Nostalghia

Genre : Drame

Année : 1983

Durée : 2h05

 

Synopsis :

Un poète russe, Gortchakov, est à la recherche d'un compatriote compositeur qui a séjourné en Italie au XVIIIe siècle. Il est accompagné dans son voyage par une jeune interprète, Eugenia. Dans un village où se trouve une piscine thermale dédiée à sainte Catherine de Sienne, il fait la rencontre d'un ermite, Domenico, qui lui confie une tâche originale.

 

La critique :

 

Parmi les réalisateurs émérites du Septième Art, nombreux se plaisent à citer des personnalités telles Kubrick, Hitchcock, Fellini ou encore Kurosawa qui ont marqué à jamais cette passion qui nous fait vibrer. Si ce résumé reste somme toute très grossier au vu de la myriade de génies qui ont exercé dès les premiers balbutiements du muet, on peut décemment y rajouter le fameux Andreï Tarkovski. Tarkovski, le nom qui résonnait, alors que je débutais dans la découverte du cinéma, comme celui d’un auteur chiant et prétentieux. Visiblement, l’art et le mysticisme faisaient deux avec moi à cette époque, ma foi, crédule. Borné comme pas deux, les torrents de réactions dithyrambiques sur le russe auront raison de moi un jour lorsque je visionnais son œuvre, réputée la plus accessible, nommée L’Enfance d’Ivan. Un visionnage qui me rendit honteux face à mes préjugés de jadis.
Intéressé par ses prochaines œuvres, l’appréhension me guettait avant d’enclencher le bouton "Play" des 3h qui composaient Andreï Roublev. Une séance qui me fit, il faut le dire, fermer ma gueule tant je me retrouvais là subjugué par une portée métaphysique insoupçonnée, tout cela couplé à une dimension artistique prépondérante et revendiquée qui ne fit que consolider l’engouement que je naquis au fur et à mesure du temps dans la relation symbiotique du cinéma et de l’art externe à celui-ci. Pour effectuer une petite digression, l’excellent Les Funérailles des Roses et le sublime chef d’œuvre La Bête Aveugle furent des instigateurs de premier plan qu'Andreï Roublev se permit de rejoindre avec succès, avec bien d'autres désormais. Autant dire tout de suite que la confrontation avec mon troisième métrage du réalisateur était attendue avec impatience, à défaut d’avoir suivi l’ordre chronologique de sa filmographie. Une hérésie selon les thuriféraires du cinéaste qui ne se reproduira plus, je vous le rassure.

 

A la place de Solaris, je visionnais directement son avant dernier métrage portant l’énigmatique nom empreint de mélancolie : Nostalghia. L’année 1983 marque une profonde rupture dans la vie du réalisateur assailli de problèmes divers. L’URSS n’a jamais caché son hostilité envers le style du cinéaste qu’il jugeait contraire à ses principes. La condamnation de Le Miroir pour son avant-gardisme fut une des nombreuses critiques à son égard. Il était évident que le gouvernement voulait écarter Tarkovski du pays. Cette situation le força à quitter le pays pour trouver d’autres ressources financières, artistiques et professionnelles. Après quelques voyages, son retour en Russie se fait mais de manière très précoce puisqu’il la quittera définitivement pour s’établir en Italie, lieu de tournage de Nostalghia. Un choix ne tenant pas du hasard car le Parti Communiste fort et la culture artistique lui permettent de retrouver une certaine forme de sérénité, récupérant le mode de vie qui lui plaisait sans les inconvénients de la censure étatique. Cette évasion du cinéaste va donner naissance à Nostalghia qui recevra le Grand Prix du Cinéma de Création au Festival de Cannes mais aussi le prix FIPRESCI, toujours à Cannes.
A l’heure actuelle, à l’instar de toute sa filmographie, Nostalghia est entré au panthéon des grands classiques du Septième Art, témoignant de l’érudition d’un auteur tragiquement décédé des suites d’un cancer du poumon.

