'amour d'une femme les Quatre Maîtres du Désert. Les ayant vaincus, sa conscience s'élève jusqu'à ce que sa femme le trahisse. Sa nouvelle vie d'homme saint commence alors, et El Topo s'engage dans la libération d'une communauté de parias.   

La critique :

Pour ceux et celles qui suivent régulièrement l'actualité de Cinéma Choc (soit trois ou quatre personnes dans le monde, tout au plus), ils savent que le blog vénère, adule, divinise et déifie le cinéma d'Alejandro Jodorowsky, un artiste protéiforme, à la fois cinéaste, auteur de bandes dessinées, scénariste, mime, romancier, essayiste, poète et grand adepte du mouvement Panique initié par Roland Topor et Fernando Arabal en leur temps (vers la fin des années 1960).
En outre, Alejandro Jodorowsky n'a jamais caché son extatisme ni son effervescence pour le surréalisme, le mysticisme, la nécromancie, le tarot divinatoire et la psychomagie, autant de néologismes qui pourraient être regroupés, au risque d'être péjoratif et/ou lapidaire sous le terme de pataphysique ; une science ou plutôt un art qui correspond à un dérivé de tout ce qui touche - de près ou de loin - à la métaphysique.

Que ce soit à travers ses essais littéraires ou cinéphiliques, Alejandro Jodorowsky a toujours prisé et affectionné ces personnages insolites évoluant, bon gré mal gré, dans un univers hétéroclite, épars, dégingandé et modulé par la magie, le cirque, les "freaks", le lilliputiens et toute une pléthore de saynètes à la fois gore et truculentes. A contrario, cet aspect pittoresque est parfois galvaudé par une certaine résipiscence, de sentiments piaculaires liés à la religion et à ses dérives sectaires, des personnages incongrus, ainsi qu'à une cruauté inhérente à l'âme humaine...
Tous ces éléments à la fois agrégés, morcelés et tarabiscotés témoignent, in fine, d'une société humaine en déréliction fragmentée par la guerre, ses penchants archaïques et reptiliens, et dévoyée par le pouvoir, la soif de sexe et de satyriasis, entre autres... 

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En l'occurrence, la carrière cinématographique d'Alejandro Jodorowsky démarre vers la fin des années 1950 via La Cravate (1957), un court-métrage qui lance d'emblée les animosités disparates de l'artiste. Mais pour Alejandro Jodorowsky, il faudra faire preuve de longanimité et patienter jusqu'à la fin des années 1960 avec Fando et Lis (1967), un long-métrage qui est l'adaptation d'une nouvelle éponyme de Fernando Arrabal. Présenté en avant-première au Chili lors du festival d'Acapulco, le film déclenche l'ire et les acrimonies du public qui se révolte en pleine salle devant tant de virulence et de déchaînement de violence. Le public courroucé réclame carrément la tête, puis le lynchage de Jodorowsky !
Que soit. Cette première forfaiture ne minorera aucunement les ardeurs véhémentes et impudentes de l'artiste, loin de là.

Via ce tout premier film, le metteur en scène affine et affirme déjà ce goût prononcé pour l'outrecuidance. Impression corroborée par son second long-métrage, intitulé El Topo, et sorti en 1970. Indubitablement, depuis la sortie de Fando et Lis, Alejandro Jodorowsky a encore évolué vers d'autres stratosphères divergentes. L'influence "bédéesque" se fait furieusement sentir puisqu'El Topo est une adaptation (très) libre du Mont Analogue de René Daumal. De surcroît, El Topo fait aussi écho aux multiples bandes dessinées griffonnées, scénarisées, conçues et ratiocinées par "Jodo" lui-même. El Topo est donc pensé comme un western métaphysique qui emprunte évidemment au surréalisme et aux lois irréfragables de la pataphysique. Toujours la même antienne...
En sus, El Topo sort dans un contexte sexuel, sociologique et culturel en pleine insubordination et qui rabroue les dogmes de la société patriarcale. 

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Dès lors, le film d'Alejandro Jodorowsky va revêtir les oripeaux arrogants de la contre-culture. Ce n'est pas un hasard si El Topo est considéré comme le tout premier "Midnight Movie", soit les films diffusés à minuit dans certaines salles indépendantes aux Etats-Unis, un mouvement auquel se conjugueront plusieurs artistes prééminents, notamment David Lynch et John Waters. A l'époque, El Topo est même répertorié parmi les meilleures productions du monde. Le métrage éblouit John Lennon. Le chanteur du groupe The Beatles adoube et encense le film de ses satisfécits.
Enjoué, l'artiste émérite se proposera même de financer le troisième long-métrage de Jodorowsky, La Montagne Sacrée (1973). En dépit de sa violence, El Topo ne déclenchera pas les mêmes scandales que Fando et Lis, mais écopera tout de même d'une interdiction aux moins de 16 ans.

