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Genre : Drame

Année : 1966

Durée : 2h15

 

Synopsis : 

Au XVIIIe siècle, Suzanne Simonin est cloîtrée contre son gré dans un couvent. Elle trouve un peu de réconfort auprès de la Mère supérieure, mais celle-ci meurt peu après, et est remplacée par une femme sadique qui ne cesse de brimer Suzanne. La jeune femme obtient l'autorisation de changer de couvent, mais reste toujours aussi déterminée à sortir.

 

La critique : 

C'est en farfouillant, il y a fort longtemps, un jour sur Internet par hasard à la recherche de diverses listes de films à scandale que je fis la connaissance d'un fameux, désormais, "top 128 des films censurés en France" sur SensCritique. Ce travail titanesque fait par un cinéphile acharné essayait de retracer les métrages ayant su bouleverser l'ordre établi au moment de leur sortie. Qu'ils aient été accouchés en pleine période de l'Occupation face à des allemands qui ne rigolaient pas sur les propos d'un film ou d'avant et après-guerre, tous ont en commun d'avoir malmené un gouvernement encore très rigide sur sa vision du Septième Art. Preuve en est avec le mythique L'Âge d'Or et ses 51 années de censure. Il serait bien entendu inutile de tous les citer mais la condamnation raclait à tous les genres, qu'ils soient horreur (Massacre à la Tronçonneuse), action (Mad Max), pornographie (L'Essayeuse) ou même documentaire (Afrique 50). Encore aujourd'hui, on retrouve des cas de polémique au sein de la censure française avec, bien sûr, le fameux Martyrs mais aussi Un Français.
Pour autant, quand on évoque les gros scandales cinématographiques en France, on entend souvent parler du film La Religieuse, réalisé par Jacques Rivette. Et tout ce que l'on peut dire est que les débuts furent foudroyants, si je puis dire. Ainsi, le cinéaste et toujours rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma sortait de l'échec public de son, pourtant très sympathique, premier long-métrage qui est Paris Nous Appartient. Oeuvre fort spéciale et avant-gardiste, j'en conviens ! Avec son compagnon scénariste Jean Gruault, il signait une adaptation du sulfureux roman épistolaire de Denis Diderot sorti en 1796 qui allait donner naissance au projet La Religieuse

Présenté en 1962 à la Commission de Contrôle, Rivette reçut un avis défavorable qui lui imposa des difficultés à trouver un producteur, avant que Georges De Beauregard n'entre dans la danse en 1963 en soutien acharné de la Nouvelle Vague. Parallèlement, le scénario sera tourné au théâtre sans qu'un scandale ne se crée, ni sans qu'il ne remporte quelconque succès. Il faudra attendre l'annonce du tournage en 1965 pour que les problèmes commencent à apparaître. Les pouvoirs publics empêchent Rivette de tourner dans certaines abbayes, tandis que des protestations massives sont envoyées par des congrégations religieuses et les fameuses associations familiales bien emmerdeuses et ses vieilles rombières aux commandes. La très influente Association de parents d'élève de l'enseignement libre sera de la partie. Tous hurlent au propos blasphématoire, alors que le film n'était même pas encore sorti. Serait peut-être bien de juger quand on l'a vu mais bon passons.
Le premier avril 1966, l'interdiction du film est prononcée, et non ce n'est pas un poisson d'avril... Suite à ça, un second scandale se crée et Godard montera aux créneaux pour interpeller le Ministre de la Culture d'alors, André Malraux, en le baptisant "Ministre de la Kultur". D'autres personnalités accourront, certaines se revendiquant pourtant de l'Eglise. La sélection du film au Festival de Cannes ne pourra être empêchée. De Beauregard et son avocat se lancent dans une bataille juridique et l'interdiction est levée l'année suivante pour vice de forme. Sorti sous le nom de Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot, il sort dans cinq salles parisiennes flanqué d'une interdiction aux moins de 18 ans tout en éliminant le risque de flop. Au vu du tollé engendré, les spectateurs curieux en grand nombre ont accouru pour tâter l'objet. C'est finalement en 1975 que la confirmation définitive de la censure ne sera rendue. 

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ATTENTION SPOILERS : Au XVIIIe siècle, Suzanne Simonin est cloîtrée contre son gré dans un couvent. Elle trouve un peu de réconfort auprès de la Mère supérieure, mais celle-ci meurt peu après, et est remplacée par une femme sadique qui ne cesse de brimer Suzanne. La jeune femme obtient l'autorisation de changer de couvent, mais reste toujours aussi déterminée à sortir.

