Rampo-Noir

Genre : Thriller, horreur, fantastique, expérimental (interdit aux - 16 ans)

Année : 2005

Durée : 2h14

 

Synopsis :

Quatre histoires du célèbre écrivain ero-guro Ranpo Edogawa mettant en scène des personnages tourmentés ou tourmenteurs.

 

La critique :

Ranpo Edogawa (de son vrai nom Taro Hirai), voilà un nom qui ne laisse pas indifférent les amateurs de littérature japonaise. Et pour cause, il est considéré comme l'un des principaux fondateurs de la littérature policière japonaise. Admirateur fanatique de Edgar Allan Poe, son style, de prime abord tenant du simple divertissement pouvait fréquemment atteindre de remarquables profondeurs psychologiques. Seulement, à la différence d'un Maxime Chattam, le bonhomme ne se souciait guère de dépasser allègrement certaines limites de la bienséance. Ces histoires, toujours empreintes de mystère, d'érotisme et de sadisme, ont tôt fait d'avoir su perturber certains aventuriers téméraires.
Jouissant d'un véritable culte, on ne compte plus les adaptations tant théâtrales que cinématographiques, ainsi qu'en manga. Dans le dernier cas, nous officions en plein dans le très controversé genre "ero-guro", réputé être le mouvement le plus trash, le plus déviant, le plus abject de l'univers du manga et à juste titre. Comme son nom l'indique, il combine l'érotisme à des éléments macabres et grotesques. Plusieurs parangons ont su porter l'oeuvre d'Edogawa à des niveaux proprement inenvisageables pour être retransmis au cinéma, tandis que certains créaient en parallèle leur propre univers. Suehiro Maruo, Shintaro Kago, Hideshi Hino, autant de noms qui font frémir car ils ne s'autorisaient quasiment aucune censure. Tortures, cannibalisme, meurtres sauvages, viols, pédophilie explicite, urophilie, coprophagie (parfois forcée sur des enfants) et j'en passe et des meilleures.

A ce jour, l'anthologie DDT, avec Dream Toy Factory, non édité chez nous, sont réputés être les mangas les plus ignobles sur le marché. Ayant acheté la première, une lecture m'aura suffi, après avoir failli jeter le livre à la poubelle en cours de lecture, même si je suis bien forcé d'admettre que la qualité était indiscutable. Bien qu'un tel degré de sadisme flirte avec les strates les plus hautes du cinéma extrême, aucune censure ne semble être de mise chez nous où ces mangas sont disponibles tout à fait légalement aux prestigieuses éditions Le Lézard Noir, dont le nom est bien sûr tiré d'une nouvelle d'Edogawa. Ne vous inquiétez pas, ces travers ne se retrouveront pas au sein du Septième Art, encore une fois pour des raisons de légalité. Indéniablement, la plus célèbre adaptation est le chef d'oeuvre La Bête Aveugle, réalisé par Yasuzo Masumura, l'un des plus érudits cinéastes de la Nouvelle Vague. Maintenant imaginez qu'à l'instar du manga, une anthologie hommage à Ranpo Edogawa voyait le jour. Une telle nouvelle ferait bondir les connaisseurs, hurlant à l'événement de l'année.
C'est en 2005 que 4 réalisateurs (Jissoji Akio, Kaneko Atsushi, Sato Hisayasu et Takeuchi Suguru) se lancèrent dans ce pari pour donner naissance à Rampo Noir

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ATTENTION SPOILERS : Quatre histoires pour le moins glauques du célèbre écrivain ero-guro Rampo Edogawa mettant en scène des personnages tourmentés ou tourmenteurs.

