throw-away-your-books

Genre : Drame social, expérimental, inclassable (interdit aux - 12 ans)

Année : 1971

Durée : 2h17

 

Synopsis :

Dans un tau­dis habite un petit monde : la grand-mère soli­taire qui vole à l'étalage, le père, ancien ser­gent de l'armée au chô­mage, la petite sœur silen­cieuse qui s'est atta­chée à un lapin, et le gar­çon de 19 ans recalé à l'uni­ver­sité qui trouve sa liberté dans une équipe de foot­ball.

 

La critique :

D'un point de vue personnel, il faut remonter jusqu'à l'époque de Naveton pour que je commence à pleinement découvrir le cinéma à scandale en tombant par hasard sur son emblématique liste des films trash et violents. A cette époque, mon innocence était encore existante et c'est avec une certaine macabre surprise que je découvris l'envers du décor, moi qui trouvais que les Saw étaient ce qu'il se faisait de pire dans le monde cinématographique. Quelques temps après, la chronique d'un étrange objet tombait. Son nom ? Emperor Tomato Ketchup qui détruisit des barrières jusqu'alors infranchissables pour moi. Un métrage méconnu mais cité parmi les films les plus scandaleux de toute l'histoire du cinéma. La raison ? Des relations érotiques assez poussées entre adultes et enfants, sans, toutefois, quelconque dérive pornographique. Un métrage vaporisant toute convention au point qu'il serait catégoriquement impossible de sortir ce genre de film à notre époque. Le garnement derrière se nomme Shuji Terayama, l'enfant indiscipliné du cinéma japonais cultivant à la fois les traits de poète, cinéaste, dramaturge, scénariste, photographe, écrivain et chroniqueur sportif. Un artiste multi tâches en gros !
Pourtant, sous ses travers borderline, Emperor Tomato Ketchup était d'une grande intelligence, loin du racolage que ce que l'on était en droit de penser. Il cultivait les revendications révolutionnaires d'un cinéaste appelant au réveil social. Et il ne faudra pas attendre plus tard que son premier long-métrage (du moins concernant sa carrière cinéma) pour faire connaissance avec son style provocateur. Jetons les livres, sortons dans la rue constitue ses débuts, hors court-métrages et avec lui traînant une sulfureuse réputation. 

Rappelons dans les faits que le Japon traversait des crises sociales depuis 1965, alors que les frais d'inscription à l'université avaient été augmentés, touchant les jeunes japonais et plus particulièrement ceux des classes les plus défavorisées. Au printemps 1968, c'est la révolte étudiante qui se produit en réaction à l'impérialisme américain et à la guerre contre le Vietnam dont le Japon était aux premières loges. L'île d'Okinawa était le siège de la principale base américaine de l'Asie Orientale où partaient les B-52 pour aller bombarder le Vietnam. En parallèle, le napalm transitait par Tokyo avant d'aller à Saïgon. Napalm qui avait été utilisé sur le Japon en 1945.
Cette alliance gouvernementale illogique faisant naître une constatation lamentablement tragicomique, renvoyait la population aux heures sombres des villes dévastées et incendiées. Les troubles étudiants sont violents et seront douloureusement réprimés. Cet échec amènera à la radicalisation de certains gauchistes qui verseront dans le terrorisme. Ces incidents curieusement méconnus de part chez nous n'en ont pas fortement marqués la société japonaise. Tout d'abord, le détournement d'un Boeing 727 de la compagnie Japan Airlines vers la Corée du Nord par la Fraction Armée Rouge mais surtout le massacre des montagnes de Nagano. Sous les ordres de leur chef, une trentaine de jeunes de l'Armée Rouge, finissent par s'entretuer. Et au beau milieu de tout cela, Jetons les livres, sortons dans la rue

Jetons_les_livres_sortons_dans_la_rue

ATTENTION SPOILERS : Dans un tau­dis habite un petit monde : la grand-mère soli­taire qui vole à l'étalage, le père, ancien ser­gent de l'armée au chô­mage, la petite sœur silen­cieuse qui s'est atta­chée à un lapin, et le gar­çon de 19 ans recalé à l'uni­ver­sité qui trouve sa liberté dans une équipe de foot­ball.

