Ascension

Genre : Fantastique, horreur, expérimental (interdit aux -12 ans)

Année : 2002

Durée : 1h48

 

Synopsis :

Le Dieu créateur s'est fait assassiner libérant ainsi les miracles sur Terre. Malheureusement, les hommes ont abusé de ses mannes transformant la vie en chaos. Seules quelques personnes sont encore vivantes. Trois femmes arrivent dans un No man's land, montant dans une ancienne structure industrielle afin de retrouver l'assassin de Dieu.

 

La critique :

Dans l'inconscient collectif, le mois de décembre rime avec les fêtes de fin d'année, la neige, le sapin de Noël, les cadeaux et les bonnes résolutions pour l'année suivante. En ce qui me concerne, l'an de grâce 2018 voit le jeune Taratata clôturer tout doucement son mémoire de fin d'étude. Si cette sombre période, éprouvante, chiante dans tous les sens du terme, m'ayant persuadé de ne jamais travailler en labo par la suite, se voit affecter ma présence sur Cinéma Choc faute de temps, n'allez quand même pas croire que je vous oublierai. Fidèle à mes principes de chroniqueur modeste et cynique, je reviens après une légère absence pour le billet d'un étrange objet tout droit issu des contrées controversées du cinéma expérimental. Caverne d'Ali Baba pour les cinéphiles borderline, escroquerie malsaine pour les plus conventionnels, il ne fait aucun doute que le Septième Art alternatif ne laisse personne indifférent.
Preuve en est que ce pan très (très, très...) particulier est dans le collimateur de Cinéma Choc depuis ses premiers balbutiements. Bien évidemment, ça serait une hérésie que de ne pas revenir de temps à autre pour enrichir l'étagère indescriptible du site. Comme plus ou moins tout le monde, autrefois adolescent à la vision cinématographique étroite, trop balisée, les circonstances ont fait que j'ai pu voir se profiler sous mes yeux la partie immergée de l'iceberg. Une partie que le commun des mortels n'a pas conscience et qu'il vaut mieux la faire terrer dans l'ombre.

Que soit, mon retour se fera avec le dénommé Ascension, sorti en 2002 et dont je pense avoir eu pour la première fois connaissance dans les derniers mois avant la fermeture de Naveton. Derrière ce titre ne se trouve pas un inconnu vu qu'il ne s'agit ni plus, ni moins que du célèbre (tout est relatif) Karim Hussain, réalisateur canadien qui a pu s'enorgueillir du scandale et des grosses polémiques dès son premier métrage. Vous devez sans doute savoir de quoi je parle vu que c'est de Subconscious Cruelty dont il est question. Autant dire qu'il annonçait d'emblée son style brut de décoffrage où la transgression en était sa meilleure amie. S'il ne s'imposait guère de limites dans la provocation, l'objectif premier était surtout de proposer une expérience trash complètement inédite.
Mêler le mysticisme, l'ésotérisme, le religieux avec le sang et la souffrance. Subconscious Cruelty filmait une humanité en pleine décrépitude, reniant sa foi pour sombrer dans une spirale autodestructrice. Le métrage se fera connaître grâce à son point culminant voyant le Christ se faire torturer et dévorer par des succubes. Nouvelle égérie des amateurs de cinéma extrême, sa notoriété l'a hissé comme chef d'oeuvre bouillonnant. Nul doute qu'Hussain était attendu au tournant. Deux ans plus tard, c'est à Ascension de prendre le relais et devoir assumer la lourde tâche de succéder au triomphe de son aîné. 

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ATTENTION SPOILERS : Le Dieu créateur s'est fait assassiner libérant ainsi les miracles sur Terre. Malheureusement les hommes ont abusé de ses mannes transformant la vie en chaos. Seules quelques personnes sont encore vivantes. Trois femmes arrivent dans un No man's land, montant dans une ancienne structure industrielle afin de retrouver l'assassin de Dieu.

