La Classe ouvrière va au paradis affiche

Genre : Drame social

Année : 1971

Durée : 2h05

 

Synopsis :

Lulù Massa est un ouvrier modèle de l'usine BAN et ce travailleur acharné est utilisé comme référence par sa direction dans l'établissement des critères de productivité, au grand dam de ses collègues qui peinent à suivre ces cadences infernales. Un jour, Lulù est victime d'un accident du travail qui lui coupe un doigt. Par solidarité et pour faire entendre leurs revendications, les responsables syndicaux déclenchent alors un mouvement de grève générale. Privé d'un travail qui représentait jusqu'alors toute sa vie, Lulù va alors avoir le temps de réfléchir à sa condition.

 

La critique :

Alors que (déjà) ma troisième liste commence tout doucement à se finir, j'aimerais vous embarquer une fois de plus avec moi dans le pays de mes origines : l'Italie. Pays au cinéma considéré dans l'inconscient collectif comme le paradis pour les coeurs doux et rêveurs se plongeant avec passion dans le romantisme à l'italienne. A côté, les très célèbres giallos ayant mis en valeur la face sombre du Septième Art transalpin. Et puis, le néo-réalisme voulant se faire ami des petites gens tels les paysans en les mettant en scène dans des films dénonçant une société italienne en marche du consumérisme. Dans le sillage de Mai 68, des tensions sociales se sont dispersées dans une grande partie de l'Europe entre la fin des années 60 et le début des années 70. L'heure est à la revanche pour le monde ouvrier perdu dans une exploitation aux relents puant un esclavagisme difficilement dissimulé.
Des mouvements de grève de grande ampleur éclosent et avec elles des épisodes entrés dans la culture nationale, parfois élevés au rang de légendes et érigés tels des obélisques sacrées par le milieu syndicaliste. L'exemple des événements des usines Fiat en sont un modèle de choix. Très étrange d'ailleurs que cet univers à la fois déroutant et passionnant n'ait jamais su solliciter l'intérêt du Septième Art alors que les thématiques brassées n'en sont pas moins complexes. Négligence malencontreuse ? Le fait est que l'attention ne s'est pas suffisamment focalisée là-dessus.

Il y a quelques temps, j'ai eu le plaisir de vous parler du très bon film brésilien Ils ne portent pas de smoking, décrivant lui aussi les tumultes malsains d'ouvriers asservis. A quelques milliers de kilomètres de là, Elio Petri a bien l'intention de réparer cette cruelle injustice. Fils d'ouvrier, autrefois journaliste dans la presse de gauche, il est l'incarnation d'un cinéaste ayant toutes les cartes en main tant en terme de crédibilité que d'un regard clair et concis sur le milieu qu'il compte traduire sur grand écran. Déjà en 1962, dans Jours Comptés, il retranscrivait le sort de l'ouvrier confiné dans le nihilisme le plus total. En 1971, sa récidive se fera avec La Classe ouvrière va au paradis, après s'être forgé une solide réputation en réalisant Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon. Une consécration majeure vu qu'il remportera la très convoitée Palme d'Or du Festival de Cannes, ceci dit ex-aequo avec L'Affaire Mattéi de Francesco Rosi.
Une distinction qui divise toujours chez certains cinéphiles ne parvenant pas à se mettre en accord avec la pensée cannoise. Nul doute qu'un défi de taille attendait Petri, au sein d'un pays dévasté par les revendications sociales.

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ATTENTION SPOILERS : Lulù Massa est un ouvrier modèle de l'usine BAN et ce travailleur acharné est utilisé comme référence par sa direction dans l'établissement des critères de productivité, au grand dam de ses collègues qui peinent à suivre ces cadences infernales. Un jour, Lulù est victime d'un accident du travail qui lui coupe un doigt. Par solidarité et pour faire entendre leurs revendications, les responsables syndicaux déclenchent alors un mouvement de grève générale. Privé d'un travail qui représentait jusqu'alors toute sa vie, Lulù va alors avoir le temps de réfléchir à sa condition.

