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Genre : Historique, expérimental, inclassable

Année : 1969

Durée : 1h19

 

Synopsis :

Evocation de la vie du poète arménien Sayat Nova, dont on situe l'existence entre 1717 et 1794 en une série de plusieurs tableaux.

 

La critique : 

Après une série de films borderline qui m'aura amené à perdre une partie de mes neurones (il suffit de voir la dégaine des films précédemment chroniqués avant celui-ci), je me suis dit que j'allais faire une pause obligatoire en ce qui concernait le cinéma expérimental. Ce genre de cinéma vaporeux, à contre-courant des codes cinématographiques établis. Ce genre de cinéma où "poser son cerveau" devant vous mène à une incompréhension totale, du moins en théorie car, même avec une concentration accrue, le court-circuitage est fréquemment aux abonnés présents.
Seulement voilà, après une petite séance cinéma hier qui m'a vu enfin visionner l'excellent L'Etrangleur de Boston, je voulais clôturer la soirée avec un film plutôt court. Voilà pourquoi je suis ici car je me devais absolument de vous parler de Sayat Nova - La Couleur de la Grenade. Une oeuvre si particulière qu'elle mériterait un genre à part dans l'expérimental. Une pellicule réalisée par Sergueï Paradjanov, considéré comme l'un des réalisateurs soviétiques les plus émérites de son histoire. Pour la petite info, si son nom semble indiquer qu'il est russe, ce n'est pas le cas. En effet, né en Géorgie, il acquerra la nationalité arménienne. Pourtant, si ce cinéaste est inconnu des profanes, il représente une sorte d'institution dans les milieux cinéphiles, autant pour son style très singulier que pour sa réputation extrêmement sulfureuse de son vivant. Alors non, Paradjanov n'est pas friand d'oeuvres chocs mais il faut se replacer dans une époque où l'URSS était toute puissante et avec elle une censure fort active. Quand on sait qu'elle est partie en croisade contre Andreï Tarkovski à de nombreuses reprises, on se dit que celle-ci ne censurait que pour un rien. 

Controversé en Union Soviétique, il était très défendu et apprécié des cinéphiles occidentaux comme en atteste la déclaration de Jean-Luc Godard sur la pochette. Mais si Tarkovski avait eu quelques déboires fort déplaisants, cela passait pour de la roupie de sansonnet face à ce que Paradjanov avait subi, à un point que sa notoriété était plus pour son statut politique que pour son oeuvre d'alors. En décembre 1973, les autorités soviétiques le condamnent à 4 ans de travaux forcés. La raison avancée du procès fut les chefs d'inculpation de commerce illicite d'objets d'art, homosexualité et agression sur la personne d'un fils de dignitaire du régime. Parallèlement, on lui reprochait implicitement de promouvoir le nationalisme. Il n'était pas de bon ton de faire ça en URSS.
Inutile de dire que son incarcération fera la une des journaux entraînant une importante mobilisation des médias et de divers comités, comme en France avec Yves St-Laurent ou Louis Aragon. Sa sortie de détention ne sera toutefois que de courte durée vu qu'il effectuera différents séjours en prison jusqu'en 1982 où il en ressort malade avec le cocktail détonnant diabète + cancer. Deux films seront encore tournés avec le soutien d'intellectuels géorgiens avant que son cancer ne l'emporte à 66 ans, tandis que le tournage de La Confession, une allégorie ouvertement politique et polémique, venait de débuter. A l'heure actuelle, il jouit d'un véritable culte, au point qu'un musée lui sera consacré à Erevan, capitale de l'Arménie, où il est considéré comme le grand cinéaste national. 

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ATTENTION SPOILERS : Evocation de la vie du poète arménien Sayat Nova, dont on situe l'existence entre 1717 et 1794 en une série de plusieurs tableaux.

Sayat Nova, ou le deuxième film de Paradjanov, sera déterminant pour s'assurer une reconnaissance internationale. Cependant, la pellicule tomba sous la redoutable censure soviétique. Les raisons avancées seraient qu'il soit tourné en dialecte houtsoul et non doublé en russe. Qui plus est le film subira un remontage plus narratif, suivi d'un doublage russe par Sergueï Youtkevitch, un réalisateur et scénariste russe, sous le titre La Couleur de la Grenade. Un tel état de fait conduira Paradjanov à désavouer le résultat final raccourci contre son gré. Deux versions existent toutefois : l'une de 78 minutes diffusée en Arménie qui est la plus proche souhaitée par le réalisateur, l'autre de 73 minutes remontée par Youtkevitch et distribuée à l'étranger à partir de 1977.
Inutile de dire que c'est de la première version que je parlerai aujourd'hui. Car oui, comment décrire avec un minimum de talent Sayat Nova, cette anti biographie consacrée à l'artiste éponyme ? Cet artiste, surnommé le "roi des chansons", eut une influence profonde sur tous les poètes arméniens les plus éminents, ainsi que sur d'autres poètes russes et même européens. Pourquoi anti biographie ? Car le film est à la fois une biographie et n'en est pas une. Oui, dit comme ça, vous pourriez penser que j'ai déjà disjoncté avant même d'analyser le résultat. Pourtant, c'est le terme qui convient le mieux car la vie du poète n'est retranscrite que sous forme d'allégories et de métaphores. Aucun scénario qui ne tienne mais plutôt une succession diverse de tableaux de la vie réelle (ou non) sans qu'aucun élément ne les lie à priori. Pour être clair, il est illusoire de se mettre à attaquer de plein fouet le métrage en essayant de décrire chaque scène car, d'une part, elles sont nombreuses mais de deux, je pense qu'il faudrait connaître sur le bout des doigts l'oeuvre et la vie du fameux Sayat-Nova. 

