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Genre : Drame, thriller, horreur, expérimental (interdit aux - 12 ans)

Année : 1987

Durée : 1h46

 

Synopsis :

Un réalisateur et son scénariste se lancent dans l'écriture d'un long métrage qui a pour thème la propagation d'une épidémie. Mais au cours de la préparation de ce film, leur fiction semble devenir une réalité.

 

La critique :

Dans l'histoire du Septième Art, une portion du public a souvent tendance à minorer et/ou à ne pas accorder d'importance au cinéma danois et à son avant-gardisme, si j'ose dire. Là où dans l'inconscient collectif, on en vient directement à penser à l'Allemagne, la France et les USA quand on songe au cinéma muet, il ne faudrait pas oublier que le cinéma danois a commencé très tôt, en 1897 plus précisément, avec le précurseur Peter Elfelt et son Des chiens groenlandais tirent un traîneau. Puis, la compagnie Nordisk qui eut une forte influence sur le cinéma muet mondial. C'est d'ailleurs l'un des plus anciens studios encore en opération dans le monde après les studios Gaumont et Pathé. Les genres cinématographiques diversifiés contribuent à son essor et avec lui un Danemark réputé pour ses drames mondains et ses drames tournés autour du thème du cirque. Des réalisateurs contribuèrent à son succès tels Viggo Larsen, Bodil Ipsen mais surtout Carl Theodor Dreyer, hissé comme le plus grand cinéaste danois de l'histoire.
Bon, si toute cette partie n'est presque connue que du monde cinéphile, le Septième Art de ce pays rimera immanquablement avec Lars Von Trier dont le nom nous vient directement en tête. Précurseur du fameux mouvement Dogme95, il est un réalisateur aussi controversé qu'encensé, n'ayant aucunement peur des polémiques, il se joue d'une notoriété basée sur la théorie de "mauvais garçon". The House That Jack Build, son dernier bébé, en est une brillante affirmation au vu du scandale engendré. Antichrist le rappellera aussi, de même que son diptyque Nymphomaniac

Pas de cela aujourd'hui car je vous propose de revenir dans les prémisses de sa carrière qui commença en 1984 avec le surprenant et très bon Element of Crime qui jeta déjà les bases d'un style transgressif, singulier et éloigné de toute influence un peu trop frappante pour crier au plagiat. Son premier métrage lui vaudra d'être directement reconnu comme cinéaste majeur en remportant Le Grand Prix de la Commission Supérieure Technique à Cannes. Attendu au tournant, il revient 3 ans plus tard, avec l'étrange Epidemic, marquant le second chapitre de sa fameuse "Trilogie Europe" qui sera achevée 4 ans plus tard avec Europa. Malheureusement, les critiques seront bien loin des dithyrambes passées. L'incompréhension des spectateurs déboussolés par l'expérience bizarre proposée ne sont pas convaincus. Epidemic recueille des critiques en dent-de-scie. Les laudateurs du cinéaste ne le mentionneront guère plus, à l'instar des deux autres du triptyque. Peu d'informations sont au programme.
Une sorte de pellicule confinée à l'anonymat, à tort ou à mauvaise raison ? Appréciant avec un certain entrain le style incomparable du bonhomme, la confiance était avec moi, surtout quand on a droit à un synopsis pour le moins, passez-moi l'expression, "bandant". 

 

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ATTENTION SPOILERS : Un réalisateur et son scénariste se lancent dans l'écriture d'un long métrage qui a pour thème la propagation d'une épidémie. Mais au cours de la préparation de ce film, leur fiction semble devenir une réalité.