L'an de grâce 1966, c'est avant tout l'année où le pouvoir gaulliste voyait perdre de son influence avant de voler en éclat lors de son ultime référendum de Mai 68. Nous n'étions pas en plein contexte de la libération des moeurs et de la défiance envers le politiquement correct. Est-ce que sortir le film trois ans plus tard aurait permis d'amenuiser sa sulfureuse réputation ? Difficile à dire mais sachant que l'institution catholique était très forte sous De Gaulle, les hypothèses pourraient abonder dans ce sens. Toujours est-il que La Religieuse est l'une de ces victimes qui tomba sous le couperet de personnes ignares, facilement impressionnables, n'allant pas voir plus loin que le côté blasphématoire. La confusion entre critique gratuite et critique intelligente peut parfois être tendancieuse mais en aucun cas, le métrage de Rivette ne verse dans la première catégorie.
Bien au contraire, il va adopter un point de vue quasiment documentaire sur une jeune adolescente, Suzanne Simonin, se voyant envoyée contre son gré dans un couvent. Bienvenue au XVIIIème siècle ! Une époque où la religion est toute puissante et régit le quotidien des hommes et des femmes. Religion fondée avant tout sur la pratique de la charité, du respect, du partage et du sacrifice, elle a sombré entre les mains de néo-fascistes se servant d'elle comme d'un instrument pour accroître leur pouvoir et leur influence sur une population facilement impressionnable au chantage à l'hérésie. Plus question de respecter les enseignements de Dieu, ceux-ci sont bafoués par un simili régime dictatorial. Si nous ne sommes plus au niveau de l'effroyable Inquisition, le spectre des mauvais traitements plane encore. 

Il ne faudra pas attendre plus que la première scène pour voir une cruelle réalité de jadis, touchant bien sûr les femmes à une époque où leurs droits et leurs libertés étaient inexistants. L'envers du décor a de quoi faire froid dans le dos mais ne surprend étrangement guère. Beaucoup de femmes, même issues de la noblesse quand elles sont désargentées, se voient contraintes d'entrer dans la religion et de vivre recluse dans un couvent, loin du monde ouvert, alors que beaucoup n'en ont aucunement la vocation. Alors que la religion, dans sa finalité, devait aspirer à être libre et à s'épanouir, elle fait office ici de chaînes d'acier auxquelles sont attachées les soeurs.
Le couvent prend un aspect de prison entourée de barbelés dont il semble impossible d'en échapper. Une analogie se crée avec le monde carcéral féminin où celles-ci vivent et dorment dans des lieux froids, errant telles des âmes fantomatiques dans ces dédales de murs gris où l'impression de piété divine s'en montre bien loin. Comme si ça ne suffisait pas, la hiérarchie en ces lieux est faite selon la richesse et le rang des nonnes. Une issue du peuple ne pourra guère espérer plus qu'une noble. Si Dieu apprenait aux hommes, dans la Bible, la charité et l'entraide, ces deux notions ne trouvent nul intérêt dans la morale d'alors. La Religieuse expose un catholicisme relégué au rang de torchon que souillent allègrement ses défenseurs revendiquant pourtant propager les lois divines. Oxymore quand tu nous tiens.

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Suzanne, malgré toute sa détermination de vouloir trouver grâce à Dieu, n'arrive pas à rentrer dans le moule ou plutôt devrais-je dire dans cette forme de servitude tenant plus de l'aliénation qu'autre chose. Comment peut-on faire naître les convictions chrétiennes chez quelqu'un en le forçant ? Comment cette personne pourrait-t-elle respecter avec décence les Saintes Lectures ? Visiblement, on ne se souciait pas trop de cela au XVIIIème siècle. Rapidement, elle se rend compte que l'environnement est liberticide. Elle veut goûter au monde extérieur, épouser un lieu où son épanouissement personnel en sera plus fort. En intentant la démarche de quitter le couvent, elle amorce un enfer à venir mais un enfer issu des terres chrétiennes. Rabrouée par ses pairs, elle sera aux prises d'une abbesse sadique qui multipliera humiliations et mauvais traitements, la croyant possédée par le diable. Déjà peu respectée pour son attitude rebelle, le cloaque devient une antichambre étouffant Suzanne.
Elle se retrouve privée d'eau et de nourriture, dormant par terre dans le cachot, se faisant cracher dessus par les autres, marcher dessus ou arroser d'eau froide. On lui enlèvera son rosaire. La folie n'en sera que plus grande. Son départ vers un couvent plus calme et plus doux en apparence lui permettra de reprendre ses esprits et de partir sur de nouvelles bases. Passant de l'intégrisme, c'est à la débauche sexuelle qu'elle devra faire face via une mère supérieure ayant bien du mal à réfréner ses pulsions lesbiennes.