Voilà qui me plaît tout particulièrement d'être face à ce genre de pellicule culminant à la fois originalité dans ses dénonciations et univers peu exploité. Tout est bon pour mettre en confiance, d'autant plus quand on sait qu'il y a une "petite" Palme d'Or derrière. En enclenchant le visionnage, on se rend aisément compte que Petri nous largue en pleins remous sociétaux sans qu'il ne semble guère y avoir eu de début de révolte explicitement affiché, comme si toutes ces actions étaient là depuis toujours. Face à l'usine BAN, des syndicalistes appellent le peuple à se révolter contre l'exploitation moderne. Dans cette industrie, véritable empire de terreur aseptisé, les ouvriers sont prostrés devant ces grilles, dans un paysage enneigé, rappelant les goulags russes, prêts à rentrer.
Ce premier plan développe l'image de cette troupe de quidams réduits à une troupe de moutons bêlant pour l'ouverture de son propre abattoir. Un haut-parleur à l'entrée déverse une tirade monotone que n'auraient pas reniée les états totalitaires. Au sein de l'usine, des ouvriers effectuant un travail à la chaîne sous le spectre des rapporteurs les chronométrant pour ensuite calculer leur compétitivité. BAN fait office de laboratoire expérimental à la gloire du capitalisme de mauvaise tendance. Cette tendance où le rendement, la croissance à tout prix sont les leitmotiv d'un monde destiné à toujours produire plus pour remplir l'objectif de vendre toujours plus pour amasser toujours plus d'argent. Rien de nouveau sous le soleil !

C'est l'ultra-libéralisme avant l'heure. Pas le capitalisme sympa où tu cherches à t'enrichir, à bien gagner ta vie sans faire chier ton monde, sans détruire des vies et/ou les réduire à être de vulgaires engrenages d'un système malsain utopique dans son idée de croissance illimitée. Un constat qui n'a jamais été aussi proche de notre monde actuel. C'est au milieu des employés que nous ferons la connaissance de Lulù. Lulù est avant tout le personnage qui serait à même de causer des dépressions aux cinéphiles dans sa manière de voir et d'appréhender les choses. Ouvrier modèle revendiquant la politique de stakhanovisme dans le but de gagner le plus possible d'argent pour subvenir au besoin de sa famille et un supplément pour s'acheter des futilités. Il est ce personnage adoré des directions arrivistes, avec l'anus bien dilaté, prêt à accepter toutes les concessions, les cadences les plus infernales possibles tant qu'il peut avoir son dû à la fin. Il est ce symbole de l'écrou rouillé pleinement assumé.
Un écrou défendant ses bourreaux tant qu'il peut avoir droit à la maigre cuillère de nourriture qu'il quémandera avec toute la naïveté qui lui est propre. Il est ce reflet d'un grand nombre de travailleurs ayant accepté leur sort avec une fatalité déconcertante et tristement perturbante. Il est amadoué aux rêves du capitalisme qui sont la société de consommation, le besoin de posséder (que celui qui n'y a jamais adhéré un tant soit peu me jette la première pierre !), tout en réalisant la vanité de la vie qu'il s'impose. Est-il nécessaire de repousser ses limites physiques et mentales juste pour quelques sous supplémentaires ? Une telle politique fera évidemment le jeu des directeurs voyant un bon moyen d'augmenter la cadence de travail. Une chimère.

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Conditionné par sa vision de la vie, il ne s'attire forcément pas la sympathie de ses semblables, les incitant à se ranger dans ce carcan psycho-social autodestructeur. Cet individualisme si persistant va voir ses fondations bouleversées le jour où un accident de travail lui fera perdre un doigt. Face à des syndicats dénonçant les cadences de travail et les normes non respectées, Lulù va se retrouver devant un cas de conscience. Sa vision du monde en sera bouleversée, remettant en cause sa vie qu'il a façonnée à la gloire de son propre esclavage, annihilé dans son être par un rythme de vie abrutissant. Rejoignant le milieu gauchiste et, par extension, les syndicalistes, il voit germer en lui ce qui lui manquait : l'espoir de jours meilleurs qui viendront apporter de la couleur à son quotidien fade.
Il brise les chaînes d'une classe ouvrière obnubilée par son travail professionnel telle qu'elle en vient à occulter les réalités sociales et politiques. Le but n'est plus l'argent mais un avenir commun. L'individualisme de Lulù va être ébranlé face à la force du peuple, à la solidarité qui lui permettra de retrouver son honneur et une reconnaissance des services rendus. Mais tout s'achèvera au même niveau : Lulù effectuant ses besognes avec, en toile de fond, des lois sociales les protégeant mais beaucoup de progrès sont encore à faire. 

