Double-Suicide-A-Amijima

 

Genre : Drame, expérimental 

Année : 1969

Durée : 1h45

 

Synopsis :

Jihei est un petit marchand de papier dont les affaires ne fonctionnent pas très bien. Il est marié à Osan dont il a des enfants, mais entretient depuis des années une relation avec une courtisane qu'il promet de racheter régulièrement. Leur relation est malheureusement sans avenir et les deux amants décideront de mourir ensemble un soir à Amijima.

 

La critique :

Dans les années 60, de profonds remaniements dans le paysage cinématographique nippon se font observer. Un instrument devenu hantise des maisons de production a fait son apparition dans les foyers : la télévision. Alors que celles-ci subissaient un déclin d'audience inquiétant, il fallait pour elles transformer la conception même du cinéma telle qu'elle fut instaurée avec Ozu, Naruse et Mizoguchi dont le classicisme observé ne passionnait plus ni les foules, ni même les critiques. Il fallait du sang neuf, de nouveaux talents qui redéfiniraient les codes pour apporter un vent de fraîcheur. Comprenez bien que c'était une réconciliation entre le peuple et le cinéma qui se devait d'être faite pour éviter le spectre de la faillite. Si à côté, certains se lancèrent dans le projet du pinku eiga, d'autres restaient sur des trames plus ou moins sages. Officiellement, Yasuzo Masumura fut un précurseur à la Daiei voyant son tout premier film, Les Baisers, sorti en 1957 et succès critique et public, se démarquer de ses contemporains. Bien avant que le terme de Nouvelle Vague n'existe, lui et Nakahira effectuaient un travail de rupture.
Mais que soit, les belles années du renouveau arrivèrent et avec elles des talentueux cinéastes tels que Nagisa Oshima, Shohei Imamura, Yoshishige Yoshida, Toshio Matsumoto et Masahiro Shinoda qui suscitera à nouveau notre intérêt après la chronique du très bon Fleur Pâle. Soucieux d'affirmer son propre style, de poser un regard différent sur le Septième Art, il se forge progressivement un style très formaliste. Avec l'incident de Fleur Pâle et du scandale qu'il engendra vis-à-vis de la censure, il fondera sa propre compagnie indépendante afin de pouvoir être en roue libre et sans contrainte diverse pour ses futures réalisations.

S'il est considéré comme l'un des principaux emblèmes de la méconnue Nouvelle Vague Japonaise, sa renommée restera moindre, comparé aux Oshima, Imamura et Yoshida dont les oeuvres furent mieux mises en valeur au niveau international. Aujourd'hui, Cinéma Choc revoit pour une énième fois ce mouvement bien trop oublié au vu de sa grandeur qu'il n'est plus nécessaire de présenter. Chose effectuée avec Double Suicide à Amijima qui est basé sur la pièce écrite en 1721 par Monzaemon Chikamatsu, nommée Suicide d'Amour à Amijima. Autant dire que le cinéaste n'a pas eu froid aux yeux en adaptant un récit créé par celui qui est surnommé le Shakespeare japonais et qui est considéré comme le plus grand dramaturge japonais. Rien que ça ! Alors que le pari pouvait mener à un véritable fiasco et discréditer Shinoda, il n'en sera rien vu qu'il sera cité parmi les plus célèbres films de cette période.
Encore une fois : rien que ça ! Sachant ma fascination pour ce pan cinématographique très peu mis en valeur par les maisons d'édition où les statuts de chef d'oeuvre furent légions (je renvoie à mes nombreuses chroniques ratissant la plupart des éminences de cette époque), mon entrain était bel et bien là. Alors que mon habituelle session d'examens de rattrapage se déroulait étonnamment bien, je me permis un petit plaisir, une bouffée d'oxygène pour faire relâcher la pression avant celui de lundi. Shinoda parviendra-t-il à me convaincre aisément une seconde fois ? NB : Au vu de la superbe de l'esthétique, je me permettrais d'intégrer un peu plus d'images que d'habitude. Au moins, vous avez déjà un aperçu de ce que je pense du film. Désolé pour le suspens...

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ATTENTION SPOILERS : Jihei est un petit marchand de papier dont les affaires ne fonctionnent pas très bien. Il est marié à Osan dont il a des enfants, mais entretient depuis des années une relation avec une courtisane qu il promet de racheter régulièrement. Leur relation est malheureusement sans avenir et les deux amants décideront de mourir ensemble un soir à Amijima.

