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Genre : Drame, chanbara 

Année : 1967

Durée : 2h08

 

Synopsis :

Au cours de l'époque Edo au Japon. Un chef de fief décide de marier sa femme, qu'il vient de répudier, au fils du samouraï Isaburo Sasahara. Hostile à cette union forcée, la famille Sasahara se voit contrainte d'accepter et va se retrouver mêlée à des intrigues de cour qui vont amener Isaburo à affronter son propre clan.

 

La critique :

Plus d'une fois, le blog a pu se targuer de voir des chroniques portant sur différents chanbara de pointe, un genre en désuétude actuellement au regard de la glorieuse époque qui vit nombre de réalisateurs de talent exercer leur maestria surhumaine. Indubitablement, le premier nom qui ressortira quand on pensera à ces samouraïs s'affrontant avec ténacité et acharnement sera Akira Kurosawa aka l'un des plus grands cinéastes de l'histoire. Bien sûr, il ne fut pas le seul puisque Kihachi Okamoto s'auréolera d'une flatteuse réputation par l'intermédiaire de ses chanbara dont la violence se voit outrepasser les règles de bienséance. La chronique de Le Sabre du Mal vous le confirmera.
On évitera de parler du cas de Pandemonium de Toshio Matsumoto, proprement indépassable dans la rage et la folie. Hideo Gosha sera aussi un réalisateur majeur à prendre en compte mais également Masaki Kobayashi qui a pu déjà bénéficier des honneurs du blog avec le grand classique Harakiri, considéré à juste raison comme l'un des plus grands chanbara de tous les temps. Pourtant, sous ses travers d'homme passionné au visage qui nous donnerait envie de le prendre pour le Bon Dieu en personne, son travail fut controversé. Son méconnu La Pièce aux murs épais, tourné en 1953, lui vaudra d'être repoussé pour 4 ans du fait de l'autocensure de la Shochiku craignant la censure américaine.

C'est en 1959 qu'il crée la fresque grandiloquente d'une trilogie de plus de neuf heures, appelées La Condition de l'Homme. Succès retentissant, il est vu comme l'oeuvre majeure du cinéaste mais là encore, le statut contestataire fait peur et la direction peureuse de la Shochiku préfère se séparer de lui. Dans un contexte où la démocratisation de la télévision fait de plus en plus concurrence face à l'industrie cinématographique nippone, sa carrière devient plus difficile. N'ayant pas été par le chemin coquin du pinku eiga, Kobayashi va se concentrer sur Harakiri qui posera les bases de son style du film de sabre, à savoir une critique violente de la société féodale et des traditions jugées dépassées. Impression corroborée trois ans plus tard avec Rébellion, après avoir sorti la cultissime épopée Kwaïdan, qui, là encore, recevra des dithyrambes généralisées au point d'être lui aussi élevé parmi les grands classiques du chanbara. Ce dernier métrage pourra se voir comme le testament de sa période de grandeur, en raison d'une inspiration et d'une visibilité moindre.
Une bien malheureuse constatation de la hantise de tout cinéaste se résumant au syndrome de la perte d'idées. De quoi savourer le dernier chef d'oeuvre d'un grand homme.

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ATTENTION SPOILERS : Japon, 1725, sous l’Ere Edo. Fatigué par les intrigues de clan, le sabreur Isaburo Sasahara décide de prendre sa retraite. Peu de temps après, le seigneur répudie son épouse Dame Ichi et demande que Yogoro, le fils de Sasahara, la prenne pour femme. Les Sasahara hésitent, car nul n’ignore la tendance de la jeune femme à la rage hystérique, mais finissent par accepter. A leur grande surprise, elle se révèle une épouse modèle, qui donnera naissance à une petite fille et apportera le bonheur dans leur foyer. Pourtant, deux ans plus tard, le seigneur exige son retour au château.

Comme je l'ai dit auparavant, pour ceux qui ont rempli cet objectif indispensable de visionner Harakiri, Kobayashi n'en a pas fini avec ses dénonciations de ce que l'on appelait l'honneur du samouraï et le très célèbre code d'honneur du bushido. En d'autres termes, le code des principes moraux que le sabreur se devait de respecter de sa vie à sa mort. Ne vous inquiétez pas, Rébellion n'est pas du tout un simili remake de son aîné à sa mise en scène et son scénario passionnants. D'ailleurs, je me permettrai de préciser que ceux s'attendant à des successions d'affrontements et de larmes s'entrechoquant seront bien déçus car si le film est ancré dans le genre du chanbara, il n'en partage pas tout à fait les codes. Si l'on excepte la séquence du début sur le mannequin, les combats tant attendus ne se dérouleront que durant la dernière partie. Sacrilège me direz-vous ! Vous vous attendez peut-être à une oeuvre ronflante ? Permettez-moi de vous dire que vous foncez droit dans le mur car Kobayashi est l'un de ces réalisateurs qui réussit haut la main des paris de narration très risqués.
Au sein d'une ère Edo en pleine paix, le cinéaste va y aller franco. Si l'on passera outre cette séquence de grincement de dents des deux samouraïs semblant être déçu de la paix "interminable", c'est une critique virulente de toute cette époque qui apparaîtra sous nos yeux. Malgré la tranquillité apparente, la société est sale, arriérée et soumise à des entités intouchables ayant droit de vie et de mort sur eux mais aussi pouvant interagir et manipuler directement le quotidien des classes sociales du bas. 