Thème de départ encourageant sans oublier la froideur si persistante et glauque de son illustre aîné. Définitivement, comme je l'ai dit, tout était en place pour mettre en confiance. Enclencher le visionnage revient à être plongé directement dans le film sans qu'il n'y ait eu outre mesure un générique de début. Bienvenue dans le cinéma alternatif de notre bon vieux Von Trier. Attablés, Lars et Niels, deux scénaristes, travaillent sur leur dernière production "Le Commissaire et la Putain" (un titre clin d'oeil à l'oeuvre de Jean Eustache ?) mais un bug informatique, le genre de trucs toujours agréables à subir, conduit à la perte de leur projet. Déprimés par le fait de devoir reprendre intégralement leur travail à partir de 0, ils vont se focaliser sur un nouveau scénario nommé Epidemic.
Intrigue on ne peut plus rudimentaire vu que la trame verra un jeune médecin, plongé dans l'horreur d'une épidémie ravageant la civilisation, qui décidera de quitter la ville forteresse pour s'aventurer en pleine zone contaminée. Von Trier va alors imbriquer deux histoires en une. D'une part, il s'amuse à filmer le quotidien des réalisateurs évoluant dans leur projet. Que ça soit d'arpenter les routes pour choisir les décors voulus ou réfléchir sur l'enchaînement des événements de leur trame, tout est passé au peigne fin. A ceci se rajoutera des séquences en parallèle sur leur vie comme lors de ce souper teinté d'une passion pour l'oenologie. L'ensemble prend, quelque part, un aspect documentaire avec cette caméra se faufilant partout en floutant adroitement la frontière entre le cinéma tel qu'on l'entend et le cinéma alternatif. Ce dernier étant le style dans lequel s'imbriquera sans sourciller Epidemic

En parallèle de la vie des scénaristes, des transitions se feront pour se retrouver droit dans l'évolution de leur projet. Plongés dans la trame scénaristique chaque jour un peu plus complétée, nous sommes conviés à suivre l'évolution de ce médecin profondément humaniste dont l'objectif est de secourir le peuple dans un univers glauque apparenté à un véritable no man's land où la mort semble avoir emporté dans son sillage toute forme de vie humaine. Point à préciser, à aucun moment, vous ne verrez une seule seconde de tournage. La trame ne sera axée que sur l'écriture scénaristique. Pari pour le moins audacieux, c'est sûr ! Epidemic pourra alors se voir comme une forme de cinéma-vérité (alternatif, rappelons-le.). Von Trier met en scène les débats d'idées et problématiques en lien avec l'inspiration et la création artistiques. Outre le spectre d'un projet balayé, il remonte à la source du film en filmant ses origines, les idées proposées pour améliorer le scénario, les modalités d'une future mise en scène, la consultation d'ouvrages en lien avec la grande épidémie de 1348.
En d'autres termes, Epidemic est quelque part le reflet du quotidien de tout scénariste en s'auréolant d'une dimension autobiographique universelle pour tout acteur en lien avec l'écriture du Septième Art. Cependant, selon son auteur, l'expérience proposée serait une métaphore critiquant le capitalisme se propageant tel un virus. Le médecin, tentant de soigner les victimes du virus propage à son insu le virus, tel ce film adoptant une démarche capitaliste pour dénoncer le système capitaliste. Si la métaphore aurait été introuvable sans les explications de son géniteur, autant dire que ça allait un peu loin. 

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Ceci dit, aller à établir ce constat revient à aussi dénoncer les films tançant le capitalisme tout en cultivant ses forces pour y arriver. A la différence d'Epidemic est qu'ils ne se dénoncent pas eux-mêmes. Accusation triomphante de l'hypocrisie des films pseudo-subversifs d'un circuit se voulant sérieux dans ses démarches mais ridicule quand on gratte un peu la couche de vernis en étudiant la production. Indubitablement, Epidemic avait de solides arguments pour convaincre sauf que les erreurs suivront et pas des petites si vous voyez ce que je veux dire. Pour commencer, la durée se fera constamment ressentir surtout quand on notera nombre de séquences inutiles ou à rallonge pour ne rien dire. Mettre un peu de piment et d'intensité n'aurait pas été de trop. On repense à cette scène du dîner s'éternisant. Tout ça casse le rythme en versant dans un sentiment d'apathie constamment généralisé.
Je suis conscient que le style énigmatique du Dogme95 dans lequel s'imbrique Epidemic, sur quelques points, divise en ayant son lot de détracteurs. Seulement quand on voit comment Festen a su se débrouiller dans l'intensité, alors qu'à côté la pellicule de Von Trier, avec une idée de départ plus performante, s'engage dans la paresse, il y a de quoi être désappointé. Le gros de la mise en scène viendra des fantasmes apocalyptiques de ses auteurs où le métrage prendra alors toute sa puissance. Pas malin quand celle-ci ne concernera qu'une seule partie du récit.