El Topo s'arrogera même plusieurs augustes récompenses, entre autres le prix Ariel de la meilleure photographie en 1972, ainsi que le prix spécial du jury au festival international du film fantastique d'Avoriaz en 1974. Pour l'anecdote, Jodorowsky signera même une suite à El Topo, mais sous le format bande dessinée, Les Fils d'El Topo (2016). La distribution du film se compose d'Alejandro Jodorowsky (à la fois devant et derrière la caméra), Robert John, Mara Lorenzio, David Silva, Paula Romo, Jacqueline Luis et Brontis Jodorowsky. Attention, SPOILERS !
Un pistolero énigmatique, El Topo, sillonne des territoires hostiles avec son jeune garçon. Il affronte les bandits en travers de sa route et délaisse son fils après avoir sauvé la belle Mara, qui le met au défi de tuer les quatre grands maîtres du désert. Une grande quête métaphysique va commencer pour lui. 

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Au moment de sa sortie, El Topo fait office de long-métrage novateur et atypique puisqu'il bouscule allègrement les codes du western, registre dont il se réclame. Contre toute attente, ce sont ces mêmes atypicités qui rendent El Topo aussi unique et amphigourique. Difficile de décrire avec parcimonie une telle pellicule. Pour la première fois dans l'histoire du Septième Art, un artiste orfèvre se permet d'imbriquer la figure iconique du western (ici, un pistolero du nom d'El Topo) à diverses élucubrations fantasmagoriques. Indubitablement, Alejandro Jodorowsky et son propre personnage se ressemblent. El Topo correspond donc à une longue introspection qui se segmente en plusieurs sections bien distinctes. Ainsi, la première partie s'apparente à une sorte de cauchemar sanguinolent. 
Alors qu'il débarque dans une petite communauté avec son fiston et sur son fidèle destrier, El Topo découvre un carnage ensanglanté.

Toute la folie et la barbarie des hommes sont ici représentées : un cadavre d'enfant gît sur un pic acéré, plusieurs cadavres putrescents agonisent sur le sol, l'eau en raréfaction se nimbe à son tour de tonalités martiales et rougeoyantes... Le cowboy taiseux est exhorté par une jeune femme de passage à expier ses propres péchés. C'est la seconde partie d'El Topo. Cette fois-ci, le long-métrage s'auréole de fulgurances et de symboles mystiques. Ainsi, chaque image prend une consonance symbolique et ésotérique. Le discours suit toujours peu ou prou la même rhétorique.
A tort, le cavalier taciturne croit ingénument que c'est la religion qui va lui redorer son blason en déliquescence. Une chimère. Au risque de nous répéter, Jodorowsky affectionne tout particulièrement des personnages en déveine et dévoyés par les turpitudes de notre société humaine. 

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En ce sens, El Topo ne fait pas exception. Au cours de ses pérégrinations, le pistolero éberlué va découvrir toute la perniciosité et l'obséquiosité de l'âme, ainsi que les roueries d'une religion gangrenée par la guerre, ses prébendes, ses fidèles dévots et cette intempérance pour l'obscurantisme. Pour "Jodo", l'expiation de ses péchés, ainsi que la recherche d'une paix intérieure ne peuvent se résoudre, ni trouver une certaine pérennité grâce à la religion, ni à ses dérives sectaires. Cette intériorité, ou plutôt cette félicité narcissique se trouve dans ce travail d'autoscopie mentale, dans une analyse systémique spinescente et par diverses rencontres d'infortune, tous ces éléments font finalement office de catalyseurs à cette recherche de béatitude lunaire. Là aussi, une hérésie.
A travers El Topo, Alejandro Jodorowsky allie et conjugue à la fois théorie, théocratie, mysticisme et surréalisme pour aboutir à une expérience cinématographique unique. Les thuriféraires de "Jodo" érigeront à raison El Topo parmi les meilleures réalisations du cinéaste iconoclaste. En revanche, les néophytes risquent de maronner et de clabauder après un western sérieusement alambiqué.

Note : 17/20

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