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Genre : Inclassable, expérimental

Année : 2010

Durée : 1h23

 

Synopsis :

Le Cinéma des Ruines nous convie à explorer le travail du cinéaste canadien Solomon Nagler par le biais de l'ensemble de son travail cinématographique récent. A travers huit court-métrages subliminaux, c'est un voyage vers d'autres contrées où se pose notre interrogation sur notre propre définition du cinéma. Cette anthologie sortie directement du mythique ICPCE nous renvoie vers notre propre conscience du Septième Art et notre introspection quant à notre vision des codes artistiques forgés jusqu'alors. Bienvenue dans les plus hautes strates du cinéma alternatif ! 

 

La critique :

Fut un temps où, dans ma "lointaine" jeunesse, ma vision du cinéma était assez superficielle, s'arrêtant aux codes préétablis, aux films commerciaux et à un taux d'exigence ridiculement faible. Comme beaucoup de monde, l'adolescence est une période où l'éveil de notre sens critique et de notre curiosité n'en est qu'à ses premiers balbutiements, se montrant de toute façon insuffisante pour parvenir à s'immiscer pleinement dans des thématiques culturelles. A 16 ans, même 18 ans, dur dur d'être passionné par la Nouvelle Vague ou le cinéma muet. Pourtant, aussi longtemps que je m'en souvienne, je n'ai pas de souvenirs d'avoir eu une hostilité systématique mâtinée de fermeture d'esprit pour les films autres que ce que j'avais l'habitude de visionner. En farfouillant sur Internet, on peut parfois tomber sur des trucs que n'auraient sans doute pas regardé 99% des jeunes de notre âge.
L'exemple le plus représentatif fut que je visionnais Eraserhead du haut de mes 17 ans. Avec du recul, je me rendis compte que j'avais en moi une certaine curiosité qui me poussait à m'intéresser à peu près à tout et n'importe quoi dans le cinéma. Heureusement dirais-je car combien en restent aux premières strates même en grandissant ? Sans doute beaucoup trop... Alors que j'eus déjà un avant-goût du concept de film expérimental, il faudra quelques années plus tard pour que je découvre Naveton Cinéma et avec lui ma plongée dans un univers insoupçonné qui me renvoya indirectement à ce fameux Eraserhead. Des films par dizaines, tous éprouvant en moi une envie d'être visionnés et puis, à côté, la satisfaction d'avoir écouté mon intuition. Et puis, il y a eu l'ICPCE ou l'Institut pour la Coordination et la Propagation des Cinémas Exploratoires. Une boîte canadienne ultra-underground aux relents satanistes et anarchistes.

Il faut dire qu'A Rebours et Incarnation plantèrent le décor dans le transgressif repoussé à des frontières jamais envisagées jusqu'alors. L'expérimental et l'ultra violence s'assemblèrent en un chaos visuel propre à bouleverser quiconque. Ces chrestomathies étant très rares, peu peuvent prétendre à y avoir eu accès. Cependant, il semblerait que cette réputation de jadis soit devenue quelque peu évanescente avec le temps. De nouvelles pièces virent le jour pour le plus grand bonheur des quelques adeptes idolâtrant la tendance contre-culture. Une batterie de divers réalisateurs obscurs firent les honneurs de ce collectif borderline, comme ce fut le cas avec le surréaliste Contre-Oeil.
En parallèle, certains petits bonhommes auront même droit à avoir une anthologie rien que pour eux. Etienne O'Leary en sera un mais surtout Solomon Nagler qui aura l'honneur de faire l'objet d'une chronique, pas seulement, dans nos colonnes mais aussi sur Internet où il fut encore inédit jusqu'à aujourd'hui en chronique, avec son Le Cinéma des Ruines. M'étant préalablement essayé à ce style canadien avec Contre-Oeil qui fut un calvaire mental à être chroniqué, mon côté masochiste a voulu récidiver en m'aventurant dans le paysage toujours plus torturé du démonologique ICPCE. Mon cerveau a-t-il su endurer un nouveau choc d'importance ? Vous le saurez juste en-dessous. 