Le fait d'avoir intégré la mention "expérimental" en-dessous de cette très belle et mélancolique pochette ne tient pas du hasard. En effet, l'histoire s'ouvre sur les préparatifs d'une pièce de bunraku (le théâtre de marionnettes japonais), une voix se fait entendre, probablement celle du directeur discutant avec un assistant pour trouver un emplacement pour l'avant-dernière scène du suicide des amants. Le débat entre eux met en valeur une réflexion sur le sens et l'importance du décor dans l'acte qui sera perpétré. Nous serons mis au courant du cimetière ayant un sens profond dans les traditions japonaises, sans que ça n'occulte le réalisme. Dès le début, au vu de la dimension artistique prépondérante, je savais que j'allais me retrouver devant du grand cinéma. Et les choses prendront alors une tournure encore plus inhabituelle lorsque ces marionnettes seront subitement remplacées par de vrais acteurs qui évolueront dans le scénario défini auparavant. Avec ce choix, Shinoda s'imprègne complètement du récit, le modelant à sa guise sans qu'il ne s'éloigne de l'objectif final.
L'imaginaire du théâtre et les rêves qu'il transmet deviennent réalité après que le directeur ait dit ne rien vouloir balayer du réalisme. Le théâtre, sous son apparat d'instruments dénués de vie, peut être réaliste, peut nous faire voyager. La première séquence verra nos deux personnages clés : Jihei, un marchand dont l'entreprise ne fonctionne guère, et de l'autre Koharu, une courtisane d'une maison de plaisir de luxe. Jihei, homme marié avec deux enfants, n'a d'amour que pour Koharu qu'il veut à tout prix acheter mais la somme demandée est faramineuse : 150 pièces d'or. Une fortune qu'il ne peut donner, alors qu'un vil et dédaigneux homme fortuné est prêt à l'acheter. 

Ces deux amants sont piégés par une fatalité qu'ils ne semblent guère être en mesure de s'en émanciper. Shinoda expose la réalité sociétale de jadis. Les conventions sociales ont une importance de tout premier plan. Un homme affriolé par une courtisane est quelque chose de mal vu, qui plus est quand il a une famille à nourrir. La vie de famille est quelque chose de sacré au pays du Soleil Levant et toute entorse ne mène qu'à la ruine, l'humiliation et finalement au reniement. Jihei, malgré son mariage, n'est pas heureux. Il ne fornique plus avec sa femme et seul son coup de foudre a de l'importance. Magoemon, le frère de Jihei, effaré par de tels événements sordides, se déguisera en samouraï en sachant le projet des deux amants : un double suicide pour se retrouver dans l'au-delà et en finir avec cette vie qui n'est que souffrance morale et contraintes les cloisonnant dans un mode de vie dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Une mise en scène dans le but de sauver Jihei du suicide aboutira au plan voulu.
Jihei, persuadé de la trahison, répudiera Koharu. Du moins, dans un premier temps car l'amour qu'il a envers elle est trop fort. Sa femme abandonnée, connaissant pourtant ces batifolages et son infidélité, lui est soumise moralement, excusant presque ses dérapages, alors que les conflits familiaux prennent de l'ampleur après un acte de parjure. Ils veulent mettre fin à leur relation afin de sauver Osan du déshonneur et lui trouver un meilleur mari. Ayant eu connaissance de la mise en scène du début, Jihei s'enfuira avec Koharu et passeront à l'acte. Il transpercera Koharu avec son sabre et ira ensuite se pendre sur une colline. 

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Il y a de nombreuses choses à dire sur ce film. Tout d'abord, la thématique du double suicide n'est pas des plus originales chez les japonais. Ses origines remontent dès le XVIIème siècle et le sujet a donc été traité de nombreuses fois. Un tel constat, dans les mains d'un réalisateur bancal, n'aurait au mieux donné qu'un énième rouage du genre, certes, potable mais au final sans quelconque personnalité. Shinoda va réaliser un tour de force, si ce n'est un coup de maître en réinterprétant complètement la thématique du théâtre et du cinéma qu'il va conjuguer. Vous vous rappelez du premier paragraphe où je parlais de la notion de théâtre et de réalisme. Vous deviez penser que le propos allait s'arrêter juste à ce constat. Et bien non ! Visionner Double Suicide à Amijima est découvrir un film complètement en dehors des espaces que nous nous sommes forgés. Outre les obligations sociales et les sentiments personnels qui ne sont des seconds niveaux de lecture, au final, peu importants, c'est toute la mise en scène qui va conférer une puissance aussi originale qu'inattendue. Le réalisateur va repousser la dimension théâtrale en brisant les frontières à coup de masse et surtout sans que ça ne choque le moins du monde.
Les personnages ont un comportement en adéquation avec la dramaturgie, exagérant leurs émotions, submergés par la tristesse d'un destin qu'il leur est impossible d'atteindre, demandant juste à être heureux. Mieux encore, il va intégrer des kuroko qui auront une importance de tout premier plan dans le déroulement du récit. Késako ? Les kuroko sont des machinistes entièrement vêtus de noir du théâtre japonais ayant un grand nombre de fonctions comme déplacer les décors et accessoires sur scène, aider au changement de scène et de costumes. Le noir signifie qu'ils sont invisibles et ne font pas partie de l'action. 