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ATTENTION SPOILERS : Un poète russe, Gortchakov, est à la recherche d'un compatriote compositeur qui a séjourné en Italie au XVIIIe siècle. Il est accompagné dans son voyage par une jeune interprète, Eugenia. Dans un village où se trouve une piscine thermale dédiée à sainte Catherine de Sienne, il fait la rencontre d'un ermite, Domenico, qui lui confie une tâche originale

Comme vous le savez sans doute, chroniquer une œuvre du russe, c’est devoir faire preuve d’un réel effort mental pour tenter d’éviter de pondre un billet à côté de la plaque s’apparentant plus au torchon qu’à une analyse détaillée et réfléchie. Très loin de moi l’idée de me vanter d’être un cinéphile hors pair, je ne garantis pas sortir le nouveau papier de qualité Cahiers du Cinéma (aussi controversés soient ils mais on ne peut réfuter leur plume sans équivalent). Avant toute chose, connaître le contexte de la réalisation et de la sortie de Nostalghia sont, je dirais, indispensables pour mieux cerner le second niveau de lecture du récit. Comme je l’ai dit, c’est une étape emplie de tourments que vit Tarkovski. Il laisse sa femme en Russie, ses enfants et tourne à l’étranger. Patriote de toujours, ses convictions en sont fortement altérées. La première phrase du personnage, appelé Andreï, résume à elle seule toutes ses craintes et angoisses. « Je suis las de ces beautés écoeurantes », une phrase qui va illustrer d’emblée de jeu le cri de rage de son géniteur. Alors qu’il a quitté sa terre natale pour retrouver une sorte de plénitude émotionnelle, c’est la première fois que l’art qui le faisait tant vibrer s’illustre comme exsangue, insipide.
La vérité est que le réalisateur ne peut s’évader de sa Russie. Son esprit est encore là-bas, assailli de nostalgie. Tel sera ce constat qui donnera naissance au titre d’un récit qui ne peut être autre chose qu’une autobiographie. Avant toute chose, il ne faut pas voir Nostalghia comme un scénario balisé et uniforme mais comme une démonstration des tourments profonds du réalisateur, perdu tout d’abord dans un paysage fantomatique.

Un témoignage d’un monde austère, froid qui s’offre à lui, puis de là dans le village christique de Bagno Vinoni où se trouve un bain thermal dédié à Sainte-Catherine de Sienne, l’un des écrivains les plus influents du catholicisme. Accompagné par une jeune et belle interprète, il est en Italie pour retracer le parcours d’un poète russe, Paul Sosnovski qui, lui aussi, fut atteint du même désenchantement que Andreï Gortchakov, et donc, par extension, que Andreï Tarkovski. Une belle double mise en abîme qui a le mérite d’impressionner par sa profondeur inouïe. De fait, sa nostalgie de la Russie était telle qu’il ne pouvait songer vivre ailleurs. Il ira jusqu’à brûler sa maison italienne pour, à son retour, s’aliéner d’un amour envers une esclave jusqu’au suicide. La vie de Sosnovski fascine cet homme qui se rend compte que ses états d’âme ne sont pas si éloignés que ça.
Il doit, par exemple, se forcer à parler une langue qui n’est pas la sienne. C’est un revirement complet des habitudes d’un homme devant repartir de 0 en oubliant son confort et ses habitudes de jadis. Le mystique ermite Domenico apparaîtra dans ses pérégrinations. Faisant office de fou auprès des villageois, on apprend qu’il s’est enfermé durant 7 ans en séquestrant sa famille pour échapper à une supposée fin du monde. Maintenant, il arpente les rues et le pourtour des bains avec son berger allemand, seul subissant les railleries et quolibets de la population.

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Cette personnalité est à la fois attirante et crainte pour Andreï. Il se montre fasciné par cet homme improbable séjournant dans une maison décorée de manière absurde. Un panneau « 1+1 = 1 » en est la preuve évidente. Parallèlement, comme je l’ai dit, Domenico incarne aussi cette crainte car il se réfère à l’homme banni, honni par les siens, réduit à sombrer dans une catatonie psychologique. Dans un univers que Andreï a déjà bien du mal à s’y habituer, loin des siens et de son pays, la hantise suprême serait de ne pas savoir se faire une place et vivre, au final, dans l’oubli. Cette analyse rigoureuse, sans pour autant être tirée par les cheveux, met en exergue la fascination du réalisateur pour le mysticisme, la maïeutique et forcément pour la philosophie cinématographique.
La religion a toujours une place de première importante même si elle n’est autre qu’un clin d’œil au patriotisme, pouvant aussi se voir comme une religion. Malgré une société le dénigrant, son amour est tenace, ce qui amplifie d’autant plus son amertume. 
S’il est physiquement en Italie, son esprit ne peut quitter la Russie. Tel est le leitmotiv de Nostalghia et je dirais même le seul fil conducteur d’une histoire qui, en fin de compte, ne prête qu’à narrer les errances du poète dans ce sombre village d’apparence mort, aussi sombre que ses pensées.