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ATTENTION SPOILERS : Le Cinéma des Ruines nous convie à explorer le travail du cinéaste canadien Solomon Nagler par le biais de l'ensemble de son travail cinématographique récent. A travers huit court-métrages subliminaux, c'est un voyage vers d'autres contrées où se pose notre interrogation sur notre propre définition du cinéma. Cette anthologie sortie directement du mythique ICPCE nous renvoie vers notre propre conscience du Septième Art et notre introspection quant à notre vision des codes artistiques forgés jusqu'alors. Bienvenue dans les plus hautes strates du cinéma alternatif ! 

Au travers de ce synopsis made in Taratata qui a dû prendre un shot de bourbon pour le pondre, je pense bien qu'il est inutile de s'attendre à vous balader en territoire connu. Quésaquo territoire connu ? Oui, aux téméraires qui se plairaient à poursuivre la chronique, je me permets de vous dire que rentrer dans le monde de l'ICPCE, c'est faire fi de votre perception cinématographique acquise après de très longues sessions devant votre écran. C'est faire fi du cinéma tel que vous le connaissez pour rentrer en plein dans le plus underground du cinéma alternatif.
Alors, non, à tous ceux qui se poseraient la question, les métrages proposés ne sortent absolument pas du darknet et ne mettent à aucun moment en scène de la violence paroxystique. Ce qui est paroxystique, en revanche, c'est l'expérience qui vous sera proposée. Solomon Nagler, un joyeux luron, va vous jeter droit dans les limbes de son esprit torturé divisé en 8 métrages bien précis. Au vu du cheminement des différents chapitres, nous pouvons diviser Le Cinéma des Ruines en trois parties bien distinctes. Tout d'abord, la première partie concerne la fameuse "trilogie élégiaque", composée de trois courts-métrages réalisés entre 2003 et 2007, voyant les oeuvres les plus connues et les plus célébrées du cinéaste. Que racontent-elles ? 

Perhaps/We (11 min) : Un peintre, par l'entremise d'un rêve, se retrouve à Lodz en Pologne, ville totalement ravagée par la guerre et qui semble sombrer dans un deuil éternel, dans laquelle il erre guidé par les esprits des juifs assassinés lors de la Shoah. 

The Sex of Self-Hatred (9 min) : L'ultime moment de la vie d'Otto Weininger, un jeune homme de 23 ans qui se retrouve dans la maison où Beethoven est mort, alors qu’il est décidé à se donner la mortTirailler entre la sensualité qu’il sent monter en lui et le désarroi qui l’accable suite à l’échec critique de son livre Geschlecht und Charakter (Sexe et caractère) par lequel il avait l’espoir de faire reconnaître son génie, il se laisse peu à peu envahir par ses pensées destructrices et se suicide. Avant de passer à l’acte, il aura laissé ces derniers mots : « Je me suicide pour ne pas avoir à tuer quelqu’un ».

Fugue of Nefesh (29 min) : La rencontre des âmes d’un survivant de l’holocauste et d’un jeune autochtone qui viennent de décéder. Prisonniers de leur transmigration respective, ils errent en compagnie d’autres âmes en peine dans un quartier désolé de Winnipeg, apprivoisant doucement leur nouvel état.

 

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Par quoi commencer ? Comment appréhender une oeuvre aussi difficile que celle de Solomon Nagler ? Ayant pourtant été préparé avec la chrestomathie réputée la plus austère de l'ICPCE (Contre-Oeil donc), difficile que de ne pas avoir la cervelle progressivement réduite en bouillie à chaque lettre tapée sur l'ordinateur. Dans la trilogie élégiaque, le synopsis présenté n'est que sensibilité, suggestion mentale et sensorialité. Le semblant de fil conducteur très évanescent nous prend avec lui dans un monde indéterminé où tout repère de temps et d'espace semble être, à première vue, annihilé pour ne laisser la place qu'à la pure expression cérébrale. Le seul point reliant ces trois histoires s'articule autour de la quête spirituelle de ces âmes à travers différents lieux : la Pologne d'après-guerre, l'Autriche du début du XXème siècle et le Canada contemporain. Une sorte de ligne du temps où l'expression des sens en est décuplée au fur et à mesure des métrages se succédant. La caméra se balade furtivement dans des décors avec pour mot d'ordre des phrases se comptant sur les doigts d'une main.
La suggestion est pleinement établie, sollicitant l'ouverture d'esprit et une imagination surdéveloppée pour tenter de cerner le pourquoi. Suggestion davantage amplifiée par une image vieillie aux moult distorsions agressant les rétines de son spectateur. Et pourtant, quelque chose en nous refuse de laisser tomber la séance. Si Perhaps/We, de qualité certaine, n'est pas celui qui bouleversera le plus, The Sex of Self-Hatred nous fait entrer dans une espèce de stase où notre faculté de penser est supplantée par l'annihilation mentale. 

