November - Poster

 

Genre : Fantastique, Drame 

Année : 2017

Durée : 1h50

 

Synopsis : Dans un village païen d’Estonie où les loups-garous, la peste et les esprits errent, le souci central des habitants est de survivre aux hivers rigoureux. Sans aucun tabou. Ils se volent les uns les autres, dérobent des biens à leur seigneur allemand et même au Diable quand l’occasion se présente. Tout est valable pour survivre ! Pour les aider, les villageois ont pour habitude de se tourner vers d’énigmatiques créatures filiformes faites de bois et de métal. Au milieu de ce chaos, une jeune fermière désespérée tombe amoureuse d’un citadin.

 

La critique : 

Le film November de Rainer Sarnet, sorti en 2017, est l'adaptation du livre d'Andrus Kivirähk, intitulé Les Groseilles de Novembre, les deux oeuvres sont originaires d'Estonie. November est une oeuvre assez inhabituelle puisqu'en plus d'être dans une langue que l'on a peu l'habitude d'entendre au Cinéma, elle se passe dans un ancestral abstrait où la religion païenne côtoie la religion catholique, pouvant rappeler par ce simple aspect contextuel (ainsi que dans son histoire traitant de sorcellerie et de paganisme), The Witch de Robert Eggers. Seulement November ne traite pas seulement de cela. En réalité, la religion, bien qu'omniprésente, me semble un thème plus accessoire nourrissant sa thématique principale qu'est l'Humanité dans ses nuances et dans sa complexité avec l'opposition de l'Être en tant qu'individu face à ses sentiments, ses désirs, ses tourments mais aussi ses frustrations et le rassemblement collectif, le communautarisme, l'organisation sociale subissant les injustices sociales dues au pouvoir, mais aussi les tromperies et l'opportunisme. 
Le film s'ouvre sur un fond noir contrastant avec les logos et écritures des sociétés de production et autres organisations ayant aidé à la création de l'oeuvre, quand soudainement un bruit sourd retentit avant de nous laisser découvrir le premier plan intra diégétique, qui se trouve être blanc/gris. 

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La caméra effectue par la suite un travelling vers la gauche, nous laissant découvrir le cours d'une rivière. En ouvrant son film par un mouvement contraire au sens de lecture occidental (donc de gauche à droite), le réalisateur nous signifie que son film se situera dans le passé. Rainer Sarnet continuera dans les deux plans suivants de poser le décor sans trop le dévoiler, un gros plan sur un arbre, au milieu d'un brouillard hivernal renforcé par le son d'un vent fort, avant de nous laisser découvrir un loup de neige en train de s'abreuvoir dans l'eau de cette rivière à moitié gelée. 

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Le loup de neige est un symbole d'éveil individuel et d'intuition, " il s'agit d'être membre d'une société tout en vivant selon ses propres rêves et selon ses propres idées ". Ce loup semble assez solitaire puisque nous le voyons évoluer par la suite dans cette nature déserte et hivernale. Le plan (qui, soit dit en passant, rappelle Béla Tarr) qui suit permet de lier cette image symbolique du loup au personnage qu'il nous fait découvrir, celui de la jeune fermière Liina.

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Donc dès ces deux premières minutes d'ouverture, nous savons que nous nous situons dans un temps ancestral/moyenâgeux, où l'aspect mystérieux, voire dangereux de la nature à l'état sauvage, sera mis en relation avec l'aspect mystique du symbolisme (le loup en tant qu'animal Totem). Jusqu'à ce que soudainement nous (en tant que spectateur), nous faisions surprendre par un bruit mécanique étrange et l'apparition d'une chose encore plus étrange dans le cadre, qui s'introduit dans une étable pour voler une vache. Cet aspect surprenant permet au spectateur d'identifier le film parmi les oeuvres dites Mindfuck, sans compter que voir cette vache voler dans les airs peut livrer un ressenti assez humoristique, qui nous emmènerait à penser qu'il est question d'un film loufoque. 

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Nous nous rendrons compte par la suite que cette étrange chose offre la vache à des paysans avec lesquels elle communique, et comprenons au cours des dialogues, qu'elle a été confectionnée par l'un d'entre eux ("J'ai utilisé mes meilleurs outils sur lui") avant que celle-ci finisse par exploser. Après cela, le titre s'interpose sur l'image et nous passons à la suite du film, qui nous présente ses personnages et les met en contexte.

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Les Personnages et leurs Enjeux

Comme pour une majorité des films (du moins ceux qui diffèrent aux films comme Le Livre d'Image de Jean-Luc Godard [2018]), les personnages présentent une importance majeure pour plusieurs raisons différentes (justifiées ou non, d'ailleurs). Ici, à travers leurs individualité, ils expriment buts, émotions et autres (comme écrit plus haut) et servent à une échelle analytique plus grande, un aspect symbolique et réflectif sur l'Humanité dans l'intimité et la société. En traitant donc leurs histoires et leurs enjeux, je vais donc révéler le film dans son intégralité, il y aura donc des spoilers, et si vous ne l'avez pas vu et que vous comptez le voir, je vous recommande d'aller faire un tour du côté visionnage et de repasser plus tard. 

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Liina est une fermière vivant avec son père et un autre homme (assez effacé dans l'histoire, donc je ne me rappelle pas exactement de qui il s'agit mais je présume que c'est son frère). Sa mère est morte et elle a une relation houleuse avec son père qui la promet à un ami à lui (présent à droite sur la photo) qu'elle n'a nullement envie d'épouser puisqu'elle aime Hans. C'est elle le personnage lié à l'image du loup, le film nous faisant comprendre qu'il s'agit d'un loup-garou.