C'est en cela que le titre du film prend tout son sens. Le paradis étant symbolisé par un idéal dans lequel les ouvriers pourront s'épanouir et apprécier vraiment la valeur de leur travail. Il est aussi cet endroit où ils se déchargeront de leur aveuglement et de leur incompréhension mutuelle comme la scène de fin le décrira avec ces ouvriers oeuvrant dans un travail assourdissant et comprenant le contraire de ce que leurs comparses disent. L'émancipation du milieu ouvrier ne pourra jamais se faire tant que l'incommunicabilité ne verra pas son mur être détruit.
A ce stade, inutile de dire que La Classe ouvrière va au paradis est un condensé majeur, un brillant reflet des prémisses du mauvais capitalisme touchant une caste à tous les étages en développant, à la fois avec profondeur et simplicité, ce qu'il dénonce. Cependant, il faudra bien avouer que le métrage peut paraître un peu désuet en 2018 au vu de toutes les avancées socio-politiques faites et aussi scientifiques en ce qui concerne la robotisation grandissante du secteur secondaire. La conjoncture n'étant plus la même, il convient de visionner cette pellicule avec un regard d'époque. Chose pas évidente pour tout un chacun. Néanmoins, on ne pourra cacher notre désarroi sur plusieurs points fâcheux.

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Pour commencer, ce qui risquera d'agacer le spectateur est que La Classe ouvrière va au paradis est une pellicule gueularde où l'ambiance énervée à l'italienne ne quittera le métrage qu'au générique de fin. Entre les cris dans les mégaphones, les disputes de couple, les protestations et les bruits des machines, vous risquerez fort bien de diminuer un fameux coup le haut-parleur car ça gueule, ça gueule et CA GUEULE !!! Après, ce qui est bien est que ça retranscrit à merveille le vacarme tonitruant de la lutte des classes mais bon faut savoir aussi préserver ses oreilles et jauger le bruit. Un couple qui ne communique qu'en se gueulant dessus, c'est sympa 5 minutes mais après, ça en devient un peu lourd. On s'amusera aussi à observer le cliché ambulant du directeur d'entreprise au visage froid, grincheux et de ses rapporteurs au physique de phasme dénigrant les ouvriers avec amusement. Niveau cliché, ça y va et au vu de l'ambition proposée, ça frôlait le grossier.
Ainsi, la prestation des acteurs pourra être sujette à polémique. Je dois bien avouer avoir été plus d'une fois ennuyé par la voix GUEULAAAAAARDE de Gian Maria Volontè, ceci dit impliqué à merveille dans la peau du personnage. Pareillement pour les autres GUEULAAAARDS avec, au casting, Mariangela Merato, Gino Pernice, Salvo Randone et Luigi Diberti. Pour l'esthétique, il faudra aussi savoir apprécier ces zoom/dézoom, gros plans sur les visages, gros plans sur des éléments de décor. En revanche, les plans larges sont de grande qualité. Pour la bande son, eh bien ça GUEUUUUUULE ! 

C'est avec une acuité auditive diminuée que je me rends compte que La Classe ouvrière va au paradis n'est pas un film si facile d'accès que ça et qu'il est nécessaire de laisser refroidir le visionnage pour réfléchir sur ce que l'on a vu. Pari très réfléchi car, avec du recul, difficile que de ne pas s'amuser à décortiquer chaque parcelle d'un récit millimétré de A à Z portant sur un sujet tristement peu exploité dans le cinéma. Dans une atmosphère véhémente où la tension est constante et sur le point de péter à tout instant, des hommes sans nom sont là, prostrés dans leur travail, résignés sur leur condition, se demandant si leur vie a un réel sens au vu de ce qu'ils font chaque jour qui passe.
Certains ne pourront tenir psychologiquement et se retrouveront à l'asile le plus proche. Il ne faudra pas avoir fait un post-doc pour remarquer que cette pellicule est clairement engagée mais aucunement dans un but opportuniste. La Classe ouvrière va au paradis se veut le porte-parole de tous les cris de rage d'ouvriers assujettis au patronat féroce et antipathique. Un point de vue que certains considéreront comme antédiluvien vu les nombreux progrès exercés (quoique la situation dans les pays pauvres n'en est pas bien loin...). Dommage qu'une indisposition aux 120 dB constants pourra naître chez certains (dont moi) au point d'en devenir presque horripilé à de nombreuses reprises car ça gueule, ça gueule et CA GUEUUUUULE !!!

 

Note : QUATOOOOOOOOOORZE/20

 

 

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