Violence-sans-raison-DVD

Genre : Drame, pinku eiga (interdit aux - 16 ans)

Année : 1969 

Durée : 1h15

 

Synopsis :

Deux étudiants et un ouvrier commettent viols et autres crimes sexuels pour libérer leur haine envers leur classe sociale, les riches ainsi que la société.

 

La critique :

Le cas de Koji Wakamatsu n'est plus à présenter sur Cinéma Choc vu les beaux honneurs attribués (5 films chroniqués en tout quand même et ce n'est pas fini). Réalisateur underground, adepte de la transgression, provocateur sans bornes dont la censure fait encore son oeuvre aujourd'hui en Chine et apparemment aux Etats-Unis aussi. Les qualificatifs manquent pour cet homme unique en son genre qui, malgré son cinéma acharné, est considéré comme l'un des cinéastes les plus importants de l'histoire du cinéma nippon. Il représente en quelque sorte celui qui donnera une popularité hors des frontières au fameux genre du pinku eiga. Un genre que j'ai pu, à de nombreuses reprises, décrire au terme de mes péripéties de chroniqueur cynique et sarcastique.
Enième petite piqûre de rappel, au milieu des années 60, la télévision fait son entrée dans les foyers. Subissant un déclin d'audience inquiétant, la TV est vite ciblée comme ennemi public numéro 1 par les maisons de production. En réaction à cela, la solution maligne était de fournir des métrages borderline aux thèmes plus racoleurs où le sexe et la violence tiendraient une place prépondérante. Comme nous le savons, l'humain a toujours en lui, qu'il le veuille ou non, ce voyeurisme qui le pousse à vouloir toucher à l'interdit. Le résultat est sans surprise : ça fonctionne à merveille. Mieux encore, les milieux du strip-tease et les pornos furent interdits à l'époque des JO, renforçant davantage le pinku eiga. 

Facile à définir, le pinku est un cinéma commercial à petit budget caractérisé par des temps de tournage très courts, une courte durée avoisinant les 75 minutes et une quantité très élevée de pellicules produites. Cependant, la réalisation se trouvait entre les mains de cinéastes professionnels et expérimentés, ce qui fait que l'on pouvait s'enorgueillir d'une stylistique propre aux réalisateurs désireux d'esthétiser leurs films. On est donc à des kilomètres de la production industrielle d'aujourd'hui entre les mains de manches incapables de respecter la sémantique du Septième Art. Définitivement, on peut être en droit de penser que le domaine de la pornographie est bel et bien enterré à l'heure actuelle quand fleurissaient jadis la vague du porno chic et le pinku. Restent du porno extrême pouvant faire montre d'un travail visuel (l'imbuvable Tohjiro et son style *hum hum original).
Bien sûr, n'allez pas penser que c'est quelque chose de monnaie courante. Que soit, vous déduirez donc que Wakamatsu est l'un des piliers du pinku, mêlant violence et intelligence avec une remarquable dextérité. Violence sans Raison est l'un de ses dix films tournés à eux seuls en l'an de grâce 1969. Entre les mains d'un inconnu, ce fait aurait eu raison d'être inquiet de la qualité mais dans le cas du feu japonais, on en vient à faire facilement l'impasse. Sixième métrage chroniqué aujourd'hui pour lui et qui portera le nom énigmatique de Violence sans Raison.

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ATTENTION SPOILERS : Deux étudiants et un ouvrier décident de se rebeller contre la société et d’assouvir sans la moindre gêne leurs désirs sexuels. Ensemble, en ville ou en campagne, ils vont chercher des jeunes femmes à violer. Puisque cette société les ignore et demeure incapable de les écouter, ces étudiants imposent leurs volontés quitte à braver les autorités.

