Une_femme_a_sacrifier

Genre : Drame, pinku eiga (interdit aux - 16 ans)

Année : 1974

Durée : 1h10

 

Synopsis :

Un pervers recherché par la police pour pédophilie séquestre son ex-femme dans une cabane en forêt et lui fait subir les pires traitements.

 

La critique :

Bis repetita depuis mon entrée en force dans le genre. Vous n'êtes sans doute pas sans savoir qu'à l'horizon du milieu des années 60, l'émergence de la télévision dans les foyers japonais déstabilisa grandement les maisons de production voyant leur audience décliner de manière inquiétante. La situation du cinéma nippon était alors chaotique et tous les acteurs de cette chute devaient se concerter pour redorer son image et ainsi redonner la foi du peuple envers le Septième Art. Si la Nouvelle Vague Japonaise rompu avec le classicisme d'alors en réagissant aux critiques austères d'un genre devenu has-been, le marché du pinku eiga fut lancé. Le but était de créer des films racoleurs où le sexe en serait le centre névralgique. Dans l'esprit de la fin des années 60, transgresser les règles était un objectif quasiment désiré.
Ainsi, le pinku eiga se targua d'une grande popularité, la raison étant aussi liée au gouvernement japonais interdisant les clubs de strip-tease et le cinéma pornographique pour donner une image plus présentable à l'orée des JO de 1964. De plus, le faible budget et le temps de tournage très court permirent de sortir en masse des films, assurant ainsi un renouvellement constant. 

Au début des années 70, le terme de Roman Porno entra dans le dictionnaire du Septième Art et caractérisait les nombreux films érotiques produits par la Nikkatsu à partir de 1971. Côté pinku eiga, plusieurs réalisateurs se démarquèrent pour imposer une empreinte de taille à travers les années, donnant ses lettres de noblesse à un genre qui aurait pu très vite devenir désuet et lamentable de qualité. Indubitablement, le nom de Koji Wakamatsu résonne en premier lieu quand nous y pensons. Un réalisateur culte hissé parmi les plus importants cinéastes japonais. On pourra parler de Masao Adachi ou Hisayasu Sato. Pour le Roman Porno, Tatsumi Kurashino, Noboru Tanaka et Masaru Konuma furent des personnes très réputées. C'est ce dernier qui fera l'objet d'une seconde chronique, après la rédaction du très intéressant La Vie Secrète de Mme YoshinoKonuma exposait son art et son érudition avec fierté. Le réalisateur vit une carrière difficile en raison d'une perte d'audience de ses films à la TV.
En parallèle, des budgets importants et des professionnels talentueux étaient octroyés aux réalisateurs de films roses par le président de la Nikkatsu. Son plaisir de devenir réalisateur était tel qu'il se lanca dans l'aventure et avec lui, une renommée mondiale. Avec un plaisir non dissimulé, des maisons d'édition ont suscité un intérêt en permettant une distribution VOSTFR de ces oeuvres de niche pour cinéphiles aux tendances "borderline". Au sein de la filmographie fournie de Konuma, ses deux films les plus connus : Fleur Secrète et justement Une Femme à Sacrifier qui susciteront notre intérêt.

wifetobesacrificed5

ATTENTION SPOILERS : Akiko divorce de son époux Kumisada qu’elle accuse de sévices. Contraint de mener une vie clandestine pour échapper aux investigations de la police, celui-ci réapparaît trois ans plus tard dans la ville où réside Akiko, lui passe au doigt une alliance reliée à une chaîne, l’oblige à le suivre dans une vieille maison forestière abandonnée puis la soumet à ses fantasmes les plus extrêmes.

