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Genre : Drame, policier (interdit aux - 12 ans)

Année : 1979

Durée : 2h20

 

Synopsis : 

Chronique de la vie d'un escroc sans scrupule qui finira par assassiner sa maitresse. A travers un fait divers, Imamura entreprend ici une étude scientifique sans faille de la société japonaise. 

 

La critique : 

Avec Les Funérailles des Roses, chroniqué il y a un peu plus d'un an, je découvris un courant particulièrement méconnu dans le vaste univers du Septième Art : la Nouvelle Vague japonaise. Il est l'une de ces victimes cantonnées à un triste anonymat parmi les profanes et quand bien même le monde cinéphile ne se montre pas réellement intéressé par celui-ci. Pourtant, les critiques sont bel et bien à pointer vers les distributeurs guère enthousiastes sur l'édition de certains titres se monnayant à véritable prix d'or sur la Toile. Je renvoie au réalisateur maudit Shuji Terayama dont les films ne sont pas loin de la catégorie "introuvable". Dans la même optique, la VOSTFR n'est pas toujours présente et il s'agira pour certains de se diriger vers la VOSTA (et encore !).
Bref, après ce joyeux petit intermède, rappelons les grandes lignes du mouvement. A l'instar de la Nouvelle Vague française, leur point commun est bien d'apporter un souffle de fraîcheur à un cinéma jugé vieillissant. Il s'agissait de rompre avec les codes cinématographiques établis pour en refonder des nouveaux. Dans le cas du Japon, la lecture critique et analytique des conventions sociales était de tout premier plan. La rupture avec la superbe des héros d'autrefois, illustré par le chanbara, était fréquente. Aucun but de fédérer les réalisateurs autour d'une théorie commune. Les problématiques sociales en furent le fer de lance.

Dans un pays se relevant tant bien que mal des désastres passés et de la dictature militaire de Hirohito, la jeune génération d'après-guerre grandit dans un environnement exsangue. Les observations qu'ils verront seront à la base de la création de la Nouvelle Vague. Les réalisateurs incontournables émergent. Yasuzo Masumura, Masahiro Shinoda, Yoshishige Yoshida, Nagisa Oshima, Hiroshi Teshigahara ou Seijun Suzuki (pas encore présenté sur le blog mais ça arrivera), autant de noms prêtant à une leçon de cinéma. Il n'en fallut pas plus pour que j'en vienne à considérer ce mouvement comme l'un de mes préférés (voire le préféré !). Je n'irai pas à présenter tous les films de ce genre chroniqués car la liste est assez longue. Mais dans tous les noms que j'ai cités au-dessus, il en manque un crucial qui est Shohei Imamura que j'ai présenté avec son L'Evaporation de l'Homme, exercice de style jusqu'au-boutiste qui m'avait laissé dubitatif. Une première concernant la Nouvelle Vague.
M'arrêter à cet essai serait bien crétin de ma part et c'est ainsi que je poursuivais sa filmographie, cette fois-ci avec La Vengeance est à Moi. Oeuvre très importante, elle termine la longue période suivant l'échec commercial de son Le Profond Désir des Dieux durant laquelle il produisit des documentaires pour la télévision. Le film est basé sur des faits réels s'étant déroulé au Japon, perpétrés par le tueur en série Akira Nishiguchi, et sur un livre de Ryuzo Saki. A sa sortie, le succès critique et commercial est retentissant, donnant une visibilité à l'international pour Imamura avant que les 2 Palme d'Or ne suivent respectivement en 1983 et 1997. De quoi me mettre en confiance en gros ! 

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ATTENTION SPOILERS : Chronique de la vie d'un escroc sans scrupule qui finira par assassiner sa maitresse. A travers un fait divers, Imamura entreprend ici une étude scientifique sans faille de la société japonaise.