Tarkovski s’amuse à égarer ses spectateurs dans l’esprit morose de Gortchakov en usant d’une léthargie narrative qui ne pourra que faire fuir ceux habitués à un dynamisme dans la mise en scène. Il étire le temps et les espaces, multiplie les contrechamps et use de plans-séquence dont le plus emblématique est 9 min à filmer la marche âpre du héros dans le bassin vidé, les pieds dans la boue, tenant une bougie allumée entre ses mains. Exemple type de l’optimisme toujours prégnant du cinéaste car la flamme peut se voir comme une restauration de l’espoir chez l’homme, prêt à croire en l’humanité. Mais cette quête ne sera pas de tout repos ni de toute facilité afin de redonner sens à sa propre vie en transformant un vide existentiel en un renouveau humaniste (rapport avec la boue, la bougie s'éteignant et tout ça, tout ça). Et l’on ne pourrait oublier cette sublime et tragique séquence de Domenico s’immolant par le feu devant une assemblée de personnalités désintéressées.
Le summum du nihilisme de cet homme oublié de tous dont le sort n’en est que funeste. Aucune aide, juste des gens le regardant. Vraisemblablement, l’isolement de tous s’accompagne d’une déshumanisation allant de pair. En fin de compte, l’humanité est-elle vraiment amenée à évoluer dans le bon sens du terme ? La marche du héros témoigne d’une espérance mais il faut se mettre dans le contexte d’un Tarkovski broyant des idées noires. M’est avis qu’il se montre partagé sur cette question. C’est donc 130 min faisant évoluer un espace-temps indéfinissable au cinéphile que ne pourra être amené qu’à soit adorer, soit à détester mais ce qui est sûr est que Nostalghia ne laissera aucunement indifférent.

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Débouchons sur l’habituel paragraphe consacré à toutes les caractéristiques techniques. Comme nous le savons tous, Tarkovski est réputé son esthétique léchée, quelquefois grandiloquente où se succèdent des plans à tomber par terre. Malgré la rudesse de l’environnement, il parvient à magnifier son apparat. Comment oublier la beauté fulgurante de la scène du début avec cette Eugenia évoluant dans l’église ? Comment oublier ce dernier plan dans les ruines ? Le professionnalisme est flagrant. Au niveau de la bande son, c’est beau mais peut-être trop évanescent sur le long terme. Les musiques ne frappent pas comme elles devraient. Enfin, l’interprétation des acteurs est à l’image des lieux : glaciale, désenchantée. Il est amusant de constater que Tarkovski a été jusqu’à choisir un acteur dont la posture lui ressemble, de même que les expressions faciales, en la personne de Oleg Yankovski.
Cependant, on a bien du mal à s’attacher aux personnages, en dépit de leur jeu d’acteur mystérieux. Citons Domiziana Giordano et sa sensuelle beauté, Erland Josephson, Patrizia Terreno, Laura De Marchi ou encore Delia Boccardo.

En conclusion, Nostalghia est une énième épreuve qu’il m’ait été donné de chroniquer, et ce n’est guère étonnant tant certains se sont amusés à faire un rapprochement spirituel avec Le Miroir, déjà considéré comme l’une des plus rudes réalisations de son cinéaste. Le point commun étant que Tarkovski se confie à son propre scénario. Indubitablement, on tient là un métrage profond, témoignant des indicibles angoisses du russe. Cependant, je tiens à mettre en garde devant la grande difficulté d’accès de l’histoire, couplé à une mise en scène très lente. Je vais être honnête avec vous mais essayez de bien dormir la veille avant d’enclencher le visionnage. En dépit de la grande intelligence, ce n’est pas évident de rester accroché en permanence et certains risqueront de trouver le temps long.
Peut-on leur donner tort ? Peut-être Nostalghia se prêterait à être visionné deux fois pour apporter un jugement définitif. Bref, il y aurait encore beaucoup de choses à dire. Nul doute qu’une œuvre pareille nécessiterait une analyse diamétralement plus longue. Aussi vous me pardonnerez la frugalité de cette chronique et une note que certains trouveront quelque peu abusive. Ce qui ne me freinera pas pour découvrir toutes ses autres pellicules restantes. Bien au contraire !

 

Note : 15/20

 

 

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