On pourra dire ce que l'on veut mais il faudrait vraiment le vouloir pour ne pas directement reconnaître la patte de Wakamatsu à travers ce synopsis pour le moins plaisant. La réputation controversée du cinéaste n'est plus à faire. Ancien yakuza, il s'est retrouvé par la suite en accord avec les théories anarchistes et celles du milieu d'extrême gauche. Nul besoin de voir que cet homme sera persona non grata chez les redneck. Outre le fait de représenter une sexualité déshumanisée, il se plait à la critique des dérives sociétales aliénées au capitalisme, à l'analyse de la lutte des classes et de l'emprise des hiérarchies supérieures sur le petit peuple. Violence sans Raison n'y échappera de fait pas.
L'optique de la narration va être bouleversée d'emblée de jeu et je suppose que vous avez sans doute pu déceler ça dans le résumé. "Deux étudiants et un ouvrier", soit deux classes sociales n'évoluant pas selon un mouvement harmonique. Pour Wakamatsu, et pour toute personne de gauche, la lutte des classes est une fait établi incontestable. Sur une note d'optimisme, le réalisateur semble démontrer que les strates sociétales peuvent se réconcilier et qu'elles ne se détestent pas systématiquement. C'est un premier point mais le deuxième point est que ces classes ne sont pas intouchables, et semblent être soumises aux desiderata d'une société en déshérence. La jeune génération dorée intellectuelle ne se reconnaît pas dans ce monde nouveau désorganisant l'ordre établi. Manifestations étudiantes et capitalisme s'immisçant insidieusement dans chaque brique du Japon et dans tout ça 3 garçons confinés dans un vide existentiel bon à se tirer une cartouche de chevrotine en plein gosier. 

Alors que c'est à cet âge-là que l'on commence à découvrir la vie, à multiplier les expériences, à faire ses premières fêtes, ces 3 éphèbes sont là, prostrés, sans savoir quoi faire de leur corps. Logeant à trois dans une pièce de 6 tatamis, ils ne semblent pouvoir compter que sur eux-mêmes. Un peu ce concept de "nous contre le monde entier". Ils traînent leur désenchantement sans savoir quoi faire de leur corps à part squatter des bars, des salles de Pachinko, à traîner dans les rues. Les deux étudiants semblent n'être étudiant que de mot car ils ne vont pas en cours. Mais pour eux trois, tout n'est que chaos. Pas d'argent, pas d'avenir, donc pas d'espoir.
Tel est le credo de ce qui accompagnera Violence sans Raison. Aucun endroit où aller, ni raison de vivre et comble de tout, se rajoutera une frustration sexuelle pesante. Comme on n'a de cesse développé la chose, l'homme est un animal qui, comme tout mammifère, a des besoins sexuels. Dans leur cas, croiser un homme en couple leur procure une rancoeur tenace. Pourquoi n'auraient-ils pas aussi droit à goûter au plaisir de la chair ? A chaque femme qu'ils verront, l'envie de sexe germera en eux. Une chimère car les femmes ne semblent pas vouloir d'eux. De ce constat, la conséquence "logique" d'un comportement misogyne va éclore et ils ne verront en elles que des objets bons à satisfaire leurs pulsions sexuelles. 

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Dans cette civilisation japonaise oppressante, la lutte des classes n'est qu'un point d'un engrenage malsain délaissant ses jeunes. Un problème bien plus grave est à mettre en exergue et celui-ci réside dans les rapports homme-femme, un sujet toujours sous tension encore maintenant au Japon. La relation de domination ne s'articule pas seulement au niveau étatique avec ce peuple asservi à un pouvoir misanthrope. Elle concerne aussi le domaine du sexe et de cette soumission de la femme dominée par l'homme. Le coït devient sale et n'est régi que par la satisfaction d'atteindre la sacro-sainte éjaculation. Auparavant résignés, les confrères vont faire éclater leur rage. La première étape sera d'épier le voisin en train de forniquer avec sa femme par le trou de la serrure.
Séquence bridée, d'un noir persistant (histoire de prolonger leur frustration) floue et uniquement en couleurs. La suite montera d'un cran vu qu'ils agresseront un couple pour ensuite violer la pauvre malheureuse. Les invectives et quolibets fusent dans la rue lors de leur séance de drague de rue. Une amie d'enfance subit un gang-bang inattendu. Les relations sexuelles sont dénaturées, à des années-lumière de l'innocent plaisir charnel. Tout n'est que violence, même dans la fornication. En fin de compte, ces jeunes n'ont plus rien à perdre et n'attendent plus rien de la vie. Que leur reste-t-il ? Difficile de répondre mais leur tristesse est tellement grande qu'ils en sont à vouloir obtenir par la force et l'illégalité ce qu'ils désirent.