Challenge audacieux s'il en est mais une anthologie horrifique est aussi un gros risque de se retrouver face à un résultat inégal, d'autant plus si l'on a un cinéaste différent derrière chaque nouvelle. Après avoir, tant bien que mal, farfouillé le Net français à la recherche de plus amples informations et détails croustillants, je repartis bredouille (ou brocouille comme on dit dans le Bouchonnois). Je pus sans trop de difficultés en déduire que Rampo Noir avait ce bien connu syndrome de la faible popularité, tandis que les critiques se montraient tout à fait honorables sur les qualités de ce spicilège. Quatre histoires, quatre réalisateurs, évertuons nous à développer tout cela.
Tout d'abord, Mars Canal, de Takeuchi Suguru, qui a le mérite de présenter les inimitiés. Dans un silence absolu, un homme nu marche dans un no man's land pour aboutir à une mare dans laquelle il voit les souvenirs de sa relation avec son ancienne femme. Mais ces souvenirs que l'on serait en droit d'attendre qu'ils soient beaux dévient d'emblée dans l'horreur. Les bruits stridents emplissent nos oreilles alors que l'homme est pétri de terreur et crie à la mort. Ses visions cauchemardesques le voit battre à mort sa femme dans un accès de furie inexplicable, à l'image d'une mise en scène épileptique. A n'en point douter, nous tenons là le segment le plus mystique de Rampo Noir se focalisant sur les souvenirs d'un homme malade face à l'acte impardonnable. A lui seul, il justifie le classement de Rampo Noir dans la catégorie de l'expérimental. Allégorie évidente au purgatoire, il est condamné à revivre cette scène. Regrette-t-il ? Aucune réponse ne nous sera faite. Toujours est-il qu'aussi psychopathique soit-il, l'acte de meurtre le hante et le hantera très certainement jusqu'à la fin des temps. 

Quoique très court, ce segment remplit son quota de charges en nous collant à notre propre siège malgré le manque d'explications. La deuxième histoire, L'Enfer des Miroirs, de Jissoji Akio, opte pour une tournure scénaristique beaucoup plus conventionnelle, plus travaillée mais avec moins d'outrecuidance. C'est aussi le chapitre le plus long (50 min approximativement). Fini le trip visuel et auditif et place à une enquête policière fantastique où l'inspecteur Akechi cherche à résoudre une série de crimes violents. En effet, chaque femme a été atrocement défigurée avec un miroir retrouvé à ses côtés. Tous ces miroirs ont été conçus par Toru, un bel éphèbe auquel aucune des trois femmes tuées ne résistait.
On retrouve la patte type de l'écrivain voyant plusieurs genres mélangés (policier, fantastique, érotisme) dans une intrigue rondement bien menée avec des mystères correctement amenés. Les laudateurs de l'érotisme violent salueront la séquence d'une femme saucissonnée et brûlée à la cire sur différentes parties de son corps avant de finir sur la langue. Seul problème et pas des moindres. Si cette scène apporte son lot d'adrénaline, le niveau général est quelque peu pondéré. On n'aura, de fait, jamais de plans sur le visage des victimes, d'autant plus quand un des inspecteurs sera pris de sérieuses nausées. Evitement du voyeurisme ? J'aurais envie de dire que dans une chrestomathie politiquement incorrecte, on est en droit d'attendre un minimum d'horreur pure.

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Le troisième segment est sans nul doute le plus dérangeant. Intitulé La Chenille et réalisé par Sato Hisayasu, la nouvelle parle du lieutenant Sunaga revenu de la guerre en ayant perdu ses bras et ses jambes, ainsi que tous ses sens sauf la vue et le toucher. Il est devenu un homme tronc dépendant des soins de sa femme perdant de plus en plus sa santé mentale. L'histoire pose un problème existentiel : Si votre moitié est devenu affreusement défigurée, accepteriez-vous cette situation ? Si la femme nourrit toujours ce désir amoureux, elle en viendra à maudire le destin, transformant petit à petit les soins en torture. On la verra battre son mari à coup de baguette de bambou mais la scène la plus dérangeante sera bien sûr celle du coït. Pris d'un désir incontrôlable, elle forniquera avec un mari réduit à ramper comme une chenille, l'embrassant maladroitement pour finir avec un oeil crevé par sa femme devenue hystérique. Encore une fois, si le semblant d'intrigue se suit tout à fait poliment, une déception surgit car le réalisateur prend trop de libertés, rendant le métrage trop alambiqué.
Il mélange L'Île Panorama et La Bête Aveugle, en plus de se censurer un peu trop. Quand on voit l'adaptation manga psychologiquement atroce de Suehiro Maruo, on se dit que c'est un peu too much. 