Si la pochette aguicheuse et réconfortante pourra séduire, autant vous mettre en garde que l'impression de douceur et de lyrisme va vite vous filer entre les doigts. Le synopsis peut déjà contribuer à l'hostilité des plus timorés et pour cause, autant dire que Konuma est en grande forme aujourd'hui. Il ne faudra pas longtemps pour instaurer le malaise du cinéphile lorsque le regard béat d'un homme se focalisera sur le petit popotin à l'air libre d'une fillette au bord d'une rivière. Tant qu'à pousser le vice, autant y aller jusqu'au bout en mentionnant le fait que cet homme est son tonton et qu'il l'a violé. On passera outre la déclaration du policier lorsqu'il mentionnera que l'examen anatomique de la fille (toujours vivante) a montré un vagin anormalement dilaté. Comme ça, c'est dit !
L'innocence de la pochette nous paraît bien loin après, à peine, 5 minutes. Donc, Kumisada conscient qu'il est recherché par la police, ne peut se résigner qu'à vivre en secret. Pas de quelconque tirade explicative sur sa psyché et ses pulsions, pour le moins, glauques. Il n'aime pas les femmes et préfère la chair neuve (désolé mais ce n'est pas moi qui l'invente...). Sans que l'on ne sache trop pourquoi, il débarque dans un patelin pour, disons-le, kidnapper son ex-épouse et la séquestrer dans une vieille maison abandonnée où il pourra s'éprendre de pulsions réfrénées depuis longtemps.

A ce sujet, difficile de mettre un sens logique sur la pensée de cet homme torturé. Il semble aimer la femme mais uniquement dans un but de domination et de souffrance, comme s'il semblait se venger d'un traumatisme passé. Une simple hypothèse car rien ne sera explicitement mentionné au cours de la séance. Aime-t-il simplement la débauche (torture) et l'interdit (pédophilie) ? Autant de troubles suppositions. Cloîtrée dans un décor écrasant et saucissonnée façon bondage, Akiko va alors subir, contre son gré, la perversion de celui qui fut autrefois son époux. Pas non plus d'explication sur leur relation passée, sur leurs pratiques sexuelles de jadis. Ce qui est sûr est que l'on remarquera très vite que ce n'est pas la tasse de thé de Akiko, ce qui tend à penser que Kumisada a dû péter les plombs après le divorce. La neurasthénie mentale engendrée semblerait prendre sa source le jour où une part sombre en lui, suite à la rupture, s'est réveillée pour semer le mal.
Encore une fois, autant de flou dans un contexte bizarre et sacrément glauque. Autant dire que certains risqueraient de tourner de l'oeil devant le sadisme de cet homme dépravé dont l'amour et le respect envers son ex-femme sont portés disparus. Par quoi commencer ? Allons-y en douceur avec un petit viol, une belle observation de cette femme constamment attachée, parfois suspendue à des poutres en hauteur ou alors forcée de déféquer sous l'oeil contemplatif de Kumisada. Sa tentative d'échappatoire, dès le début, prendra vite fin lorsqu'elle tombera sur deux chasseurs qui ne se gêneront pas pour la violer à leur tour dans la forêt. Dans cette maison située au beau milieu de nulle part, le danger semble ne pas seulement rôder dans la maison.

207370

Pour corser les choses et abasourdir celui qui s'attendait à un pinku eiga sans déviance ou quelconque exagération, Konuma va s'embarquer dans le jusqu'au boutisme dans les scènes de torture réduisant Akiko à une poupée de chair brisée. Au menu des réjouissances : fonte de cire sur les parties sensibles, séance de fouettage mais pas que vu que l'apparition d'un couple ayant raté leur double suicide va servir la jouissance sadique du pédophile. Les attachant à leur tour, il en profitera pour faire un lavement à la femme où se succédera un très rapide plan nous gratifiant d'une diarrhée en bonne et due forme. Rassurez-vous, nous officions dans l'érotisme donc les gros plans directs sur l'action ne seront pas de la partie. Cela risque de vous étonner mais l'interdiction aux moins de 16 ans est tout à fait juste. Par la suite, Akiko sera sommée de violer l'homme qui ne pourra que difficilement retenir son érection devant la grâce de cette splendide nymphe. A côté, Kumisada violera la femme.
Par cet acte, le concept même de l'amour est réduit en bouillie par l'infâmie perpétrée. Akiko, plongeant dans la folie, développera un syndrome de Stockholm en acceptant avec envie les satyriasis sadomasochistes.