Du moins en théorie car les kuroko manipulent les personnages comme ils manipuleraient des marionnettes. Le champ est constamment traversé par ces âmes fantomatiques, cassant le déroulement réaliste de l'histoire. C'est une réflexion sur le destin qu'ils nous proposent vu qu'ils aideront les amants à se retrouver dans la mort. La scène de la pendaison assistée par ces kuroko en sera l'exemple le plus frappant. A côté, les décors se montrent être des scènes de théâtre, chose confirmée lorsque Jihei renversera tous les murs de sa maison avec ses mains. Les changements de séquence se feront parfois par l'intermédiaire d'un mur tournant où les personnages se dirigeront pour la transition suivante.
L'action pourra parfois être stoppée, le narrateur nous expliquant des points importants ne pouvant être visualisé comme cette lettre adressée à Koharu que deux mains prendront pour la mettre face caméra. Le narrateur omniscient expliquera le détail des événements plus d'une fois. Le style assumé de A à Z pourra autant déstabiliser qu'il fascinera, promouvant Double Suicide à Amijima comme l'un des exemples les plus représentatifs du cinéma d'avant-garde et de cette volonté de s'extirper du classicisme de jadis. Les images parlent d'elles-mêmes. Si sa difficulté d'accès n'est aucunement surprenante, force est de constater que l'attraction est instantanée pour celui qui acceptera ce choix, ne s'ennuyant pas le moins du monde durant une trop courte durée de 1h40 au vu de l'expérience proposée.

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Et j'en viens maintenant au visuel du film, tout simplement hallucinant de beauté. Son goût prononcé pour l'esthétisme nous fait saliver de la bouche comme des yeux. Le noir et blanc offre un résultat de grande qualité où le choix des ombres et des lumières charmera les plus réfractaires. Pourtant, pas de stylisation à outrance et trop de clinquant. Le minimalisme formel des décors séduit irrémédiablement et du simple naquit le luxe sans quelconque fioriture. Les plans aideront beaucoup à cela en apportant une grande place aux décors qui sont aussi des acteurs à part entière dans un théâtre, tout en filmant les émotions en parallèle via les traditionnels gros plans.
La bande sonore s'inscrit dans la tonalité mélancolique propre au récit et enfin l'interprétation des acteurs sera de qualité certaine avec Kichiemon Nakamura, Shima Iwashita jouant à la fois le rôle de Koharu et de Osan, Shizue Kawarasaki, Yusuke Takita ou Tokie Hidari. On pourra comprendre que certains trouveront les scènes de larme un peu trop exagérées. Moi-même dois bien avouer avoir parfois partagé ce point de vue mais c'est le style qui veut ça. On aimera ou on détestera mais en aucun cas, Shinoda n'aura de but que de vouloir tirer des larmes au spectateur en poussant le drame à des stades grotesques. La tristesse fait partie de la dimension théâtrale, ce qui est un très bon point.

Vous comprendrez bien qu'il n'est pas facile d'aborder et de chroniquer un film comme Double Suicide à Amijima tant la mise en scène et la narration déboussoleront complètement le spectateur qui n'a pas été mis au courant de la chose. Mais quel résultat ! Quelle prise de risque osée qui s'est avérée plus que payante ! A travers une tragédie lorgnant dans le "shakespearien", Shinoda s'approprie les codes du théâtre qu'il triture pour les lier aux codes cinématographiques qu'il déstabilise bien plus fortement. Mêler ces deux domaines était culotté mais le traitement est tel que cette association en est devenue synergique sans que l'une des deux dimensions n'éclipse l'autre. Alors que nous aurions pu être en droit d'attendre le pire, c'est un authentique coup de maître que crée l'énergumène qui n'a pas du tout eu froid aux yeux. L'esthétique revendiquée renforce la tonalité et la force du récit, passant parfois plus au premier plan que l'histoire elle-même. Une observation facile renforçant le statut d'esthète qu'est Shinoda. S'il est malheureux de dire que le réalisateur n'ait pas eu une renommée aussi importante, c'est peut-être parce que celui-ci privilégiera plus le plaisir des sens et le sensoriel, ce qui explique sa difficulté d'accès.
A travers cette histoire d'amants redoutant la mort qu'ils ont pourtant choisi, le film d'amour vit, cette année-là, une singularité faire surface sans aucun autre équivalent dans le Septième Art. Beau, profond, souvent dur et cruel, Double Suicide à Amijima s'illustre comme une leçon de cinéma, une expérience unique en son genre qui rendrait quiconque amoureux momentanément du film d'amour, un régal pour cinéphile trop peu connu, en raison du cachet "Nouvelle Vague Japonaise", que je suis fier de mettre en valeur en martelant que ce courant est sans nul doute l'une des plus grandes splendeurs de l'histoire du cinéma.

 

Note : 17,5/20

 

 

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