19608603

Genre : Drame, historique 

Année : 1963

Durée : 3h06

 

Synopsis :

En 1860, tandis que la Sicile est submergée par les bouleversements de Garibaldi et de ses Chemises Rouges, le prince Salina se rend avec toute sa famille dans sa résidence de Donnafugata. Prévoyant le déclin de l'aristocratie, ce dernier accepte une mésalliance et marie son neveu Tancrède à la fille du maire de la ville, représentant la classe montante.

 

La critique :

Parmi les différents pays européens, nul doute que l'Italie tient une place prépondérante, ceci en grande partie dû à son fameux courant du néoréalisme italien, s'étendant de 1943 à environ 1955. Parmi celui-ci, de prestigieux réalisateurs dont la renommée fut internationale et se poursuivit à travers les décennies. On citera Roberto Rossellini, Vittorio De Sica, Giuseppe De Santis et bien évidemment Luchino Visconti. Visconti est avant tout une institution. Considéré comme l'un des plus grands cinéastes italiens de tous les temps, sa filmographie n'a pourtant pas mis tout le monde d'accord. Les dissensions entre le public et les critiques spécialisées étaient bel et bien là. Son métrage La Terre Tremble ne reçut guère de faveurs et Senso fut dénoncé comme une trahison du néoréalisme. Une trahison assez ironique dans la finalité sachant que Les Amants Diaboliques est considéré comme le premier film du courant néoréaliste. C'est en 1962 que Visconti mettra enfin d'accord les critiques et le public avec son plus grand succès : Le Guépard. Une fresque titanesque adaptée du roman éponyme de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, un romancier issu de la noblesse sicilienne décrivant la décadence de cette haute société dans le contexte houleux du rattachement à l'Italie en 1860. Décédé en 1957, son roman sera publié en 1958 pour devenir le tout premier best-seller italien. 

Avec cette adaptation dont la durée de tournage dura 15 mois, le réalisateur confirma définitivement son talent vu qu'il obtiendra la prestigieuse Palme d'Or à Cannes mais pas que. La version restaurée sera sélectionnée dans la catégorie Cannes Classics et il sera également choisi parmi les 100 films italiens à conserver. Il est aussi ce film dont l'investissement exigé fut colossal à un point tel qu'il se révèlera supérieur aux prévisions de la Titanus. Avec Sodome et Gomorrhe dont le succès cinématographique fut faible, ils causèrent la suspension cinématographique de la Titanus ne se focalisant désormais plus que sur la production télévisuelle. Il faut dire que le caractère maniaque de Visconti avait de quoi causer le tournis mais nous en reparlerons par la suite. Pourtant, sous cet apparat de réussite, le projet fut une belle gageure concernant sa durée.
A l'origine, il durait 3h25 mais les producteurs ont exigé de le raccourcir jusqu'à ce que Visconti menace de passer devant les tribunaux. Au milieu des années 80, le film sera remonté en Technicolor pour atteindre la durée que nous connaissons aujourd'hui. Bref, sous ses travers d'oeuvre grandiloquente, se cache un film d'une profonde complexité dont le challenge ne sera pas de tout repos pour proposer une chronique décente.

Il_gattopardo_salina01

ATTENTION SPOILERS : En 1860, Garibaldi débarque en Sicile pour renverser les Bourbons. Tancrède, neveu du prince Salina et jeune homme ambitieux, se bat aux côtés des républicains, décidés à frayer un chemin au régime constitutionnel de Victor-Emmanuel, le roi de Piémont-Sardaigne. Salina, comprenant que les événements révolutionnaires sonnent le glas de la monarchie, soutient Tancrède. Au début de l'été, le prince quitte Palerme avec sa famille et se retire dans sa propriété de Donnafugata. Tancrède fait la connaissance d'Angelica, la fille du maire, dont il s'éprend.
Bientôt, les échos du rattachement de la Sicile à l'Italie unifiée leur parviennent. La grande Histoire s'immisce dans le quotidien des petites gens et des notables.