Etant compté parmi les 50 personnes à avoir eu la chance de goûter à l'indescriptible expérience du cinéma de l'ICPCE, je ne vous cache pas avoir eu l'impression d'officier chez nos louches amis canadiens. La vraie raison étant qu'Ascension me rappelait les traits du court-métrage Dream of Samara de l'anthologie politiquement incorrecte A Rebours, chroniquée par les soins de notre ex-pape du trash inthemood. L'expérience pour le moins déroutante voyait des pèlerins effectuer l'ascension d'une sorte de tour en forme de toupie. Au vu de l'atmosphère étrangement glauque, le synopsis m'incitera fortement à regarder par des moyens pas très légaux notre OFNI d'aujourd'hui.
Et Dieu que ce fut compliqué de l'obtenir ! Même le site de téléchargement très sérieux Wipfilm, spécialisé dans les films trash et d'exploitation, ne me l'offrait pas. C'est après un petit détour sur un site de torrent perdu dans le vaste web que le métrage aboutit dans mes mains. Une version anglaise avec sous-titrage suédois. Le rêve absolu, quand bien même l'absence de sous-titres anglais (je n'ai même pas essayé de chercher en français) m'handicapait fortement pour la compréhension du récit. Récit pour le moins déconcertant où tout commence par une vue aérienne d'un No Man's Land enneigé. Dans ce paysage hostile et sans âme qui vive, le Dieu créateur a été tué, libérant son pouvoir sur une humanité amenée à avoir eu accès à une forme de magie. Malheureusement, l'humanité étant ce qu'elle est, cette force, qui aurait dû la mener vers la grandeur et la sagesse, l'a menée droit dans les limbes infernaux où la souffrance et le sang en ont été une logique irrémédiable.

A l'instar de Subconscious Cruelty, Hussain s'interroge sur l'humanité et sur ses rapports avec le concept de Foi et de croyance en un être supérieur. Le constat de son premier métrage étant que la civilisation a en elle les germes du chaos et des pulsions autodestructrices qui ne la mènera jamais vers la quintessence d'une pureté morale. Désincarnée de ses idéaux, sa soif de pouvoir n'est pas réfléchie. Elle n'est que domination et, par extension, destruction. Ascension pourrait, dès lors, se voir comme la suite spirituelle de Subconscious Cruelty où il n'est plus question de décrire la nature pervertie de l'homme mais les conséquences qui en ont résulté lorsque celui-ci a eu accès à un trop grand pouvoir. Je renvoie au dernier segment sur le Christ torturé prêtant à l'ouverture métaphysique d'Ascension. Qu'a-t-il bien pu se passer ? Une guerre totale ? Une extinction de masse ?
Rien ne nous sera dévoilé. L'histoire démarre, après le passage aérien, sur ces trois femmes en tunique brune, dont le look rappelle fortement celui des magiciens. Devant elles, une gigantesque structure industrielle ne pouvant être rien d'autre qu'une ancienne usine. En haut de celle-ci, il semblerait que l'assassin de Dieu y soit terré. Ces trois femmes, ayant chacune vécu l'horreur, ont pour objectif de retrouver l'assassin mais pour ensuite faire quoi ? Le tuer ? S'allier avec ? Encore une fois, n'espérez pas quelconque réponse car, avant tout, Ascension est un trip hallucinatoire qui pourrait bien faire de Subconscious Cruelty un film facile d'accès. A la différence de ce dit film où plusieurs histoires nous étaient contées, Ascension n'en a qu'une seule, bien définie, dont l'entièreté ne se déroulera que dans ce lieu où de doux relents de satanisme flottent inlassablement.

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Autant dire que, connaissant l'asticot, une portée métaphysique ne saurait être absente. Après l'Armageddon déclenchée, il semblerait que l'humanité cherche à absoudre ses péchés. Cette ascension peut alors se voir comme une volonté de l'homme de se faire pardonner et de repartir sur de meilleures bases où il essayerait de catalyser ses envies perfides. Le prétendu assassin ne serait rien de plus que l'essence animale de l'Homme, la raison qui fait que la Terre est devenue ce qu'elle est. Une essence animale qui a tué Dieu et cet acte ne serait ni plus ni moins que la métaphore d'une société ayant renié toute la morale qui l'a guidé à travers les âges. En reniant ses valeurs, l'apocalypse ne peut que germer. L'ascension de cette tour ne sera pas sans danger et visiblement ces femmes ne sont pas les premières à avoir tenté d'atteindre cette mystérieuse destination.
A plusieurs reprises, elles verront des cadavres isolés, témoignage de l'éternelle solitude de l'Homme. Le choix de cette usine s'étalant sur des dizaines de mètres de longueur et de hauteur ne tient pas non plus du hasard. La complexité de ce parcours où les dédales de couloirs et d'escaliers étroits se succèdent perpétuellement représente la difficulté que l'Homme devra endurer pour acquérir son pardon. Si la légendaire Tour de Babel fut construite par l'Homme pour se rapprocher de Dieu, cette usine serait au contraire le moyen de reformer un lien avec une nouvelle spiritualité. 