Synopsis court, histoire que l'on pourrait voir comme bancale, à priori, La Vengeance est à Moi n'est pas le genre de métrage qui pourrait directement relever notre intérêt à la lecture. On serait en droit de penser nous retrouver devant un énième film de serial killer qui n'apporterait rien au genre. Pourtant, il en est tout autre et l'on se rendra très vite compte que notre arrière-goût de scepticisme était erroné. Imamura a toujours eu cette passion pour l'anthropologie, se servant de ses films comme des cas d'étude d'une société japonaise en pleine déliquescence. A mes yeux, il serait bien le réalisateur de la Nouvelle Vague le plus impliqué dans la critique des conventions sociales. Pour citer un exemple, L'Evaporation de l'Homme témoignait de la crise sociale voyant des personnes fuir une société dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. Avec La Vengeance est à Moi, c'est un tout autre pari qui s'offre à nous. C'est l'observation d'un homme à la fois escroc et tueur en série.
Rien de neuf sous le soleil mais le traitement opéré sera à même de bouleverser les codes que nous nous sommes construits sur ce genre de procédé. Si l'on se place dans le contexte hollywoodien, il y a deux points de vue qui peuvent ressortir. Le premier sera le gangster stylisé, charismatique, dont la description n'est pas dénuée d'un certain lyrisme. Les films de Scorsese peuvent s'imbriquer dans cette catégorie. La seconde s'axe sur la dénonciation virulente des actes commis par le meurtrier. Le point de vue est plus mature et tout aussi orienté. Seulement, La Vengeance est à Moi va officier en dehors des sentiers balisés. Ce qui frappe directement est la déstructuration du récit. L'histoire démarre avec ce convoi sillonnant les routes avec, à son bord, Iwao Enokizu, le criminel. Sous les véhémences de la population insultant Iwao, on aboutit dans le commissariat où, narguant les inspecteurs, il en viendra à faire part des 78 jours séparant son premier crime de son arrestation.

C'est alors que va se profiler la personnalité dérangeante de Iwako et tout le traitement autour va d'autant plus déstabiliser le spectateur face à quelque chose d'inédit rencontré dans le serial killer movie. La pellicule va naviguer en dehors des codes habituels. La façon de procéder fonctionne comme un documentaire narrant les différents passages clés de ces fameux 78 jours, le tout avec en voix off le narrateur expliquant brièvement les faits. Secundo, Imamura porte un regard neutre d'observateur sur son personnage. Il ne le condamne pas, il ne le glorifie pas. Il se contente de filmer cet homme en dehors des lois sans qu'aucune explication ne soit apportée sur le pourquoi du comment. Pas d'enfance douloureuse, pas de rupture amoureuse, pas de rejet des autres, pas de société l'ayant écrasé sous les impôts. Aucune explication ne nous est apportée sur la raison de ses meurtres.
Le réalisateur ne juge pas, ne prend le parti de personne. L'optique du documentaire prend ici tout son sens dans le traitement du personnage. Une distance s'opère entre le meurtrier, de sorte qu'il est impossible d'éprouver quoi que ce soit envers lui, et encore moins de l'empathie. Visiblement, la vie humaine n'a pas la moindre valeur à ses yeux. Il tue comme ça, sans pulsion le guidant, sans envie. De ce constat, un mal-être surgit. Comment un homme peut en arriver à ce stade-là ? Quel est le facteur déclencheur ? Mais peu importe ce qui se passera, vous resterez là avec toutes vos questions en suspens. La Vengeance est à Moi est une expérience glaciale, terrifiante dans sa finalité, sans pour autant verser dans la violence grandiloquente où les meurtres s'accumulent, loin de là.

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La violence est avant tout psychologique, gagnant des sommets de neurasthénie propre à bouleverser le spectateur, même le plus endurci. Peu de sang au programme, bien que le double meurtre à coup de marteau pourrait faire bondir. Car c'est un autre point qu'il faut préciser, le meurtre est filmé sans auto-censure. Imamura filme les scènes de meurtre toujours avec ce détachement si perturbant. Il filme les cadavres comme s'ils étaient un élément tout à fait naturel du décor. Poursuivi par la police nationale, la traque est telle que des annonces sont diffusées pour trouver des témoins l'ayant probablement reconnu. Il est devenu l'un des hommes les plus recherchés du Japon. Pour se faire, il choisira de se créer une identité factice. C'est en se faisant passer pour un professeur d'université qu'il parviendra à nouer une liaison avec une femme qui deviendra sa maîtresse.
Manipulateur, calculateur et menteur aguerri, il intègre l'apparence et les attitudes d'un vrai professeur. Il se joue des relations. Mieux encore, il n'a en aucun cas les traits d'un homme louche. Son physique est celui de Monsieur Tout le Monde : souriant, aimable, bien coiffé, vêtements propres. Rien ne laisse transparaître sa psychopathie et ses pulsions de mort.