La difficulté d'accès réside dans un contexte historique et socio-politique âpre. Un contexte prenant place dans les tourments révolutionnaires du Risorgimento lors de laquelle on vit une unification italienne par annexion de la Lombardie, de Venise du royaume des Deux-Siciles, du grand-duché de Toscane ou encore du royaume de Sardaigne. Il faut dire que la géopolitique italienne de jadis tenait plus d'une fragmentation du pays en différents royaumes autonomes. A côté de ça, le fédéralisme belge passerait presque pour une politique de simplet (pas le même univers non plus, ceci dit) ! Au sein de tout ceci, Giuseppe Garibaldi, l'un des pères de la patrie italienne, qui conduisit et combattu dans un grand nombre de campagnes militaires permettant la constitution de la fameuse Italie Unifiée que nous connaissons. Avec le débarquement de Garibaldi en Sicile à Marsala, la fin de l'aristocratie est envisagée avec détachement et mélancolie par le noble Don Fabrizio Salina.
La chute de leur hégémonie voit la nouvelle bourgeoisie constituée des administrateurs et des grands propriétaires terriens. Une nouvelle classe sociale monte. Son neveu Tancrède est partisan de la lutte des Chemises Rouges en y participant pleinement. Bien que le soutenant dans sa lutte et son ascension, Salina ne peut cacher son désarroi envers d'importantes mutations sociétales à venir. Partagé entre le désir de renouveau et de vouloir garder une forme d'emprise élitiste sur une Italie multi polaire, il observe en spectateur invétéré depuis le début des hostilités.

En parallèle, Tancrède, essayant de faire tourner la situation à son avantage, va délaisser Conchetta, en qui il avait montré un certain intérêt, pour tomber amoureux d'Angelica, la fille de Don Calogero Sedara, le maire du village de Donnafugata. Reflet de l'opportunisme d'une aristocratie en déshérence et bien consciente de son sort, il sera incité par Salina pour l'épouser et avoir accès à son patrimoine considérable. Chose inenvisageable auparavant, l'aristocratie a besoin d'une aide financière pour vivre dans un monde changeant. L'arrivée d'un fonctionnaire, le cavalière Chevalley Di Monterzuolo, va proposer à Salina d'être nouveau sénateur du, désormais, Royaume d'Italie.
Une telle offre sera refusée, Salina étant trop lié au vieux monde sicilien. Hostile au changement, peur de l'inconnu face à un avenir dans lequel il ne se reconnaîtra pas. "Ensuite, ce sera différent mais pire...", voilà les mots qui illustreront bien sa résignation sur un modèle que lui et les autres de son rang ne peuvent, pour une fois, pas exercer un rôle dessus. Ils n'ont pas la capacité d'influer sur le cours des événements politiques à venir. Rien de plus déprimant que de ne plus avoir les facultés pour dompter la civilisation. 

 

guépard2

Avec une ambition démesurée, Visconti nous convie à une longue plongée de 3h dans ce microcosme raffiné, résigné et acceptant la fatalité qui leur est imposé. Un état de fait inquiétant au vu des choix d'un grand nombre de gens préférant se contenter de leur sort au lieu de se battre. Il témoigne aussi d'ambitions inexistantes, d'une idéologie trouble, d'objectifs caduques et de rêves évanescents, alors que le camp adverse s'est construit une vision de la vie progressiste et cultive l'idéalisme. Dans chaque modèle périmé, un renouveau se crée irrémédiablement.
Qu'ils ne soient ou non issus de la noblesse, seuls ceux qui désirent vaincre en se donnant les moyens sont aptes à faire tourner les choses à leur avantage. Le Guépard a donc cette dimension sociologique gratifiante d'analyses diverses, tout en faisant montre du moindre souci du détail. Il est le film construit entre deux styles cinématographiques de son réalisateur qui n'y a pas été de main morte. Rigoureux, voire même maniaque, chaque chose doit être parfaite, quitte à prolonger le tournage. Ce qui expliquera la longue durée pour accoucher de son dernier bébé. Bien sûr, on songe directement à la dernière scène du bal où Salina prend conscience de l'union inévitable entre la nouvelle bourgeoisie et l'aristocratie déclinante. Une scène rendue parmi les plus célèbres de l'histoire du Septième Art italien.