Malgré qu'il soit originaire d'une bonne famille et soit un sabreur de prestige, Isaburo Sasahara est cantonné au même rang que les villageois à une domination aveugle. Contraint d'accueillir l'épouse répudiée de son empereur, les tensions vont rapidement naître. Sa femme, qu'il n'aime secrètement pas, s'oppose à sa venue, tandis que Yogoro se jette à corps perdu dans cet amour à double tranchant. Refuser d'accueillir la dame équivaudrait à une désobéissance et à un manque de respect direct au suzerain. Rébellion décrit la vie de samouraïs humiliés par leur hiérarchie, obligés d'accepter chacune de leur proposition. Ils ne sont plus vus comme des hommes respectables mais comme des pions, des robots aliénés par une doctrine du bushido avariée et somme toute plus respectée. On reconnaît très vite la patte de Kobayashi. Cependant, un événement inattendu va avoir lieu.
Si Dame Ichi a su s'intégrer et a mis au monde la petite Tomi, elle est forcée de revenir au château, encore une fois contre son gré car elle a ici sa nouvelle famille. C'est à cet instant précis que le basculement va s'opérer et que la famille Sasahara va se lever et défier le régime dictatorial auquel il a passé sa vie à être soumis. Isaburo, n'ayant jamais su être heureux dans sa vie de couple, voyant son fils être heureux va lui aussi s'opposer. Pourtant, si rien ne pourra empêcher ce moment fatidique, le suzerain exige de punir sévèrement ces deux désaxés au régime liberticide en procédant à un... harakiri.

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Il est assez cocasse de se rendre compte que cette pratique, autrefois ancestrale et honorifique, n'a justement plus rien à voir avec la grandeur de jadis. Elle est utilisée "comme ça", juste pour punir une réaction logiquement humaine. Pour résumer, on dénigre l'acte noble du seppuku en le rabaissant à des caprices de suzerain frustré. Nul doute que si on faisait un bond dans le temps en 1725 avec un écran TV et le DVD de Rébellion, le scandale serait inimaginable. Soit, c'est à partir de ce moment que l'essence du chanbara va se révéler mais rien ne pourra empêcher cette plongée dans le nihilisme le plus total. La dernière séquence voyant le samouraï vertueux et courageux être abattu par de pathétiques fusils cachés dans les buissons.
Le sabreur sera définitivement humilié jusqu'au bout dans son être en étant criblé de balles mais continuant toujours de se battre jusqu'à la mort alors qu'il est seul, juste avec un sabre contre une horde d'ennemis.

Il est évident que Rébellion va nous interroger et apporter un regard neuf sur notre vision de cette époque où les ennemis, malgré les dissensions, se respectaient, contrairement à aujourd'hui où le gros cliché du 5 vs 1 se banalise tristement. Ce qui frappe avec Kobayashi est que son érudition est telle qu'il parvient à asséner le cachet de chef d'oeuvre à une oeuvre peu axée sur la dimension du chanbara sans jamais que nous ne nous emmerdions une seconde. L'attraction est immédiate pour ceux habitués au style. Elle le sera sans doute un peu moins pour les non-initiés qui se retrouveront devant une difficulté d'accès à ne pas négliger. Certes, j'insiste un peu trop sur ce point mais c'est pour bien anticiper les remarques véhémentes scandant à la tromperie sur marchandise.
Les 128 minutes passent comme si elles en faisaient 30 minutes. Reste que je me permettrais d'apporter une petite critique sur le combat entre Isaburo et Tatewaki manquant un peu de ce côté épique mais dans l'ensemble, difficile que de trouver ne fut ce que des petits points négatifs.

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Et ce n'est pas la superbe de l'image qui dira le contraire où nous pouvons nous gratifier de ces très beaux plans sur les maisons et sur les paysages campagnards environnants. Certains pourront pester une faiblesse d'ambition car l'étiquette "nature luxuriante" n'est pas intégrante mais ça serait vraiment faire la fine bouche que de juger sur ce point de vue. La bande son se montre pesante et en accord avec la tonalité intriguante où nous avons toujours cette impression de naviguer dans l'inconnu, sans savoir prédire la suite des hostilités. Concernant les acteurs, les thuriféraires du fameux Toshiro Mifune ne pourront que s'extasier en retrouvant leur chouchou dans le rôle principal avec son professionnalisme légendaire ne le quittant jamais. On pourra aussi s'extasier de retrouver Tatsuya Nakadai et son regard glaçant, cependant loin du psychopathe de Le Sabre du Mal.
Go Kato, Yoko Tsukasa et Tatsuyoshi Ehara seront de la partie sans qu'une fausse note ne soit décelable. 

En conclusion, que dire de plus que nous n'avons pas déjà dit ? Après avoir signé un véritable chef d'oeuvre avec Harakiri, Kobayashi n'a rien perdu de sa superbe en revisitant de manière très personnelle le chanbara en l'intercalant avec le drame d'amour. Une ambition à double tranchant qui s'est avérée plus que payante et sans que jamais les mièvreries sentimentales et autres astuces pour amadouer le spectateur facilement influençable ne soient de la partie. Mais plus que tout, on retrouve ce violent réquisitoire sur un code d'honneur jugé périmé, asservissant le peuple pour le réduire au rang de moutons conditionnés dont tous les choix de vie semblent devoir s'immiscer dans la pensée totalitaire d'une élite désincarnée d'un code de conduite qu'elle est censée appliquer.
Que ça soit en termes de profondeur ou de l'aspect visuel, Rébellion expose une leçon de cinéma aux cinéphiles tout en nous livrant une sombre époque de jadis. Si les périodes de paix ont effectivement pu améliorer la situation sociale et démographique, le véritable loup est encore dans la bergerie. Un loup déguisé en brebis, s'en prenant à son propre troupeau pour tenter d'imposer un régime dictatorial pleinement revendiqué. La bergerie est à feu et à sang mais au milieu de tout cela deux brebis qui défieront l'ordre établi par le loup quitte à y laisser la vie. 

 

Note : 18/20

 

 

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