Pulsions reflétant cette société se noyant dans une violence absurde, incapable de réfréner ses dites pulsions. Adopter une telle démarche dans la manière de filmer les crimes avec insistance et plans rapprochés renforce cette impression de voyeurisme. Définitivement, La Vengeance est à Moi est un film cruel. Son traitement basé sur l'hostilité pourra en faire fuir plus d'un. Il n'y a pas de scènes d'action, d'explosions, de course-poursuites. Tout est dans une complaisance presque irréelle. Mettre en scène un calme quasiment religieux alors que les cas de corruption et les quelques meurtres sont aux abonnés présent est sacrément culotté. Mais que le résultat est payant !
Certes, la lenteur rédhibitoire de certains passages couplé à une longue durée en fait un long-métrage difficile d'accès. C'est d'ailleurs l'une des rares choses à reprocher à ce film qui s'éternisera parfois trop sur des séquences dont l'on se fout régulièrement. 

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Maintenant, l'habituel avant-dernier paragraphe portant sur l'aspect visuel, auditif et les acteurs. Alors, du point de vue esthétique, ne vous attendez pas à quelque chose de transcendant. Imamura ne se préoccupe pas d'esthétiser son film afin que l'on puisse se rincer les yeux. Le visuel est terne, parfois assez sombre, à l'image de son personnage. En revanche, la caméra se débrouille bien. On mettra l'accent sur la scène de l'étranglement de la maîtresse en plongée, donnant un aperçu clair de l'assassinat sous toutes ses coutures. Encore une fois, aucune concession. Musicalement parlant, le tout est assez discret et ne suscite guère l'émerveillement de nos tympans. Pour ce qui est des acteurs, autant dire que Ken Ogata, qui revêt les oripeaux du tueur, est tout simplement dantesque. Lui seul justifie le visionnage du film. Pourtant, il ne surjoue absolument pas.
Il est tout à fait naturel dans ses mimiques. Il parle normalement, il sourit mais, en parallèle, émet une froideur éprouvante. Comme l'image du dessus l'atteste, un vieillard est tué par ses soins sans raison apparente et tout en planquant son corps dans l'armoire, il boit une bouteille comme si de rien n'était. Comme quoi, il ne faut pas de grands moyens pour scotcher le cinéphile devant l'écran face à un anti-héros charismatique au possible dans son jeu naturel. Je m'avancerai même à dire que l'on tient là l'un des tueurs les plus marquants du cinéma. En contrepartie, les acteurs suivants ne peuvent soutenir la comparaison et, à l'exception de la maîtresse, ne parviennent aucunement à s'imposer à l'écran. Citons, entre autres, Rentaro Mikuni, Mitsuko Baisho, Mayumi Ogawa, Chocho Miyako et Nijiko Kiyokawa

Donc, s'il est clair que La Vengeance est à Moi ne sera pas l'un des meilleurs films de gangster de tous les temps en raison de certains problèmes délicats (durée tirant trop sur la longueur, personnages secondaires éclipsés), il peut quand même se targuer d'être dans le haut du panier. Cela est essentiellement dû au traitement conféré au serial killer dans sa manière d'appréhender l'acte de mort. Il n'a pas conscience de la valeur de la vie. Pour lui, tuer est un acte comme manger ou déféquer, un acte comme un autre. Sans motif apparent, il tue ainsi sans justification quelconque. Une telle observation va totalement à l'encontre des films du même genre où les cinéastes s'attardaient à expliquer le pourquoi du comment. Ici aucune raison, il assassine et c'est tout. Ce choix, s'il pourrait frustrer les personnes conditionnées aux poncifs hollywoodiens, en est pour le moins gagnant. La Vengeance est à Moi donne naissance à un malaise palpable. Il dérange, prête à la réflexion sur un homme tuant sans état d'âme, sans la moindre logique. Au final, un peu comme notre société dont il pourrait être vu comme une métaphore de la sauvagerie de notre civilisation. 

 

Note : 15/20

 

 

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