Ceci laissant la place au métrage le plus ambitieux qui est, je le rappelle, Fugue Nefesh continuant toujours dans l'augmentation de la puissance. Pour être plus simple, comprenez bien que de l'excellent résultat de départ, vous transiterez pour aboutir au chef d'oeuvre dans sa pureté la plus profonde. Indubitablement, ce spicilège surdimensionné mériterait d'être visionné juste pour pouvoir s'enorgueillir de cette fameuse trilogie élégiaque qui est probablement l'un des exemples les mieux réussis, les plus aboutis de l'entièreté du cinéma expérimental. Ressortant de là ébahi par cette sombre splendeur, on est là à essayer d'analyser tant bien que mal ce qui nous a été offert. Tournant essentiellement autour d'une identité déchue et/ou meurtrie, Nagler explore l'homme confronté à ses propres tourments, à ses souvenirs et à la vision de son monde d'autrefois auquel il est devenu étranger.
Il est question de rêves, de fantasmagories subliminales dont la charge mélancolique bouleverse encore le cinéphile aventureux. Il recèle aussi cette dénonciation de la cruauté humaine mettant à mal des générations futures et influant sur la topologie qu'elle a brisée en toute âme et conscience comme Perhaps/We en atteste, de même que les tourments individuels seront centrés dans The Sex of Self-Hatred et que l'abandon à sa terre de jadis ciblera Fugue Nefesh

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Une fois sorti de ce triptyque éblouissant, la facture deviendra bien plus différente. Dans Black Salt Water Elegy (16 min), il y sera question d'un court-métrage quasi inidentifiable axé sur des enchaînements d'actes sans quelconque rapport entre eux. Une maison démolie, des gros plans sur un corps humain, une traversée d'un cours d'eau. La douche devient froide en nous retrouvant face à l'expérience la plus décevante du Cinéma des Ruines. La crainte d'un niveau amoindri nous taraude après avoir été témoin d'une érudition inouïe. Heureusement, Notes on Gesture (4 min) rattrape largement le coup sans quitter la réflexion sur l'interprétation de ce que nous voyons à l'écran. Par le biais d'une image indéfinissable, on voit une femme danser et juste après une autre plus statique.
Dans ce second gros chapitre contenant ces deux extraits, Nagler s'éloigne des questionnements existentiels et spirituels pour s'articuler sur l'observation rigoureuse du spectateur. Enfin, le DVD se clôturera sur 3 courts films dit de paysage. Très énigmatiques, elles sont intitulées Untitled et ont été produites en Super-8. Prayerielandescape (5 min) filme un kart arpentant les plaines canadiennes. The Last Jew of Edenbridge (4 min) filme un vieillard évoluant dans une synagogue autour de laquelle se dressent de multiples pierres tombales. Pour finir, Stone Killer se focalisera sur un homme effectuant sa gymnastique, également, dans une plaine. 

Si parler de trilogie serait quelque peu maladroit, ces oeuvres paysage ont toutes en commun de visualiser les rapports que les hommes peuvent entretenir avec des lieux spécifiques. C'est arrivé au bout que nous pouvons cerner les préoccupations premières de Solomon Nagler retranscrivant ses explorations du monde qui l'entoure. Il est un cinéaste sensible au contact du monde qu'il habite, questionnant l'identité topologique des lieux qu'il filme avec insistance. Accordant peu d'importance à afficher l'homme ou la femme, il place la Terre en premier acteur, déformant son aspect originel via une palette infinie de filtres différents, qu'ils soient couleurs, noir et blanc, sépia, distorsion abusive, contraste massif, vieillissement visuel. Chaque "histoire" a une identité esthétique propre, étant le point à prendre en compte. Le Cinéma des Ruines représente en quelque sorte le cinéma de l'expression des sens.
Le style peut rigoureusement s'intercaler avec le concept d'art contemporain qu'il retransmet en mouvement. Comme une sorte de tableau mouvant, la parole première est à l'image.