Ce qui importe ici, plus que le scénario, plus que tout second niveau de lecture imperceptible, est le style cinématographique. Car Sayat Nova est un métrage qui ne possède pas le moindre équivalent rencontré dans l'histoire du Septième Art. Il ne ressemble en rien à ce que l'on a pu voir, que ça soit avant ou après sa création. Il est le fruit d'une singularité telle qu'elle en deviendrait indécente ou, devrais-je plutôt dire, délicieusement indécente. Pas de trame quelconque et, comble de tout, les personnages parlent très peu. Les moments de parole se concentreront surtout sur les différents inserts séparant chaque """chapitre""". Ici, le langage n'est que purement visuel.
Il est le reflet de ce que nous voyons et interprétons. Des grenades écrasées, des personnes regardant la caméra, des gens qui marchent, dansent, chantent, une prépondérance religieuse de part et d'autre et, surtout, une importance primordiale à l'art. Un art qui évolue en différentes dimensions artistiques : cinéma, peinture, théâtre. Sayat Nova est l'exemple le plus jusqu'au-boutiste de cinéma théâtral tant dans la disposition des personnages que de leur interprétation en dehors des codes, et de ce qu'il se trame à l'écran. Si, autrefois, certaines personnalités voyaient d'un oeil méfiant le cinéma, perçu comme un art faux, Sayat Nova remet les pendules à l'heure. L'enchaînement renvoie à un labyrinthe d'images toutes différentiées, suivant un ordre chronologique hasardeux. Un livre d'images où le cinéma est avant tout une peinture, une danse, une musique et des décors luxueux témoignant d'un voyage dans le temps pour se retrouver au XVIIIème siècle. Un peu comme si on avait donné une caméra dans les années 1700 à un bédouin pour qu'il filme son quotidien. 

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Et, malgré tout, sous ce montage d'une simplicité enfantine, l'hypnose se crée chez le spectateur. Un envoûtement inexplicable face à ce que l'on appellerait un poème visuel. Les enluminures, costumes d'époque, décors orientaux, architectures fascinantes, tapisseries d'un raffinement sans égal, matériaux de prestige. Tout n'est que visuel, s'arc-boutant en un art graphique univoque. Chaque détail revêt son importance et ne semble pas avoir été mis là par hasard. Une alchimie particulière se met en place pour faire naître de Sayat Nova un théâtre émergent, quasi muet mais ayant énormément de choses à dire. A notre époque où le divertissement est sacré, nul doute qu'une distribution de ce genre pourrait faire fuir n'importe qui, hurlant à l'imposture prétentieuse.
Imposture prétentieuse, voilà le terme qui m'a trotté dans l'esprit durant le visionnage. Ne faire que du visuel et ne rien dire d'autre au-delà de ça. Privilégier la carte du ressenti se créant à partir d'un matériau magnifique de par son travail mais, en fin de compte, superficiel. Pourtant, sous cette envie bouillonnante de le crier, le syndrome de l'hypnose m'a emporté. En fin de compte, Sayat Nova est un peu ce divertissement purement et simplement optique, où toute sa lecture analytique ne passe uniquement et simplement que par l'image.

Définitivement, cette oeuvre n'est pas à regarder comme un simple film mais comme un agencement rigoureux de patchworks de mille et une couleurs à travers des plans fixes, ramenant toujours la mise en scène au théâtre des sens. L'excellente qualité de la bande son étant plus au service de l'image qu'à son existence même. Cette observation est, au final, plus importante que la narration de la vie de Sayat Nova comme je l'ai dit avant. Ainsi, le poète est représenté sous différents aspects, tantôt jeune, tantôt adulte, tantôt âgé. Il souligne la traversée dans le temps de celui-ci sans que les métaphores ne le quittent. Si j'ai employé le terme d'anti biographie, nous pourrions aussi voir en Sayat Nova une biographie pataphysique. L'interprétation des acteurs est difficile à aborder car leur mutisme rend la chose compliquée à évaluer. Nous ne pouvons pas définir si leur jeu est bon ou non.
Un point d'interrogation est à placer. Je mentionnerai Sofiko Tchiaourelli, Melqon Alekian, Vilen Galestian, Giorgi Gegechkori et Spartak Bagashvili

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Que dire de plus qui n'ait déjà été dit ? Si l'on se place sous la pensée obtuse de l'Union Soviétique, Sayat Nova est-il une représentation faite à la gloire de l'art arménien cachée sous une revendication nationaliste ? Et pourquoi pas ? Qu'y a-t-il de mal à vénérer son héritage culturel ? Si certains ne pourront cacher leur ressenti d'être face à quelque chose de pompeux et de prétentieux, on ne peut détourner le regard d'un style cinématographique où l'art visuel est au centre au lieu du scénario. Une constatation ne concernant que seulement 1% des films, à large échelle. Ce n'est pas un film qui se raconte mais qui se vit visuellement. Si nous pouvions établir une comparaison, on pourrait mettre en évidence des similitudes avec le chef d'oeuvre Andreï Roublev, cependant nettement plus accessible.
Si je me retrouve bien désarmé à mettre une quelconque note finale et que ce n'est pas THE movie qui m'a bouleversé, je me vois obligé d'inciter quiconque me lira à tenter le visionnage de cette pellicule totalement inclassable, hors norme et unique en son genre, par souci de curiosité mais surtout de culture. Car le cinéma ne doit surtout pas être cantonné à un seul schéma de pensée et qu'il faut conserver son trait hétéroclite. Nul doute qu'un tel OFNI mériterait une analyse beaucoup plus minutieuse mais ça dépasse de loin mes compétences de modeste chroniqueur. Maintenant, si vous me permettez, je prendrai volontiers une pause. 

 

Note : C'est au-dessus de mes capacités

 

 

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