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Hans est le citadin dont est éprise Liina, il se révèlera finalement éperdument amoureux d'une autre, une jeune femme qu'il ne connaît pas et qui se révèlera assez inaccessible puisqu'elle est la fille du Baron. Il essaiera de piéger le diable pour obtenir un kratt qui pourrait l'aider dans sa démarche romantique, mais sa supercherie ne marchera pas et le diable lui fera passer un véritable marché qui le condamnera.

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Les Kratts sont des marionnettes faites à partir de différents objets/matériaux rassemblés qui servent ceux qui concluent un marché avec le diable, lui offrant leurs âmes pour qu'il en donne une à leurs kratts.

 

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Dieter Laser (l'interprète du Dr Heiter dans The Human Centipede) interprète ici le baron, colonisateur Allemand symbole de richesse, mais aussi de culture, un passage nous le montre jouant Sonate au Claire de Lune de Beethoven, et donc par conséquent aussi de pouvoir, donc mis en opposition avec le reste des paysans vivants au village dans la pauvreté. Il est aussi le père de la jeune fille dont est amoureux Hans. 

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La fille du baron, dont Hans est amoureux, est plutôt mystérieuse. Elle semble assez mystique et il lui arrive de faire des crises de somnambulisme, elle finira par mourir, elle aussi en tombant du toit de son château lors d'un épisode de somnambulisme. (Serait -ce dû à un sort ? Bien que l'on puisse en douter, les circonstances restent troubles).

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Le diable est donc une entité surnaturelle envers laquelle les paysans ont recours. Il tuera Hans à la fin du film.

Il y a bien sûr d'autres personnages ayant leur importance et utilité symbolique/scénaristique, mais je ne mentionne que les plus présents. Il y a d'ailleurs dans le film un élément qui manque de clarification, qui est peut-être mis en lumière à la lecture du livre.

L'Aspect Religieux

Il y a donc une forte omniprésence des symboles religieux dans l'oeuvre puisque le diable est représenté en personne, toutes les classes sociales se rencontrent à l'église, même celles qui ont vendu leurs âmes au diable s'y présentent. Ce lieu symbole de la maison de Dieu est donc un espoir de repentance que partage chaque Être Humain, l'espoir d'atteindre à un idéal salvateur en dépit de leurs mauvaises actions, le baron pour son aisance faite sur l'appauvrissement des autres, les paysans pour leur recours malhonnête, la famine et la maladie. Les morts peuvent rencontrer les vivants lors de cérémonie(s) nocturne(s), ce qui livre aussi cet aspect mystique et renvoie aux questionnements métaphysiques de l'après-vie. Il est aussi important de souligner qu'à chaque fois que Liina se retrouve déçue en rapprochement de son amour pour Hans, des images de la statue du Christ en sang apparaissent. La religion se trouve donc être le chemin vers la thématique de L'Humanité dans l'oeuvre, appuyant bien sûr son esthétique mystique.

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La mère de Liina est revenue de l'au-delà pour rendre visite aux vivants. Malgré son habit blanc qui la fait ressortir, elle se trouve dans le côté obscur du cadre, soulignant son appartenance à l'au-delà, elle est aussi du côté de la nature (il est naturel de mourir) là ou sa fille, Liina, elle encore vivante, se trouve dans la partie éclaircie et devant la maison, représentation de la construction humaine donc plus concrète, en un sens.

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Un paysan convoque le Diable afin de faire un marché avec lui, il est intéressant de constater que sur ce plan, les chemins forment une croix inversée, comportant donc une notion religieuse et préparant, inconsciemment le spectateur à la thématique satanique qui sera traitée dans la suite de la séquence.

 

La Thématique de L'Humanité

L'oeuvre nous dépeint l'Humanité dans ces aspects les plus noirs : la trahison, l'abus de pouvoir et ses répercussions, son attrait vers le mal (le fait de donner son Âme au Diable, par exemple). Mais aussi dans ces aspects les plus beaux et touchants, telle que la capacité d'Aimer, de rêver, la sagesse (lorsque Liina dit qu'elle n'éprouve aucune jalousie envers la fille du Baron, par exemple). Et ce qui est intéressant, c'est que ces deux aspects sont présents dans chacun des personnages, tous sont pourvus d'une certaine noirceur (par exemple Liina vole sa propre famille) mais aussi de cette même bonté ; et c'est intéressant, je trouve, de ne pas montrer séparer le bon du mauvais, car il y a bien évidement des nuances dans chacun, et non pas de total manichéisme.
Le fait de jouer entre ces nuances et de juxtaposer les passages montrant une totale noirceur dans les rêves des personnages, livre un aspect lyrique extrêmement touchant auquel s'ajoute bien sûr le support de grammaire scénaristique, telle que la musique extrêmement sensorielle et planante (composée par Michał Jacaszek), les images toutes aussi belles et magnifiées par un noir et blanc sublime, et bien sûr certains dialogues qui peuvent s'avérer renversant de beauté.

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Traduction : " J'ai vu beaucoup de jeunes hommes qui ne peuvent pas se marier avec leurs amours, et qui ont écrit de beaux poèmes à ce sujet. Et quand les amants se séparent, une dague trouve son chemin dans le coeur de l'amoureux. Tu n'as pas à te marier. Tu peux simplement aimer. "

Conclusion

November est donc une oeuvre traitant du sujet de l'Humanité au travers du folklore et de l'esthétique ancestrale, s'en servant pour illustrer un discours assez social mais aussi intime, évoquant et dépeignant la question du sentiment amoureux avec lyrisme et sensibilité sans pour autant être niais, ou servir le dernier cliché d'une comédie romantique. Au contraire, il expose la noirceur et la met en relief avec sa poésie, au travers de son langage cinématographique onirique et sensoriel.

Note : 16.5/20

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