Le procédé que Konuma va mettre en place tient presque du coup de génie vu qu'il parviendra à susciter l'intérêt du spectateur devenu pitoyable voyeuriste du spectacle proposé à forte tendance SM et scatologique le fascinant. Réduit à personnage impardonnable, il est là prostré devant son écran à voir une femme souffrir dans l'indifférence la plus totale, abandonnée de tous et de toutes. Un ressenti très dérangeant en ressort, alors que l'ambiance ne fait que devenir davantage oppressante. Avec 70 minutes au compteur, Konuma parvient, de manière aisée, à garder l'attention du spectateur en éveil, étant plus interpellé par la chose que réellement excité (enfin, en théorie...).
Une Femme à Sacrifier n'est pas construit dans cette optique d'être un tableau bond à se lustrer l'asperge devant mais plus à interroger sur la nature humaine défaillante. Il interroge surtout ce patriarcat malfaisant prenant plaisir à faire souffrir le sexe féminin plus faible de nature. Il y a donc une vraie dimension sociologique portant sur la lutte des sexes. Preuve en est que le Roman Porno n'évolue pas dans la même matrice que le film pornographique occidental standard où seuls le plaisir et l'éjaculation sont les objectifs du cahier de charges. 

207371

Bien sûr, ça ne s'arrêtera pas là car, comme on a souvent pu le remarquer, le pinku eiga et par extension le Roman Porno étaient dirigés par des réalisateurs professionnels et expérimentés. Donc si les contraintes et priorités commerciales imposaient des petits budgets, une courte durée (70 à 80 minutes environ) et des temps de tournage très courts (moins de 15 jours, tournage et montage compris), les dimensions artistiques et esthétiques n'étaient pas exclues. De ce constat ressort une stylistique raffinée où les décors et le cadre forestier sont paradoxalement rendus beaux. La mise en scène érotique fait naître une élaboration complexe de réalisation où le 35mm fait merveille.
A aucun moment, on ne verse dans le putassier. L'atmosphère sonore, si on retire les cris et supplications, a le mérite de contenir des mélodies lyriques s'accordant étrangement bien avec la tonalité du titre. Enfin, on retrouve à nouveau Naomi Tani toujours aussi impliquée. Sont aussi présents Nagatoshi Sakamoto, Terumi Azuma, Hidetoshi Kageyama et Teesen Nakahira

Une fois de plus, le Roman Porno fait merveille et apporte ses lettres de noblesse à un style qui en a cruellement besoin au vu de sa dénaturation stratosphérique rencontrée chez nous. Là où le plaisir immédiat sans recherche cinématographique est roi, le pinku eiga et le Roman Porno privilégieront la carte de l'esthétisme, de l'ambiance, du naturalisme cinématographique et parfois du second niveau de lecture. A ce stade-là, la dimension sexuelle a su se conjuguer avec le Septième Art pour s'éloigner du vulgaire et offrir du raffinement et de la recherche qui comblera les puristes. S'il est vrai que Konuma n'y a pas été de main morte dans ses aspirations, à aucun moment le ridicule et le roturier n'entrent dans le jeu. Le fait d'écarter toute trivialité alors que le contexte était très risqué témoigne d'une irrémédiable érudition, en dépit de certaines zones d'ombre énervantes.
Masaru Konuma est l'archétype du réalisateur qui devrait être un exemple pour n'importe quel pornographe désireux de se lancer dans le genre éhonté de la pornographie où jamais le Septième Art n'aura autant été souillé. Malgré la grande violence physique et psychologique, le travail de recherche est bel et bien là et si l'expérience est pour le moins déstabilisante, voire carrément choquante, Une Femme à Sacrifier est une oeuvre séduisante, aboutie qui réconcilie le sexe et le cinéma. Ce qui est suffisamment rare que pour ne pas être mentionné.

 

Note : 15/20

 

orange-mecanique   Taratata