Bonne chance pour essayer de glaner quelque menue anecdote sur le film car, comme vous le savez, la disponibilité des pellicules de ce réalisateur, pourtant culte, chez nous pourrait presque être au niveau du 0 absolu. Aussi étonnant que ça puisse paraître, le sous-titrage français est inexistant, si l'on excepte le cas de Emperor Tomato Ketchup (reste à voir s'ils ont été réalisés par des passionnés ou non). De ce postulat, ne songez même pas à partir à la recherche d'une version française. Seuls les DVD Z1 pourront vous procurer cette maigre satiété pour peu que vous sachiez jongler un minimum avec la langue de Shakespeare. Un des nombreux exemples de la faiblesse de la distribution de certains pans du cinéma asiatique. Je renvoie à la Nouvelle Vague Japonaise.
C'est donc par l'entremise de Piratebay que le film atterrit dans mes mains, VOSTA de mise. Peut-on y voir des réticences à diffuser des films de ce genre ? Toujours est-il que Terayama ne fera en aucun cas de cadeau à son spectateur, ni ne cherchera à le tenir par la main dès sa première réalisation. Ainsi, le film débute par le héros principal s'adressant au spectateur comme s'il était partie intégrante du film. "Moi je peux fumer, vous pas", telle est l'une des plus célèbres phrases du métrage. Dès cet instant, j'inviterai toute personne à faire fi de ses perceptions cinématographiques. Terayama se fout bien des règles du cinéma grand public et tient à réaliser un film engagé, social et avant tout pour le peuple. Un véritable film social où la trame scénaristique en est très absconse pour mieux laisser libre cours aux folles pensées de son auteur bifurquant de manière incongrue avec ce goût de la provocation dont lui seul a le secret. Jetons les livres, sortons dans la rue a une conjugaison explicite qui ne tient pas du hasard car la 1ère personne du pluriel regroupera ET les acteurs du film ET le cinéphile. 

Mais peut-on résumer l'histoire ? Absolument pas, dirais-je. Le contexte met en scène une famille insolite et son quotidien. Le reste se résume peu ou prou à une succession de saynètes de la vie de tous les jours agencées selon un montage nerveux. Où se trouve la réalité et la fiction ? Peut-on établir une nette séparation entre ces deux composantes ? Pas seulement social, le cinéma de Terayama est aussi un cinéma vérité filmant la réalité d'une époque encore sous tension marquée par les immanquables manifestations anti-américaines en lien avec la guerre du Vietnam.
La séquence sulfureuse d'un drapeau américain incendié, se déchirant pour laisser place à un couple copulant en est un exemple. Un sentiment d'anarchie gronde et ce joyeux n'importe quoi témoigne de l'envie du cinéaste de tout détruire, de balayer toute règle pour instaurer son ordre du Septième Art. Indubitablement, nous pourrions citer Jetons les livres, sortons dans la rue comme un emblème majeur revendiquant la libération des moeurs, l'appel à l'émancipation personnelle. Le titre est assez flagrant avec cette incitation lancée à la population pour sortir et manifester mais peut aussi se voir comme un clin d'oeil adressé à l'augmentation des frais d'université lancée en 1965. C'est un condensé de toutes les questions sociales ayant pu germer au Japon. Un gigantesque cri de révolte commençant déjà par le dépucelage pour le moins traumatisant de ce jeune homme de 19 ans par son "mentor" qui tient à le faire se transformer en homme. Allégorie de la libération sexuelle dont on retrouve le propos après le drapeau américain brûlé. Les situations les plus absurdes se mêlent au propos engagé de son réalisateur. Dans une séquence, un homme s'adresse directement au Japon en lui disant de se réveiller. Des slogans libertaires parsèment le métrage tels que "Don't grant freedom to the enemies of freedom" (voir traduction dans le titre de la chronique) ou encore "The city is an open book. Write on its infinite margins". 