La dernière histoire renoue avec la forte dimension expérimentale, plus ou moins dans la même veine que la première histoire. Voici Vermine réalisé par Kaneko Atsushi. Un homme, Aizo Masaki, est un pur misanthrope dont sa haine envers l'humanité est telle qu'il en est pris d'urticaire dès qu'il touche quelqu'un. Cette situation l'amène à croire que les humains sont infectés d'insectes grouillants et rongeant les chairs. Paradoxalement, il est le chauffeur d'une chanteuse dont il nourrit envers elle un désir amoureux. Pris dans un tourbillon complexe d'émotions contradictoires, il la tue pour ensuite la décorer comme une oeuvre d'art dans un décor irréel et idyllique.
On peut penser qu'un accès de jalousie serait à l'origine de cela, Aizo voulant plus que tout posséder le seul être non infecté. Avec Vermine, on tient une pellicule traitant de la jalousie récurrente ne pouvant amener qu'à la perdition l'homme qui en est pourvu. Les scènes entre réalité et onirisme alterneront à de nombreuses reprises. Problème, le réalisateur aura tendance à perdre de vue son histoire pour mettre au monde un métrage aussi intéressant qu'en dent-de-scie. 

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Par contre, pour une compilation telle que celle-ci, on sera surpris de la taille d'un budget très généreux afin de crédibiliser au mieux les effets spéciaux. Qui plus est, la qualité de l'image impressionne en alternant les belles maisons d'époque, une luxueuse chambre d'hôtel, une maison délabrée ou le paysage bucolique retransmis dans la photo ci-dessus. Un réel professionnalisme découle d'une mise en scène aux excellents cadrages adaptés à chaque scène. La bande son est aussi très intéressante à l'écoute, même si la redondance de la même mélodie classique dans la deuxième histoire pourra lasser. Pour finir, l'interprétation des acteurs sera bonne à défaut d'être grandiose.
Seul Tadanobu Asano incarnant le mari assassin et l'inspecteur des, respectivement, premier et deuxième épisode se démarque. Au casting, on peut mentionner Mikako Ichikawa, Hiroki Narimiya, Minori Terada, Ryuhei Matsuda, Hanae Kan, Susumu Terajima et Nao Omori

En conclusion, comme cet éternel leitmotiv le dit, concevoir une anthologie mêlant thriller, horreur et fantastique est quelque chose de très risqué à faire car il implique une sérieuse participation de tous les acteurs, réalisateurs comme acteurs. Quand on sait que le cinéma horrifique n'est guère éloquent dans sa majorité avec toutes ces pellicules insipides traînant par milliers, c'est d'autant plus difficile que d'être confiant. Pourtant, force est de constater que Rampo Noir n'est pas du tout un mauvais recueil cinématographique. Nanti d'une originalité de tous les instants, il se montre, à de nombreuses reprises, éloquent, à défaut d'être incontournable.
Car pour les amateurs du genre, on ne peut cacher notre amertume concernant une sagesse relativement surprenante, même si l'interdiction aux moins de 16 ans n'est en aucun cas usurpée. Peut-être est-ce le fait d'avoir touché à l'innommable en ayant un jour acheté un manga ero-guro ? Je serais tenté d'inciter ceux qui me lisent à se renseigner sur les éditions du Lézard Noir pour se rendre compte de ce qu'est la définition de l'horreur pure pour le manga. Aussi, vous pouvez toujours aller jeter un oeil dans la catégorie des images sur Google pour vous faire une idée de la chose mais comme je suis gentil, je vous offre deux "belles" images sélectionnées par mes soins. Bon cauchemar à tous. 

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Note : 12/20

 

 

 

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