Deux constats vont donc s'établir et il appartiendra à chacun de juger la destinée de ce groupe. Premièrement, on peut les voir comme des victimes d'un monde infernal et ce qu'ils sont devenus est une conséquence de cet environnement toxique. En d'autres termes, on pose tous les maux sur la société. Manichéisme record car, dans mon cas, je ne suis aucunement d'accord avec ça. C'est bien beau de se plaindre mais si on ne fait rien pour changer les choses, prendre sa vie en main et avoir des ambitions, alors il ne faut pas s'étonner d'être dans la merde. Il est vrai que certaines femmes sont des sal*pes superficielles mais aucune fille n'a envie de se retrouver avec un paumé sans désir d'avenir et de réussite, vivant avec ses deux potes incapables dans un appartement crasseux puant la testostérone. Cracher aussi sur ceux qui ont réussi professionnellement quand on a pas su faire 10% de ce qu'ils ont fait et les rabrouer sur l'argent, tout en leur disant qu'ils ne veulent pas travailler, c'est assez révélateur de la jalousie des perdants. Si je ne vous cache pas être en accord avec cette vision de la chose, on ne peut pas nier que quelque chose ne tourne pas rond au Japon pour que ce genre de jeunes existe.
Même si mes opinions sont à l'opposé du cinéaste, il faut bien reconnaître qu'il pose des questionnements glaçants. Vous comprenez fort bien que Violence sans Raison est une pellicule complexe, fascinante, créatrice de débats stimulants dont la courte durée ne sera aucunement une tare. 

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On en revient à l'habituel paragraphe sur tout ce qui concerne la plastique du film. Bon, comme d'habitude, l'image est toujours aussi agréable à regarder. On retrouve le style identifiable entre 1000 de Wakamatsu : minimalisme formel des décors, aseptisation environnementale, topologie urbaine (bien que nous retrouvons des séquences en campagne et sur la plage). De grands bâtiments froids comme de la glace, ambiance macabre où le désarroi de la population semble incrusté dans chaque parcelle de Tokyo. Rien de chaleureux dans le visuel, à l'image de l'absence totale d'optimisme et de la quête impossible du bonheur des personnages. Niveau sonore, ça reste habituel : mélodies discrètes, sans extravagance. Pour les acteurs, les haineux de service sont bien interprétés par Hiroshi Muraoka, Kazuya Jo et Toshimasa Sakaguchi. Les autres délivreront une performance tout ce qu'il y a de plus correcte. 

Après une petite perte de régime que j'ai malencontreusement rencontré avec Les Secrets derrière le mur et son manque de punch, suivi par le très faiblard Piscine Sans Eau, le niveau a grimpé en flèche avec l'excellent Va, va vierge pour la deuxième fois, me persuadant que ce n'était qu'une mauvaise passe. Impression corroborée avec Violence sans Raison interpellant et parvenant à reprendre les revendications habituelles de son cinéaste pour les remixer de manière différente. De ce fait, aucun arrière-goût de redondance ne naîtra en notre fort intérieur. A travers la destinée de trois désaxés, Wakamatsu se permet de vilipender un gouvernement se prostituant au nom de la mondialisation en devenir et avec lui une frange importante des citoyens ne parvenant pas à saisir les enjeux polémiques d'un tel projet. Un gouvernement préférant les laisser sur le bas-côté en omettant que ce sont les jeunes d'aujourd'hui qui seront les décideurs de demain. Même si quelques maladresses se feront ressentir telles que ces trop longues scènes en couleurs rébarbatives et que le propos majoritaire pourra être sujet à la critique, le tout fait que Violence sans Raison dépasse haut la main la moyenne.
Voilà une pellicule qui ne risquera pas de vous faire partir de l'écran le sourire aux lèvres, le final se clôturant dans la noirceur la plus totale. Loin des scènes de sexe, au final pas si nombreuses que ça, Wakamatsu préférera l'intelligence politique à la branlette devant un érotisme dominateur. La seule chose que j'ai à dire est quand est-ce que l'on pourra retrouver un cinéma de ce genre ?

 

Note : 14,5/20

 

 

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