Le palais Gangi de Palerme fut réouvert pour le tournage. La mobilisation est sans précédent : 20 électriciens, 120 couturiers, 150 artisans chargés du décor sans oublier les coiffeurs et les maquilleurs. La longue séquence s'étalant de 7h du soir à l'aube en raison de la canicule, et ce durant 48 jours où le cinéaste passait tout au peigne fin, de chaque décor à chaque figurant. Des fleurs furent envoyées chaque jour par avion, les parfums furent sélectionnés, de nouvelles chandelles aux lustres toutes les heures et le remplacement systématique des bougies fondant comme neige au soleil. Une coiffeuse aurait, apparemment, fait une dépression nerveuse après le tournage. Mais l'histoire ne s'arrêtera pas là vu que les figurants furent choisis avec minutie pour les scènes de bataille selon leur type morphologique. Un tel figurant devait se trouver là, un autre là et etc.
De quoi donner le tournis et de belles prises de tête à l'ensemble du personnel. Cependant, le résultat est là et nous sommes là, devant, pantois devant une reconstitution absolument dantesque tant la crédibilité pousse Le Guépard à avoir redonné vie à un monde lointain avec une maestria intergalactique. Ce n'est pas pour rien que Visconti est qualifié de fin esthète et de perfectionniste esthétique. Un point qui lui sera plus d'une fois reproché, les critique le taxant d'avoir trahi la cause marxiste de par son aspect spectaculaire et une stylistique distinguée, voire même aux relents byzantins tant cela va loin.

leopardas_pagrindine_0

Le régal visuel sera total pour tout ce qui concerne les lumières, les plans, les décors et les 1001 couleurs ressortant dans une symbiose d'une harmonie difficilement comparable. On pense à tous ces bouquets de fleurs sublimant un décor déjà sublimé auparavant. On pense à l'élégance renversante des robes et des costumes dont on ne peut imaginer le travail derrière. On pense aux paysages siciliens incroyables berçant nos rétines. Une berceuse davantage amplifiée par une piste audio grandiloquente en tout point, officiant forcément dans la musique classique.
Histoire de rajouter encore de l'érudition, de grands acteurs furent sélectionnés : Burt Lancaster, Alain Delon, Claudia Cardinale en tête dont leur jeu d'acteur est millimétré. Suivent ensuite Paolo Stoppa, Rina Romelli, Romolo Valli ou Mario Girotti. De quoi se sentir fier pour eux de se dire d'avoir joué dans Le Guépard

Le Guépard est en quelque sorte l'essence même de la classe italienne qu'il partage avec Federico Fellini, cependant bien plus poussé dans son exigence sans précédent, ce qui n'est pas rien quand on constate l'exigence de Fellini. C'est un monument qui nous est offert avec une acuité stylistique réinventant la forme de son réalisateur en bonifiant à son paroxysme l'esthétique. Oui, Visconti est le cinéaste italien de l'esthétique, toujours avec Fellini, repoussant l'image à des niveaux invraisemblables. Ce point est limite, au risque de me faire tancer, ce qui sautera le plus aux yeux quand nous repenserons au visionnage. Ce qui ne veut pas dire que tout le reste est au second plan.
La mise en scène d'une grâce exemplaire se contemple durant 3h qui ne pourront que difficilement décrocher le spectateur de l'expérience auquel il fait face. Le Guépard est le film synonyme d'ambition cinématographique dont chaque scène mériterait une analyse plus poussée. Vous me permettrez donc d'excuser la frugalité de cette chronique qui aurait été bien trop longue et bien trop complexe à mettre en place si j'avais dû me lancer dans ce projet pharaonique, en plus d'avoir dû solliciter plusieurs visionnages. Et plusieurs visionnages d'un film de 3h, c'est dur et long... très long. Après tout, je trouve qu'il serait inutile de trop en dire vu que le métrage est un Valpolicella qui doit pleinement se savourer sans gâcher la surprise en décrivant chaque scène. Mais je suppose que cette maigre chronique devrait solliciter un intérêt grandissant dont la seule difficulté d'accès résidera justement dans cette durée se mêlant à un rythme posé. Chose difficilement accessible de beaucoup à notre époque. Le Guépard, c'est une leçon de cinéma qui fera danser les hommes et femmes pour l'éternité. Un symbole artistique d'une époque révolue. Si j'admets toujours que Mort à Venise est mon préféré de Visconti, il serait absolument criminel que de ne pas dire que Le Guépard est un monument dont la scène de bal n'est pas prête de quitter votre esprit. 

 

Note : 17/20

 

 

orange-mecanique   Taratata