Ce niveau de lecture purement subjectif n'en est bien sûr que ma propre interprétation et il est fort à parier qu'un tas d'autres possibilités peuvent être appréhendées. Le métrage n'a pas vocation à prendre par la main son spectateur et à lui offrir les clés de compréhension. C'est à lui seul de se faire sa propre interprétation d'une pellicule purement sensorielle. Dans cet interminable parcours, les femmes échangeront couramment des dialogues, allant de simples et pures banalités à des réflexions cosmiques. Durant leur parcours, leur physique et leur mental en seront fortement altérés.
La démence se profile, tandis qu'elles vieillissent de manière accélérée. Autant dire que de nombreuses zones d'ombre persisteront et que toute interprétation, quelle qu'elle soit, ne pourra expliquer à 100% le spectacle proposé. Si les cinéphiles conventionnels rejetteront très certainement la chose, les laudateurs de l'expérimental risqueront aussi d'être déstabilisés devant un récit tendant trop sur l'abscons dans sa dernière partie. A ceci se succède le mot phare du film : léthargie. Pendant 1h42, l'essentiel du film sera de filmer ces dames montantes, arpentant les couloirs et salles de tailles diverses. On ne s'étonnera pas que certains trouveront le film chiant, trop long. Pas de screamer, de séquences dynamiques, Hussain va à fond dans son trip sans s'inquiéter de la réception des spectateurs et ne se préoccupe guère d'attirer le grand public. Paradoxalement, à force de trop forcer dans le délire, le trait poétique délicieusement macabre pourra prêter à scander une sorte de masturbation intellectuelle prétentieuse. 

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Je préviendrai donc d'emblée aux personnes tentées par l'expérience de passer une bonne nuit de repos pour attaquer le visionnage. Second paradoxe, si le rythme est d'une stratosphérique lenteur, il y a quelque chose qui nous tient en laisse, déterminé à vouloir connaître le fin mot de l'histoire. L'ambiance pour le moins malsaine, désespérée mais fascinante malmènera sans nul doute. La façon de filmer ces morts putréfiés avec un tel naturel déconcertera. A cela se rajoute des séquences marquantes, emblématiques même. La scène de la femme pendue et les gros plans sur son visage étrangement apaisé en est un exemple. Une autre verra deux filles jouant à se poursuivre, avant que la caméra ne les perde de vue, pour filmer ensuite le cauchemar : l'une des filles au visage difforme et démoniaque en train de battre à mort l'autre. En termes d'esthétisme, Hussain perd ses spectateurs dans les décors industriels à la colorimétrie bleutée et grise et, si les plans assez rapprochés sont monnaie courante, les personnages sont si petits en comparaison des forces indescriptibles les étouffant.
Une tension pesante se couple aux décors les écrasant littéralement. Au niveau sonore, c'est un régal pour nos tympans. Mélange de mélodies psychédéliques et de sonorités industrielles, l'ensemble se prête à merveille. Un contraste total s'observera avec une chanson diffusée dans un ancien lecteur qu'une femme enclenchera. Parlons des actrices pour clôturer ce paragraphe. Leur voix monotone, ainsi que leur totale absence de joie de vivre se prêtent à la condition humaine dépassée par les événements, ne croyant plus en un futur optimiste. Au casting, Marie-Josée Croze, Barbara Ulrich et Ilona Elkin.

Si nous pouvons décemment conclure qu'Ascension n'est pas LE chef d'oeuvre de Karim Hussain, il faut bien reconnaître que le trip supra-borderline n'en est pas déplaisant pour autant. Toujours aussi soucieux de mettre en scène une humanité vouée à sa propre perte, le cinéaste décrit avec beaucoup d'intelligence ce qu'il tient à dire, sans jamais verser dans l'exagération. Ne vous attendez pas à du gore, du trash ou du sexe comme Subconscious Cruelty l'a glorieusement fait (entendons-nous quand même bien qu'Ascension soit loin d'être tout public). Ici, c'est une quête spirituelle où les dimensions eschatologiques et cosmogoniques atteignent de nouvelles strates de la très courte filmographie du canadien. On retrouve ainsi peu ou prou les mêmes dialogues métaphysiques du premier métrage. Une pellicule pessimiste où philosophie et mystérieuse poésie s'articulent autour d'un jusqu'au boutisme inqualifiable. Attention toutefois à ne pas prendre le film à la légère car il sera sujet à faire naître des pétages de câble aux cinéphiles tant le rythme étire le temps. Du coup, soit ça sera l'énervement ou l'hypnose.
Pas de demi-mesure possible. Une épreuve surréaliste où l'expérimental risque de causer de sérieux dommages aux facultés de perception de n'importe quel être humain. On ne pourra s'empêcher à la fin de réfléchir sur l'état du monde actuel. Alors que, dans l'histoire de l'humanité, la Terre n'a jamais été aussi mal en point, se pourrait-il que, à défaut de magie, de sombres périodes en devenir en viennent à faire d'Ascension une oeuvre visionnaire ?

 

Note : ???

 

 

orange-mecanique   Taratata