Ainsi, plusieurs séquences emblématiques et même tétanisantes seront observées. Dans un registre plus calme, la discussion au début dans les sous-sols de la ville entre le médecin et les têtes dirigeantes. La scène de la noyade de l'ecclésiastique entouré des fantômes rehaussera l'intérêt. Mais sans contestation possible, alors que l'inanité était toujours persistante, la séquence finale parviendra à clouer le spectateur à son siège, pétrifié par l'horreur de la scène. Une femme en état d'hypnose revivant le scénario qu'on vient de lui faire lire sera sujette à une crise d'hystérie absolument terrifiante avant qu'elle ne se plante une fourchette dans un gigantesque furoncle mystérieusement apparu, comme si la fiction avait rejoint la réalité. Mais après ça, clap de fin. Voilà comme ça avec cette impression amère que l'histoire allait seulement démarrer. C'est très maladroit parce qu'il aurait suffi de raccourcir et/ou balayer des séquences dont on se fout éperdument pour continuer sur la lancée macabre orchestrée par, probablement, l'une des scènes les plus terrifiantes vues dans le thriller horrifique.
Difficile de parler de pur cinéma d'horreur même si des facteurs clairs et précis sous-tendent une dimension horrifique flagrante sans que celle-ci n'en fasse pleinement partie. En tout cas, ce qui est sûr, est que l'expérimental sera le style par excellence de ce Epidemic.

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Bien évidemment, au vu des images, vous aurez remarqué que l'expérimental fait aussi partie intégrante de l'image. Le fait de garder à l'écran le titre du film durant toute la durée du film, à dater de la naissance du projet par les deux hommes, apporte une patte novatrice, osée mais pas mal du tout et pas dérangeante pour un sou. Pareillement, on appréciera cette image d'un noir et blanc glacial amplifiant les scènes dérangeantes les faisant dévier dans une incarnation du cauchemar visuel. Je renvoie aux scènes fantasmées que j'ai mentionnées dans le paragraphe précédent. On ressent tout au long un faible budget, ce qui n'est pas gage de défaut. Au niveau sonore, c'est très bon.
Les sonorités d'outre-tombe sont promptes à vous placer dans un climat de malaise permanent, presque toujours hors de la réalité de la trame de base (encore...). Pour l'interprétation des acteurs, Von Trier fait de l'esprit et revêt les oripeaux du scénariste sobrement appelé Lars mais aussi ceux du Docteur Mesmer. On est en droit de se dire qu'il se débrouille mieux devant la caméra que derrière la caméra. C'était gratuit, je sais.. Pour les autres, ils ne jouent pas trop mal. On mentionnera Niels Vorsel, Udo Kier, Claes Kastholm Hansen ou Susanne Ottesen. Faute d'infos, si c'est elle qui joue la femme devenue folle, alors je lui tire mon chapeau.

 

Donc, s'il est incontestable qu'Epidemic a de solides arguments à vendre à bon nombre de niveaux, on ne peut cacher notre déception d'avoir eu tromperie sur la marchandise sur plusieurs points fâcheux : une durée se faisant furieusement ressentir, des séquences inutiles et/ou inutilement étirées, la mise en scène de la partie "réaliste" apathique, un film ne tenant pleinement ses promesses que sur un final dantesque dont on était en droit de vouloir la suite des événements. C'est dur de se dire qu'un tel potentiel n'a pas su être suffisamment bien pensé pour créer la terreur sur longue durée, alors que Dieu sait qu'en multipliant les séquences coup de poing, le statut de petit bijou serait vite apparu. Sans avoir encore vu Europa, je dois bien reconnaître qu'Epidemic est de loin inférieur à Element of Crime bien qu'il n'en est pas inintéressant. De fait, je me permets de vous mettre en garde sur la grosse difficulté d'accès de cet étrange objet singulier, austère, fameusement glauque sur les bords.
Je vous recommanderai aussi de ne pas juger à chaud l'expérience mais de vous laisser une journée pour digérer ce que vous avez vu. Ce qui fait que ma note sera un poil plus élevée que ce que j'allais lâcher par malheur où la chronique aurait suivi de quelques heures après la fin de la projection. 

 

Note : 12/20

 

 

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