La Religieuse expose un problème dramatique de l'allégeance à la vie de nonne (et même de curé). Je parle bien sûr de l'obligation de pureté sexuelle. Un concept que certains ont bien du mal à contrôler dans la vraie vie. Quoique l'on en dise, la femme a aussi des pulsions sexuelles et le désir peut naître même au sein de la maison de Dieu. Louer sa vie toute entière à vénérer un dieu en écartant toute la nature humaine, les plaisirs de la vie ne seraient-ils que des chimères ? J'en ai bien peur. Rivette n'expose pas seulement le portrait d'une adolescente s'opposant aux idées dictatoriales de ses parents lui imposant un tracé de vie mais aussi à toutes les incohérences et saloperies qui règnent au sein des institutions religieuses où l'omerta n'en est qu'une éprouvante réalité.
Difficile de croire que certains aient réellement déniché un pet de blasphème dans ce récit qui ne fait que narrer une histoire avec un certain regard documentaire. Aucun crachat gratuit sur la religion, juste une exposition des dérives intégristes d'un catholicisme déshumanisé par des fous dangereux. Autant dire que le réalisateur n'y a pas été avec le dos de la cuillère en versant dans des séquences plus que dérangeantes psychologiquement. Les dernières scènes au couvent de Longchamp témoignent des atrocités morales que des saines peuvent faire à leurs semblables. De même, au couvent de Sainte-Eutrope, la mère supérieure sombrant dans la folie devant l'indifférence de Suzanne, s'enfuyant du couvent. Le final, une quinzaine de minutes après cela, achèvera de verser dans la noirceur la plus totale, sans le moindre espoir. 

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Ce serait peu que de dire que La Religieuse marque durablement les persistances rétiniennes tant par ce qu'il montre que parce qu'il dénonce, sans verser dans l'exagération et l'irrévérence grossière. Rivette ne cherche nullement à apitoyer le spectateur, à verser dans le patho invraisemblable. Il ne cherche qu'à dévoiler une indésirable réalité avec beaucoup d'intelligence maniant à la fois le trait choquant et la retenue. Difficile que de s'emmerder durant les 135 minutes. Côté qualité d'image, les cinéphiles se plairont de voir qu'une version restaurée a vu le jour. Pour ma part, je ne l'ai pas vu mais même avec la version classique, l'image est d'une froide beauté, oscillant entre les décors naturels et les dédales froids des couloirs "sacrés". Une audace est à mentionner pour une bande son dans le style des films de Kurosawa ou Mizoguchi. Enfin, comment ne pas parler de la titanesque interprétation de Anna Karina bluffant l'assemblée, parfaitement dans le rôle de cette femme désemparée par un avenir qu'elle répudie. Ses séquences de désespoir nous clouent à notre siège. Francine Bergé en tortionnaire psychopathique se montre tout autant époustouflante. Pareil pour Liselotte Pulver pour la nonne lesbienne.
Cette "dreamteam" sera accompagnée de Micheline Presle, Francisco Rabal ou Yori Bertin pour les plus importants. Aucune fausse note non plus de leur côté. 

Après m'avoir fait passer un bon moment devant Paris Nous Appartient, c'est avec une joie non dissimulée que je suis fier d'avoir été également conquis par sa seconde expérience dont il faut bien reconnaître un niveau bien plus élevé tant en termes de maturité que de mise en scène. Il n'est pas évident de signer un excellent métrage sur les travers de l'Eglise catholique car ça demande avant tout de la retenue et la stricte objectivité. Fort heureusement, La Religieuse remplit le pari haut la main tout en nous gratifiant de séquences coup de poing nous questionnant sur l'absence d'une réelle interdiction tant certains passages ne sont pas adaptés au format "tout public". Durant ces deux heures, oubliez la morale chrétienne que vous ne verrez guère beaucoup.
En son sein gronde des hypocrites, des escrocs bafouant la parole de Dieu, soumettant les faibles pour mieux les contrôler. Même avec un regard de plus de 50 ans plus tard, La Religieuse continue de déranger, confirmant amplement, sans la moindre goutte de sang ou de dérives sexuelles explicites, son statut de film choquant. C'est en cela que l'on peut saluer ce coup de génie d'un gars qui parvient à rendre la réalité désagréable, sans artifice quel qu'il soit.

 

Note : 16/20

 

 

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