terayama

Les visions oniriques se succèdent avec cet avion ne décollant jamais ou encore ce travesti louche dans la scène de la baignoire. Le grotesque fait apparaître un homme marchant dans la rue avec une carcasse de porc sans que cela ne choque les personnages. L'humour transparaît également par l'utilisation d'une certaine dimension salace bien placée où l'épisode du ramasseur de vieux demandant aux gens s'ils ont des pères ou des mères dont ils souhaitent se débarrasser. Jetons les livres, sortons dans la rue est une ode à la liberté, au refus de la soumission aux principes de vie jugés dépassés. Il n'en oublie pas de se focaliser sur la précarité d'une famille comme tant d'autres dans une société japonaise loin d'être épanouie, ayant besoin de se chercher des figures à admirer.
Parfois, il filme la violence dans cette scène où la jeune fille se fait violer sous la douche par plusieurs membres de l'équipe de football. Et au sein de ce jouissif fouillis, on ne sait pas où distinguer la fiction et la réalité, cette pellicule offrant une certaine dimension documentaire à plusieurs reprises, filmant des scènes de tournage. Il filmera aussi une batterie d'hommes passant des annonces face caméra, désirant rencontrer l'amour.

L'un de ceux-ci s'adressera encore une fois au spectateur "Transmettez ce message au plus vite à 5 personnes sinon vous mourrez". Alors que le film commença avec un monologue, celui-ci se finira par un monologue du même homme entouré de tous les personnages où suivra un panoramique de plusieurs minutes de tous les visages des personnes des membres de l'équipe en générique de fin. En fin de compte, l'expérimental prendra vite le pas sur toute chose dans cette quête initiatique du héros pour décontenancer fortement le spectateur qui ne s'habituera jamais vraiment au style unique en son genre de Terayama. Il n'est pas question de plongée subliminale dans son esprit mais de visionner la civilisation dans laquelle il se trouve et évolue.
Je ne vais pas vous faire un dessin de la difficulté d'accès que possède ce véritable OFNI. Mais voilà si certains métrages expérimentaux ne laissaient pas un souvenir impérissable ou pouvaient gaver, Jetons les livre, sortons dans la rue est une pièce maîtresse, un met fascinant tant dans sa construction que dans ce qu'il filme. Malgré son âge, on apprécie l'irrévérence entièrement assumée pour 137 minutes d'art visuel.

terayama-2

Car le film ne remplit pas seulement ses qualités dans son avant-gardisme mais aussi dans une image globalement agréable. Si certaines scènes en couleur sont assez insipides, d'autres utilisant différents filtres du même tonneau que ceux de Cache-cache Pastoral, chatouillent agréablement nos rétines. On se risquera à critiquer une caméra un peu trop vomitive comme dans la séquence de cet homme courant sur les rails ou de ces parties de football. Côté son, Terayama nous propose une bande son ratissant à tous les étages. Celle-ci, relativement énergique, est en adéquation avec la nervosité d'une mise en scène plus surprenante que ce que nous étions en droit d'attendre.
Pour l'interprétation des acteurs, rien qui ne casse trois pattes à un canard même si ce n'est pas du tout mauvais. On citera Hideaki Sasaki, Masahiro Saito, Yukiko Kobayashi, Akihiro Miwa, Maki Asakawa ou Keiko Niitaka

Comme on le sait malencontreusement, on retrouve une frange préoccupante regroupant un grand nombre de monuments cinématographiques destinés à sombrer dans l'oubli. Indéniablement, Jetons les livres, sortons dans la rue fait partie intégrante de ceux-là. Comment est-il possible que cette incarnation même des révoltes sociales japonaises soit purement anonyme chez nous alors que sa dimension historique se révèle indispensable ? Très loin des codes conventionnels, Terayama construit son film comme une révolte ouverte par sa mise en scène convulsive, pétillante repoussant le métrage dans la catégorie indiscutable de l'expérimental. Difficile d'accès ?
Je pense vous avoir suffisamment mis en garde mais on ne peut renier l'attraction et la curiosité qui émanent de cette, éminemment, sympathique pellicule. Je me risquerai à dire que nous tenons là un monument de la scène artistique contre-culture. Il y aurait encore beaucoup à dire tant les niveaux de lecture sont vastes mais je dois bien avouer mon manque de capacité à développer une telle expérience qui mériterait une analyse beaucoup plus approfondie. De fait, j'aimerais adresser un message aux distributeurs français pour plébisciter ces perles rarissimes, quand bien même ma demande sombrera très certainement dans l'oubli, main dans la main avec Jetons les livres, sortons dans la rue

 

Note : 16,5/20

 

 

 

orange-mecanique   Taratata