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Bien évidemment, la musique sera aux abonnés présents, mélangeant tonalités industrielles, mélodies émotionnelles et même un semblant de psytrance. Ce qui nous reviendra directement en tête est la tristesse nimbant l'atmosphère si désespérée de Fugue Nefesh où se conjuguera l'émotion auditive dans sa dernière partie. Métrage confirmant sa place sur le haut du podium en termes de puissance et de qualité. En revanche, on ne se risquera pas à aborder le cas de l'interprétation des acteurs dont beaucoup exercent un rôle, je dirais, précaire sans jeu poussif demandant des qualités exigeantes. On suppose que les personnes filmées sont non professionnelles. A côté, très peu de paroles seront au rendez-vous donc aucune inquiétude là-dessus. L'anglais étant la langue utilisée n'est pas important pour la compréhension (ha, ha !) de l'expérience qui nous est offerte. Je me permettrai de vous dire qu'il est inutile d'espérer trouver ces expérimentations en torrent ou simple téléchargement sur Internet.
La seule alternative possible sera de passer par la case du DVD dont le prix variera en fonction du site. Si je me rappelle bien, j'ai dû débourser la somme de 15€ sur eBay en entrant directement en contact avec le boss de l'ICPCE, Pierre-Luc Vaillencourt. A voir s'il propose toujours cette offre alléchante sinon il faudra probablement payer un peu plus cher.

Me voici arrivé au dernier paragraphe tant attendu après l'utilisation d'une demi boîte de Dafalgan Codéine. Que dire de plus que je n'ai déjà dit ? Tout ce que je peux dire est que le Septième Art m'étonnera toujours en terme de richesse et d'hétéroclite grâce à la ténacité de boîtes de production indépendantes voulant donner un souffle à un art malmené par l'ultra-capitalisation occidentale actuelle bridant les libertés pour plaire au public le plus large possible. En soi, c'est un choix logique mais quand on songe au fait que le cinéma soit vu comme un simple divertissement à notre époque a de quoi être inquiétant. L'idée n'est pas de diriger le monde vers cette scène contre-culture canadienne qui ferait passer Eraserhead et Begotten pour du Fincher en terme de difficulté d'accès mais c'est avant tout de montrer que le panel de choix proposés est gargantuesque et que chaque genre, style, courant ou esthétique ne peut être réduit au vulgaire anonymat. Cinéma Choc est là pour vous le rappeler régulièrement et stimuler en vous ce désir d'outrepasser vos idées, vos règles et votre vision du cinéma pour découvrir, aller sans cesse plus loin et en ressortir grandi.

Bien évidemment, et je le rappelle, vous vous doutez bien que ce florilège de constructions imagées peut se targuer d'une difficulté d'accès record, pouvant sérieusement talonner Contre-Oeil. Pourtant, ça serait passé à côté de quelque chose que de ne pas vous lancer, ne fut ce que, une fois dans l'ICPCE, symbole de la neurasthénie cinématographique qui modifiera à jamais votre notion du cinéma. Pas de demi-mesure, on aimera ou on détestera. Ceux qui aimeront se retrouveront en état d'hypnose jusqu'au bout (ou jusqu'à ce que leurs nerfs leur permettent). Dans mon cas, Le Cinéma des Ruines y est passé en une fois sans que je ne me sois retrouvé avec un aller simple pour l'asile le plus proche. Pour la chronique, ce fut nettement plus compliqué, usant de pharaoniques quantités de glucose pour faire fonctionner mes neurones. Mais peu importe, Solomon Nagler a fait un véritable coup de maître de par son inventivité parfois proche de la folie. A elle seule, la trilogie élégiaque mériterait d'acheter le DVD.
A ce stade, c'est la dimension artistique qui prédomine et non plus la dimension scénaristique. Bref, je crois que j'en resterai là car j'ai encore besoin de suffisamment de synapses pour écrire d'autres chroniques. On se passera de me demander de fournir une note à ce cru extraterrestre du collectif le plus austère de toute l'histoire du cinéma, sous peine de causer le suicide cérébral de votre cher Taratata. 

 

Note : JIofehfefirr)pfwx

 

 

orange-mecanique   Taratata